De la première vue.
Une âme à imagination est tendre et _défiante_, je dis même l'âme la
plus naïve[55]. Elle peut être méfiante sans s'en douter; elle a trouvé
tant de désappointements dans la vie! Donc tout ce qui est prévu et
officiel dans la présentation d'un homme effarouche l'imagination et
éloigne la possibilité de la cristallisation. L'amour triomphe, au
contraire, dans le romanesque à la première vue.
[55] La fiancée de Lammermoor, miss Ashton. Un homme qui a vécu trouve
dans sa mémoire une foule d'exemples d'_amours_, et n'a que
l'embarras du choix. Mais, s'il veut écrire, il ne sait plus sur
quoi s'appuyer. Les anecdotes des sociétés particulières dans
lesquelles il a vécu sont ignorées du public, et il faudrait un
nombre de pages immense pour les rapporter avec les nuances
nécessaires. C'est pour cela que je cite des romans comme
généralement connus, mais je n'appuie point les idées que je soumets
au lecteur sur des fictions aussi vides, et calculées la plupart
plutôt pour l'effet pittoresque que pour la vérité.
Rien de plus simple; l'étonnement qui fait longuement songer à une chose
extraordinaire est déjà la moitié du mouvement cérébral nécessaire pour
la cristallisation.
Je citerai le commencement des amours de Séraphine (_Gil Blas_, tome II,
p. 142). C'est don Fernando qui raconte sa fuite lorsqu'il était
poursuivi par les sbires de l'inquisition... «Après avoir traversé
quelques allées dans une obscurité profonde, et la pluie continuant à
tomber par torrents, j'arrivai près d'un salon dont je trouvai la porte
ouverte; j'y entrai, et, quand j'en eus remarqué toute la
magnificence... je vis qu'il y avait à l'un des côtés une porte qui
n'était que poussée; je l'entr'ouvris et j'aperçus une enfilade de
chambres dont la dernière seulement était éclairée. Que dois-je faire?
dis-je alors en moi-même... Je ne pus résister à ma curiosité. Je
m'avance, je traverse les chambres, et j'arrive à celle où il y avait de
la lumière, c'est-à-dire une bougie qui brûlait sur une table de marbre,
dans un flambeau de vermeil. Mais bientôt, jetant les yeux sur un lit
dont les rideaux étaient à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un
objet qui s'empara de toute mon attention: c'était une jeune femme qui,
malgré le bruit du tonnerre qui venait de se faire entendre, dormait
d'un profond sommeil... Je m'approchai d'elle... je me sentis saisi...
Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler, elle se réveilla.
«Imaginez-vous quelle fut sa surprise de voir dans sa chambre et au
milieu de la nuit un homme qu'elle ne connaissait point. Elle frémit en
m'apercevant et jeta un cri... Je m'efforçai de la rassurer, et, mettant
un genou en terre: «Madame, lui dis-je, ne craignez rien»... Elle appela
ses filles... Devenue un peu plus hardie par la présence de cette petite
servante, elle me demanda fièrement qui j'étais, etc., etc., etc.»
Voilà une première vue qu'il n'est pas facile d'oublier. Quoi de plus
sot, au contraire, dans nos moeurs actuelles, que la présentation
officielle et presque sentimentale du _futur_ à la jeune fille! Cette
prostitution légale va jusqu'à choquer la pudeur.
«Je viens de voir, cette après-midi, 17 février 1790 (dit Chamfort, 4,
155), une cérémonie de famille, comme on dit, c'est-à-dire des hommes
réputés honnêtes, une société respectable, applaudir au bonheur de Mlle
de Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient
l'avantage de devenir l'épouse de M. R., vieillard malsain, repoussant,
malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois
aujourd'hui en signant le contrat.
«Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de
triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, et, dans la perspective,
la cruauté prude avec laquelle la même société versera le mépris à
pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme
amoureuse.»
Tout ce qui est cérémonie, par son essence d'être une chose affectée et
prévue d'avance, dans laquelle il s'agit de se comporter d'_une manière
convenable_, paralyse l'imagination et ne la laisse éveillée que pour ce
qui est contraire au but de la cérémonie et ridicule; de là l'effet
magique de la moindre plaisanterie. Une pauvre jeune fille, comblée de
timidité et de pudeur souffrante durant la présentation officielle du
futur, ne peut songer qu'au rôle qu'elle joue; c'est encore une manière
sûre d'étouffer l'imagination.
Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme
qu'on n'a vu que deux fois, après trois mots latins dits à l'église, que
de céder malgré soi à un homme qu'on adore depuis deux ans. Mais je
parle un langage absurde.
C'est le p... qui est la source féconde des vices et du malheur qui
suivent nos mariages actuels. Il rend impossible la liberté pour les
jeunes filles avant le mariage, et le divorce après quand elles se sont
trompées, ou plutôt quand on les a trompées dans le choix qu'on leur
fait faire. Voyez l'Allemagne, ce pays des bons ménages; une aimable
princesse (Mme la duchesse de Sa...) vient de s'y marier en tout bien
tout honneur pour la quatrième fois, et elle n'a pas manqué d'inviter à
la fête ses trois premiers maris, avec lesquels elle est très bien.
Voilà l'excès; mais un seul divorce, qui punit un mari de ses tyrannies,
empêche des milliers de mauvais ménages. Ce qu'il y a de plaisant, c'est
que Rome est l'un des pays où l'on voit le plus de divorces[56].
[56] Tout cela a été écrit à Rome vers 1820.
L'amour aime, à la première vue, une physionomie qui indique à la fois
dans un homme quelque chose à respecter et à plaindre.