CHAPITRE XXI

De la première vue.

Une âme à imagination est tendre et _défiante_, je dis même l'âme la

plus naïve[55]. Elle peut être méfiante sans s'en douter; elle a trouvé

tant de désappointements dans la vie! Donc tout ce qui est prévu et

officiel dans la présentation d'un homme effarouche l'imagination et

éloigne la possibilité de la cristallisation. L'amour triomphe, au

contraire, dans le romanesque à la première vue.

[55] La fiancée de Lammermoor, miss Ashton. Un homme qui a vécu trouve

dans sa mémoire une foule d'exemples d'_amours_, et n'a que

l'embarras du choix. Mais, s'il veut écrire, il ne sait plus sur

quoi s'appuyer. Les anecdotes des sociétés particulières dans

lesquelles il a vécu sont ignorées du public, et il faudrait un

nombre de pages immense pour les rapporter avec les nuances

nécessaires. C'est pour cela que je cite des romans comme

généralement connus, mais je n'appuie point les idées que je soumets

au lecteur sur des fictions aussi vides, et calculées la plupart

plutôt pour l'effet pittoresque que pour la vérité.

Rien de plus simple; l'étonnement qui fait longuement songer à une chose

extraordinaire est déjà la moitié du mouvement cérébral nécessaire pour

la cristallisation.

Je citerai le commencement des amours de Séraphine (_Gil Blas_, tome II,

p. 142). C'est don Fernando qui raconte sa fuite lorsqu'il était

poursuivi par les sbires de l'inquisition... «Après avoir traversé

quelques allées dans une obscurité profonde, et la pluie continuant à

tomber par torrents, j'arrivai près d'un salon dont je trouvai la porte

ouverte; j'y entrai, et, quand j'en eus remarqué toute la

magnificence... je vis qu'il y avait à l'un des côtés une porte qui

n'était que poussée; je l'entr'ouvris et j'aperçus une enfilade de

chambres dont la dernière seulement était éclairée. Que dois-je faire?

dis-je alors en moi-même... Je ne pus résister à ma curiosité. Je

m'avance, je traverse les chambres, et j'arrive à celle où il y avait de

la lumière, c'est-à-dire une bougie qui brûlait sur une table de marbre,

dans un flambeau de vermeil. Mais bientôt, jetant les yeux sur un lit

dont les rideaux étaient à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un

objet qui s'empara de toute mon attention: c'était une jeune femme qui,

malgré le bruit du tonnerre qui venait de se faire entendre, dormait

d'un profond sommeil... Je m'approchai d'elle... je me sentis saisi...

Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler, elle se réveilla.

«Imaginez-vous quelle fut sa surprise de voir dans sa chambre et au

milieu de la nuit un homme qu'elle ne connaissait point. Elle frémit en

m'apercevant et jeta un cri... Je m'efforçai de la rassurer, et, mettant

un genou en terre: «Madame, lui dis-je, ne craignez rien»... Elle appela

ses filles... Devenue un peu plus hardie par la présence de cette petite

servante, elle me demanda fièrement qui j'étais, etc., etc., etc.»

Voilà une première vue qu'il n'est pas facile d'oublier. Quoi de plus

sot, au contraire, dans nos moeurs actuelles, que la présentation

officielle et presque sentimentale du _futur_ à la jeune fille! Cette

prostitution légale va jusqu'à choquer la pudeur.

«Je viens de voir, cette après-midi, 17 février 1790 (dit Chamfort, 4,

155), une cérémonie de famille, comme on dit, c'est-à-dire des hommes

réputés honnêtes, une société respectable, applaudir au bonheur de Mlle

de Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient

l'avantage de devenir l'épouse de M. R., vieillard malsain, repoussant,

malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois

aujourd'hui en signant le contrat.

«Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de

triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, et, dans la perspective,

la cruauté prude avec laquelle la même société versera le mépris à

pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme

amoureuse.»

Tout ce qui est cérémonie, par son essence d'être une chose affectée et

prévue d'avance, dans laquelle il s'agit de se comporter d'_une manière

convenable_, paralyse l'imagination et ne la laisse éveillée que pour ce

qui est contraire au but de la cérémonie et ridicule; de là l'effet

magique de la moindre plaisanterie. Une pauvre jeune fille, comblée de

timidité et de pudeur souffrante durant la présentation officielle du

futur, ne peut songer qu'au rôle qu'elle joue; c'est encore une manière

sûre d'étouffer l'imagination.

Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme

qu'on n'a vu que deux fois, après trois mots latins dits à l'église, que

de céder malgré soi à un homme qu'on adore depuis deux ans. Mais je

parle un langage absurde.

C'est le p... qui est la source féconde des vices et du malheur qui

suivent nos mariages actuels. Il rend impossible la liberté pour les

jeunes filles avant le mariage, et le divorce après quand elles se sont

trompées, ou plutôt quand on les a trompées dans le choix qu'on leur

fait faire. Voyez l'Allemagne, ce pays des bons ménages; une aimable

princesse (Mme la duchesse de Sa...) vient de s'y marier en tout bien

tout honneur pour la quatrième fois, et elle n'a pas manqué d'inviter à

la fête ses trois premiers maris, avec lesquels elle est très bien.

Voilà l'excès; mais un seul divorce, qui punit un mari de ses tyrannies,

empêche des milliers de mauvais ménages. Ce qu'il y a de plaisant, c'est

que Rome est l'un des pays où l'on voit le plus de divorces[56].

[56] Tout cela a été écrit à Rome vers 1820.

L'amour aime, à la première vue, une physionomie qui indique à la fois

dans un homme quelque chose à respecter et à plaindre.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 31 / 341 题