CHAPITRE XXIII

Des coups de foudre.

Il faudrait changer ce mot ridicule; cependant la chose existe. J'ai vu

l'aimable et noble Wilhelmine, le désespoir des _beaux_ de Berlin,

mépriser l'amour et se moquer de ses folies. Brillante de jeunesse,

d'esprit, de beauté, de bonheurs de tous les genres..., une fortune sans

bornes, en lui donnant l'occasion de développer toutes ses qualités,

semblait conspirer avec la nature pour présenter au monde l'exemple si

rare d'un bonheur parfait accordé à une personne qui en est parfaitement

digne. Elle avait vingt-trois ans; déjà à la cour depuis longtemps, elle

avait éconduit les hommages du plus haut parage; sa vertu modeste, mais

inébranlable, était citée en exemple, et désormais les hommes les plus

aimables, désespérant de lui plaire, n'aspiraient qu'à son amitié. Un

soir elle va au bal chez le prince Ferdinand, elle danse dix minutes

avec un jeune capitaine.

«De ce moment, écrivait-elle par la suite à une amie[57], il fut le

maître de mon coeur et de moi, et cela à un point qui m'eût remplie de

terreur, si le bonheur de voir Herman m'eût laissé le temps de songer au

reste de l'existence. Ma seule pensée était d'observer s'il m'accordait

quelque attention.

[57] Traduit _ad litteram_ des Mémoires de Bottmer.

«Aujourd'hui, la seule consolation que je puisse trouver à mes fautes

est de me bercer de l'illusion qu'une force supérieure m'a ravie à

moi-même et à la raison. Je ne puis par aucune parole peindre, d'une

manière qui approche de la réalité, jusqu'à quel point, seulement à

l'apercevoir, allèrent le désordre et le bouleversement de tout mon

être. Je rougis de penser avec quelle rapidité et quelle violence

j'étais entraînée vers lui. Si sa première parole, quand enfin il me

parla, eût été: «M'adorez-vous?» en vérité je n'aurais pas eu la force

de ne pas lui répondre: «Oui.» J'étais loin de penser que les effets

d'un sentiment pussent être à la fois si subits et si peu prévus. Ce fut

au point qu'un instant je crus être empoisonnée.

«Malheureusement vous et le monde, ma chère amie, savez que j'ai bien

aimé Herman: eh bien, il me fut si cher au bout d'un quart d'heure, que

depuis il n'a pas pu me le devenir davantage. Je voyais tous ses

défauts, et je les lui pardonnais tous, pourvu qu'il m'aimât.

«Peu après que j'eus dansé avec lui, le roi s'en alla; Herman, qui était

du détachement de service, fut obligé de le suivre. Avec lui, tout

disparut pour moi dans la nature. C'est en vain que j'essayerais de vous

peindre l'excès de l'ennui dont je me sentis accablée dès que je ne le

vis plus. Il n'était égalé que par la vivacité du désir que j'avais de

me trouver seule avec moi-même.

«Je pus partir enfin. A peine enfermée à double tour dans mon

appartement, je voulus résister à ma passion. Je crus y réussir. Ah! ma

chère amie, que je payai cher ce soir-là, et les journées suivantes, le

plaisir de pouvoir me croire de la vertu!»

Ce que l'on vient de lire est la narration exacte d'un événement qui fit

la nouvelle du jour, car au bout d'un mois ou deux la pauvre Wilhelmine

fut assez malheureuse pour qu'on s'aperçût de son sentiment. Telle fut

l'origine de cette longue suite de malheurs qui l'ont fait périr si

jeune et d'une manière si tragique, empoisonnée par elle ou par son

amant. Tout ce que nous pûmes voir dans ce jeune capitaine, c'est qu'il

dansait fort bien; il avait beaucoup de gaieté, encore plus d'assurance,

un grand air de bonté, et vivait avec des filles; du reste, à peine

noble, fort pauvre, et ne venant pas à la cour.

Non seulement il ne faut pas la méfiance, mais il faut la lassitude de

la méfiance, et pour ainsi dire l'impatience du courage contre les

hasards de la vie. L'âme, à son insu, ennuyée de vivre sans aimer,

convaincue malgré elle par l'exemple des autres femmes, ayant surmonté

toutes les craintes de la vie, mécontente du triste bonheur de

l'orgueil, s'est fait, sans s'en apercevoir, un modèle idéal. Elle

rencontre un jour un être qui ressemble à ce modèle, la cristallisation

reconnaît son objet au trouble qu'il inspire, et consacre pour toujours

au maître de son destin ce qu'elle rêvait depuis longtemps[58].

[58] Plusieurs phrases prises à Crébillon, tome III.

Les femmes sujettes à ce malheur ont trop de hauteur dans l'âme pour

aimer autrement que par passion. Elles seraient sauvées si elles

pouvaient s'abaisser à la galanterie.

Comme le coup de foudre vient d'une secrète lassitude de ce que le

catéchisme appelle la vertu, et de l'ennui que donne l'uniformité de la

perfection, je croirais assez qu'il doit tomber le plus souvent sur ce

qu'on appelle le monde de mauvais sujets. Je doute fort que l'air Caton

ait jamais occasionné de coup de foudre.

Ce qui les rend si rares, c'est que, si le coeur qui aime ainsi d'avance

a le plus petit sentiment de sa situation, il n'y a plus de coup de

foudre.

Une femme rendue méfiante par les malheurs n'est pas susceptible de

cette révolution de l'âme.

Rien ne facilite les coups de foudre comme les louanges données d'avance

et par des femmes à la personne qui doit en être l'objet.

Une des sources les plus comiques des aventures d'amour, ce sont les

faux coups de foudre. Une femme ennuyée, mais non sensible, se croit

amoureuse pour la vie pendant toute une soirée. Elle est fière d'avoir

enfin trouvé un de ces grands mouvements de l'âme après lesquels courait

son imagination. Le lendemain, elle ne sait plus où se cacher, et

surtout comment éviter le malheureux objet qu'elle adorait la veille.

Les gens d'esprit savent voir, c'est-à-dire mettre à profit ces coups de

foudre.

L'amour physique a aussi ses coups de foudre. Nous avons vu hier la plus

jolie femme et la plus facile de Berlin rougir tout à coup dans sa

calèche où nous étions avec elle. Le beau lieutenant Findorff venait de

passer. Elle est tombée dans la rêverie profonde, dans l'inquiétude. Le

soir, à ce qu'elle m'avoua au spectacle, elle avait des folies, des

transports, elle ne pensait qu'à Findorff, auquel elle n'a jamais parlé.

Si elle eût osé, me disait-elle, elle l'eût envoyé chercher: cette jolie

figure présentait tous les signes de la passion la plus violente. Cela

durait encore le lendemain; au bout de trois jours, Findorff ayant fait

le nigaud, elle n'y pensa plus. Un mois après, il lui était odieux.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 33 / 341 题