On rencontre, au milieu de la passion la plus violente et la plus
contrariée, des moments où l'on croit tout à coup ne plus aimer; c'est
comme une source d'eau douce au milieu de la mer. On n'a presque plus de
plaisir à songer à sa maîtresse, et, quoique accablé de ses rigueurs,
l'on se trouve encore plus malheureux de ne plus prendre intérêt à rien
dans la vie. Le néant le plus triste et le plus découragé succède à une
manière d'être, agitée sans doute, mais qui présentait toute la nature
sous un aspect neuf, passionné, intéressant.
C'est que la dernière visite que vous avez faite à ce que vous aimez
vous a mis dans une position sur laquelle une autre fois votre
imagination a moissonné tout ce qu'elle peut donner de sensations: par
exemple, après une période de froideur, elle vous traite moins mal, et
vous laisse concevoir exactement le même degré d'espérance, et par les
mêmes signes extérieurs qu'à une autre époque; tout cela peut-être sans
qu'elle s'en doute. L'imagination trouvant en son chemin la mémoire et
ses tristes avis, la cristallisation[43] cesse à l'instant.
[43] On me conseille d'abord d'ôter ce mot, ou, si je ne puis y
parvenir, faute de talent littéraire, de rappeler souvent que
j'entends par _cristallisation_ une certaine figure d'imagination,
laquelle rend méconnaissable un objet le plus souvent assez
ordinaire, et en fait un être à part. Dans les âmes qui ne
connaissent d'autre chemin que la vanité pour arriver au bonheur, il
est nécessaire que l'homme qui cherche à exciter cette fièvre mette
fort bien sa cravate et soit constamment attentif à mille détails
qui excluent tout laisser-aller. Les femmes de la société avouent
l'effet tout en niant ou ne voyant pas la cause.