CHAPITRE XV

On rencontre, au milieu de la passion la plus violente et la plus

contrariée, des moments où l'on croit tout à coup ne plus aimer; c'est

comme une source d'eau douce au milieu de la mer. On n'a presque plus de

plaisir à songer à sa maîtresse, et, quoique accablé de ses rigueurs,

l'on se trouve encore plus malheureux de ne plus prendre intérêt à rien

dans la vie. Le néant le plus triste et le plus découragé succède à une

manière d'être, agitée sans doute, mais qui présentait toute la nature

sous un aspect neuf, passionné, intéressant.

C'est que la dernière visite que vous avez faite à ce que vous aimez

vous a mis dans une position sur laquelle une autre fois votre

imagination a moissonné tout ce qu'elle peut donner de sensations: par

exemple, après une période de froideur, elle vous traite moins mal, et

vous laisse concevoir exactement le même degré d'espérance, et par les

mêmes signes extérieurs qu'à une autre époque; tout cela peut-être sans

qu'elle s'en doute. L'imagination trouvant en son chemin la mémoire et

ses tristes avis, la cristallisation[43] cesse à l'instant.

[43] On me conseille d'abord d'ôter ce mot, ou, si je ne puis y

parvenir, faute de talent littéraire, de rappeler souvent que

j'entends par _cristallisation_ une certaine figure d'imagination,

laquelle rend méconnaissable un objet le plus souvent assez

ordinaire, et en fait un être à part. Dans les âmes qui ne

connaissent d'autre chemin que la vanité pour arriver au bonheur, il

est nécessaire que l'homme qui cherche à exciter cette fièvre mette

fort bien sa cravate et soit constamment attentif à mille détails

qui excluent tout laisser-aller. Les femmes de la société avouent

l'effet tout en niant ou ne voyant pas la cause.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 25 / 341 题