CHAPITRE XIV

Voici un effet qui me sera contesté, et que je ne présente qu'aux

hommes, dirai-je, assez malheureux pour avoir aimé avec passion pendant

de longues années et d'un amour contrarié par des obstacles invincibles:

La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les

arts, rappelle le souvenir de ce qu'on aime, avec la rapidité de

l'éclair. C'est que, par le mécanisme de la branche d'arbre garnie de

diamants dans la mine de Salzbourg, tout ce qui est beau et sublime au

monde fait partie de la beauté de ce qu'on aime, et cette vue imprévue

du bonheur à l'instant remplit les yeux de larmes. C'est ainsi que

l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie.

Un des malheurs de la vie, c'est que ce bonheur de voir ce qu'on aime et

de lui parler ne laisse pas de souvenirs distincts. L'âme est

apparemment trop troublée par ses émotions pour être attentive à ce qui

les cause ou à ce qui les accompagne. Elle est la sensation elle-même.

C'est peut-être parce que ces plaisirs ne peuvent pas être usés par des

rappels à volonté, qu'ils se renouvellent avec tant de force, dès que

quelque objet vient nous tirer de la rêverie consacrée à la femme que

nous aimons, et nous la rappeler plus vivement par quelque nouveau

rapport[40].

[40] Les parfums.

Un vieil architecte sec la rencontrait tous les soirs dans le monde.

Entraîné par le _naturel_, et sans faire attention à ce que je lui

disais[41], un jour je lui en fis un éloge tendre et pompeux, et elle se

moqua de moi. Je n'eus pas la force de lui dire: Il vous voit chaque

soir.

[41] Voir la note 23.

Cette sensation est si puissante qu'elle s'étend jusqu'à la personne de

mon ennemie qui l'approche sans cesse. Quand je la vois, elle rappelle

tant Léonore, que je ne puis la haïr dans ce moment, quelque effort que

j'y fasse.

On dirait que par une étrange bizarrerie du coeur, la femme aimée

communique plus de charme qu'elle n'en a elle-même. L'image de la ville

lointaine où on la vit un instant[42] jette une plus profonde et plus

douce rêverie que sa présence elle-même. C'est l'effet des rigueurs.

[42]

Nessun maggior dolore

Che ricordarsi del tempo felice

Nella miseria.

DANTE, _Inf._, cant. V.

La rêverie de l'amour ne peut se noter. Je remarque que je puis relire

un bon roman tous les trois ans avec le même plaisir. Il me donne des

sentiments conformes au genre de goût tendre qui me domine dans le

moment, ou me procure de la variété dans mes idées, si je ne sens rien.

Je puis aussi écouter avec plaisir la même musique, mais il ne faut pas

que la mémoire cherche à se mettre dans la partie. C'est l'imagination

uniquement qui doit être affectée; si un opéra fait plus de plaisir à la

vingtième représentation, c'est que l'on comprend mieux la musique, ou

qu'il rappelle la sensation du premier jour.

Quant aux nouvelles vues qu'un roman suggère pour la connaissance du

coeur humain, je me rappelle fort bien les anciennes; j'aime même à les

trouver notées en marge. Mais ce genre de plaisir s'applique aux romans,

comme m'avançant dans la connaissance de l'homme, et nullement à la

rêverie, qui est le vrai plaisir du roman. Cette rêverie est innotable.

La noter, c'est la tuer pour le présent, car l'on tombe dans l'analyse

philosophique du plaisir, c'est la tuer encore plus sûrement pour

l'avenir, car rien ne paralyse l'imagination comme l'appel à la mémoire.

Si je trouve en marge une note peignant ma sensation en lisant _Old

Mortality_ à Florence, il y a trois ans, à l'instant je suis plongé dans

l'histoire de ma vie, dans l'estime du degré de bonheur aux deux

époques, dans la plus haute philosophie, en un mot, et adieu pour

longtemps le laisser-aller des sensations tendres.

Tout grand poète ayant une vive imagination est timide, c'est-à-dire

qu'il craint les hommes pour les interruptions et les troubles qu'ils

peuvent apporter à ses délicieuses rêveries. C'est pour son _attention_

qu'il tremble. Les hommes, avec leurs intérêts grossiers, viennent le

tirer des jardins d'Armide pour le pousser dans un bourbier fétide, et

ils ne peuvent guère le rendre attentif à eux qu'en l'irritant. C'est

par l'habitude de nourrir son âme de rêveries touchantes, et par son

horreur pour le vulgaire, qu'un grand artiste est si près de l'amour.

Plus un homme est grand artiste, plus il doit désirer les titres et

décorations comme rempart.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 24 / 341 题