Voici un effet qui me sera contesté, et que je ne présente qu'aux
hommes, dirai-je, assez malheureux pour avoir aimé avec passion pendant
de longues années et d'un amour contrarié par des obstacles invincibles:
La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les
arts, rappelle le souvenir de ce qu'on aime, avec la rapidité de
l'éclair. C'est que, par le mécanisme de la branche d'arbre garnie de
diamants dans la mine de Salzbourg, tout ce qui est beau et sublime au
monde fait partie de la beauté de ce qu'on aime, et cette vue imprévue
du bonheur à l'instant remplit les yeux de larmes. C'est ainsi que
l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie.
Un des malheurs de la vie, c'est que ce bonheur de voir ce qu'on aime et
de lui parler ne laisse pas de souvenirs distincts. L'âme est
apparemment trop troublée par ses émotions pour être attentive à ce qui
les cause ou à ce qui les accompagne. Elle est la sensation elle-même.
C'est peut-être parce que ces plaisirs ne peuvent pas être usés par des
rappels à volonté, qu'ils se renouvellent avec tant de force, dès que
quelque objet vient nous tirer de la rêverie consacrée à la femme que
nous aimons, et nous la rappeler plus vivement par quelque nouveau
rapport[40].
[40] Les parfums.
Un vieil architecte sec la rencontrait tous les soirs dans le monde.
Entraîné par le _naturel_, et sans faire attention à ce que je lui
disais[41], un jour je lui en fis un éloge tendre et pompeux, et elle se
moqua de moi. Je n'eus pas la force de lui dire: Il vous voit chaque
soir.
[41] Voir la note 23.
Cette sensation est si puissante qu'elle s'étend jusqu'à la personne de
mon ennemie qui l'approche sans cesse. Quand je la vois, elle rappelle
tant Léonore, que je ne puis la haïr dans ce moment, quelque effort que
j'y fasse.
On dirait que par une étrange bizarrerie du coeur, la femme aimée
communique plus de charme qu'elle n'en a elle-même. L'image de la ville
lointaine où on la vit un instant[42] jette une plus profonde et plus
douce rêverie que sa présence elle-même. C'est l'effet des rigueurs.
[42]
Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria.
DANTE, _Inf._, cant. V.
La rêverie de l'amour ne peut se noter. Je remarque que je puis relire
un bon roman tous les trois ans avec le même plaisir. Il me donne des
sentiments conformes au genre de goût tendre qui me domine dans le
moment, ou me procure de la variété dans mes idées, si je ne sens rien.
Je puis aussi écouter avec plaisir la même musique, mais il ne faut pas
que la mémoire cherche à se mettre dans la partie. C'est l'imagination
uniquement qui doit être affectée; si un opéra fait plus de plaisir à la
vingtième représentation, c'est que l'on comprend mieux la musique, ou
qu'il rappelle la sensation du premier jour.
Quant aux nouvelles vues qu'un roman suggère pour la connaissance du
coeur humain, je me rappelle fort bien les anciennes; j'aime même à les
trouver notées en marge. Mais ce genre de plaisir s'applique aux romans,
comme m'avançant dans la connaissance de l'homme, et nullement à la
rêverie, qui est le vrai plaisir du roman. Cette rêverie est innotable.
La noter, c'est la tuer pour le présent, car l'on tombe dans l'analyse
philosophique du plaisir, c'est la tuer encore plus sûrement pour
l'avenir, car rien ne paralyse l'imagination comme l'appel à la mémoire.
Si je trouve en marge une note peignant ma sensation en lisant _Old
Mortality_ à Florence, il y a trois ans, à l'instant je suis plongé dans
l'histoire de ma vie, dans l'estime du degré de bonheur aux deux
époques, dans la plus haute philosophie, en un mot, et adieu pour
longtemps le laisser-aller des sensations tendres.
Tout grand poète ayant une vive imagination est timide, c'est-à-dire
qu'il craint les hommes pour les interruptions et les troubles qu'ils
peuvent apporter à ses délicieuses rêveries. C'est pour son _attention_
qu'il tremble. Les hommes, avec leurs intérêts grossiers, viennent le
tirer des jardins d'Armide pour le pousser dans un bourbier fétide, et
ils ne peuvent guère le rendre attentif à eux qu'en l'irritant. C'est
par l'habitude de nourrir son âme de rêveries touchantes, et par son
horreur pour le vulgaire, qu'un grand artiste est si près de l'amour.
Plus un homme est grand artiste, plus il doit désirer les titres et
décorations comme rempart.