Du premier pas, du grand monde, des malheurs.
Ce qu'il y a de plus étonnant dans la passion de l'amour, c'est le
premier pas, c'est l'extravagance du changement qui s'opère dans la tête
d'un homme.
Le grand monde, avec ses fêtes brillantes, sert l'amour comme favorisant
ce _premier pas_.
Il commence par changer l'admiration simple (nº 1) en admiration tendre
(nº 2): Quel plaisir de lui donner des baisers, etc.
Une valse rapide, dans un salon éclairé de mille bougies, jette dans les
jeunes coeurs une ivresse qui éclipse la timidité, augmente la
conscience des forces et leur donne enfin l'_audace d'aimer_. Car voir
un objet très aimable ne suffit pas; au contraire, l'extrême amabilité
décourage les âmes tendres, il faut le voir, sinon vous aimant[35], du
moins dépouillé de sa majesté.
[35] De là la possibilité des passions à origine factice, celles-ci,
et celle de Bénédict, et de Béatrix (Shakespeare).
Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle ne fasse
des avances[36]?
[36] Voir les _Amours de Struenzee dans les cours du Nord_, de Brown,
3 vol., 1819.
Rien n'est donc plus favorable à la naissance de l'amour que le mélange
d'une solitude ennuyeuse et de quelques bals rares et longtemps désirés;
c'est la conduite des bonnes mères de famille qui ont des filles.
Le vrai grand monde tel qu'on le trouvait à la cour de France[37], et
qui, je crois, n'existe plus depuis 1780[38], était peu favorable à
l'amour, comme rendant presque impossibles la _solitude_ et le loisir
indispensables pour le travail des cristallisations.
[37] Voir les _Lettres de Mme du Deffant_, de Mlle de Lespinasse, les
_Mémoires de Bezenval_, _de Lauzun_, de Mme d'Épinay, le
_Dictionnaire des Étiquettes_ de Mme de Genlis, les _Mémoires de
Dangeau_, _d'Horace Walpole_.
[38] Si ce n'est peut-être à la cour de Pétersbourg.
La vie de la cour donne l'habitude de voir et d'exécuter un grand nombre
de _nuances_, et la plus petite nuance peut être le commencement d'une
admiration et d'une passion[39].
[39] Voir Saint-Simon et Werther. Quelque tendre et délicat que soit
un solitaire, son âme est distraite, une partie de son imagination
est employée à prévoir la société. La force de caractère est un des
charmes qui séduisent le plus les coeurs vraiment féminins. De là le
succès des jeunes officiers fort graves. Les femmes savent fort bien
faire la différence de la violence des mouvements de passion,
qu'elles sentent si possibles dans leurs coeurs, à la force de
caractère; les femmes les plus distinguées sont quelquefois dupes
d'un peu de charlatanisme de ce genre. On peut s'en servir sans
nulle crainte, aussitôt que l'on s'aperçoit que la cristallisation a
commencé.
Quand les malheurs propres de l'amour sont mêlés d'autres malheurs (de
malheurs de _vanité_, si votre maîtresse offense votre juste fierté, vos
sentiments d'honneur et de dignité personnelle; de malheurs de santé,
d'argent, de persécution politique, etc.), ce n'est qu'en apparence que
l'amour est augmenté par ces contre-temps; comme ils occupent à autre
chose l'imagination, ils empêchent, dans l'amour espérant, les
cristallisations, et dans l'amour heureux, la naissance des petits
doutes. La douceur de l'amour et sa folie reviennent quand ces malheurs
ont disparu.
Remarquez que les malheurs favorisent la naissance de l'amour chez les
caractères légers ou insensibles, et qu'après sa naissance, si les
malheurs sont antérieurs, ils favorisent l'amour en ce que
l'imagination, rebutée des autres circonstances de la vie, qui ne
fournissent que des images tristes, se jette tout entière à opérer la
cristallisation.