Suite de la cristallisation.
Pourquoi jouit-on avec délices de chaque nouvelle beauté que l'on
découvre dans ce qu'on aime?
C'est que chaque nouvelle beauté nous donne la satisfaction pleine et
entière d'un désir. Vous la voulez tendre, elle est tendre; ensuite vous
la voulez fière comme l'Émilie de Corneille, et, quoique ces qualités
soient probablement incompatibles, elle paraît à l'instant avec une âme
romaine. Voilà la raison morale pour laquelle l'amour est la plus forte
des passions. Dans les autres, les désirs doivent s'accommoder aux
froides réalités; ici ce sont les réalités qui s'empressent de se
modeler sur les désirs; c'est donc celle des passions où les désirs
violents ont les plus grandes jouissances.
Il y a des conditions générales de bonheur qui étendent leur empire sur
toutes les satisfactions de désirs particuliers:
1º Elle semble votre propriété, car c'est vous seul qui pouvez la rendre
heureuse.
2º Elle est juge de votre mérite. Cette condition était fort importante
dans les cours galantes et chevaleresques de François Ier et de Henri
II, et à la cour élégante de Louis XV. Sous un gouvernement
constitutionnel et raisonneur, les femmes perdent toute cette branche
d'influence.
3º Pour les coeurs romanesques, plus elle aura l'âme sublime, plus
seront célestes et dégagés de la fange de toutes les considérations
vulgaires les plaisirs que vous trouverez dans ses bras.
La plupart des jeunes Français de dix-huit ans sont élèves de J.-J.
Rousseau; cette condition de bonheur est importante pour eux.
Au milieu d'opérations si décevantes pour le désir du bonheur, la tête
se perd.
Du moment qu'il aime, l'homme le plus sage ne voit aucun objet _tel
qu'il est_. Il s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les
moindres faveurs de l'objet aimé. Les craintes et les espoirs prennent à
l'instant quelque chose de _romanesque_ (de Wayward). Il n'attribue plus
rien au hasard; il perd le sentiment de la probabilité; une chose
imaginée est une chose existante pour l'effet sur son bonheur[34].
[34] Il y a une cause physique, un commencement de folie, une
affluence du sang au cerveau, un désordre dans les nerfs et dans le
centre cérébral. Voir le courage éphémère des cerfs et la couleur
des pensées d'un _soprano_. En 1922, la physiologie nous donnera
description de la partie physique de ce phénomène. Je le recommande
à l'attention de M. Edwards.
Une marque effrayante que la tête se perd, c'est qu'en pensant à quelque
petit fait, difficile à observer, vous le voyez blanc, et vous
l'interprétez en faveur de votre amour, un instant après vous vous
apercevez qu'en effet il était noir, et vous le trouvez encore concluant
en faveur de votre amour.
C'est alors qu'une âme en proie aux incertitudes mortelles sent vivement
le besoin d'un ami; mais pour un amant il n'est plus d'ami. On savait
cela à la cour. Voilà la source du seul genre d'indiscrétion qu'une
femme délicate puisse pardonner.