De l'espérance.
Il suffit d'un très petit degré d'espérance pour causer la naissance de
l'amour.
L'espérance peut ensuite manquer au bout de deux ou trois jours, l'amour
n'en est pas moins né.
Avec un caractère décidé, téméraire, impétueux, et une imagination
développée par les malheurs de la vie,
Le degré d'espérance peut être plus petit.
Elle peut cesser plus tôt, sans tuer l'amour.
Si l'amant a eu des malheurs, s'il a le caractère tendre et pensif, s'il
désespère des autres femmes, s'il a une admiration vive pour celle dont
il s'agit, aucun plaisir ordinaire ne pourra le distraire de la seconde
cristallisation. Il aimera mieux rêver à la chance la plus incertaine de
lui plaire un jour que recevoir d'une femme vulgaire tout ce qu'elle
peut accorder.
Il aurait besoin qu'à cette époque, et non plus tard, notez bien, la
femme qu'il aime tuât l'espérance d'une manière atroce, et le comblât de
ces mépris publics qui ne permettent plus de revoir les gens.
La naissance de l'amour admet de beaucoup plus longs délais entre toutes
ces époques.
Elle exige beaucoup plus d'espérance, et une espérance beaucoup plus
soutenue, chez les gens froids, flegmatiques, prudents. Il en est de
même des gens âgés.
Ce qui assure la durée de l'amour, c'est la seconde cristallisation,
pendant laquelle on voit à chaque instant qu'il s'agit d'être aimé ou de
mourir. Comment, après cette conviction de toutes les minutes, tournée
en habitude par plusieurs mois d'amour, pouvoir seulement soutenir la
pensée de cesser d'aimer? Plus un caractère est fort, moins il est sujet
à l'inconstance.
Cette seconde cristallisation manque presque tout à fait dans les amours
inspirées par les femmes qui se rendent trop vite.
Dès que les cristallisations ont opéré, surtout la seconde, qui de
beaucoup est la plus forte, les yeux indifférents ne reconnaissent plus
la branche d'arbre:
Car, 1º elle est ornée de perfections ou de diamants qu'ils ne voient
pas;
2º Elle est ornée de perfections qui n'en sont pas pour eux.
La perfection de certains charmes dont lui parle un ancien ami de sa
belle, et une certaine nuance de vivacité aperçue dans ses yeux, sont un
diamant de la cristallisation[21] de Del Rosso. Ces idées aperçues dans
une soirée le font rêver toute une nuit.
[21] J'ai appelé cet essai un livre d'idéologie. Mon but a été
d'indiquer que, quoiqu'il s'appelât l'_Amour_, ce n'était pas un
roman, et que surtout il n'était pas amusant comme un roman. Je
demande pardon aux philosophes d'avoir pris le mot _idéologie_: mon
intention n'est certainement pas d'usurper un titre qui serait le
droit d'un autre. Si l'idéologie est une description détaillée des
idées et de toutes les parties qui peuvent les composer, le présent
livre est une description détaillée et minutieuse de tous les
sentiments qui composent la passion nommée l'_amour_. Ensuite je
tire quelques conséquences de cette description, par exemple, la
manière de guérir l'amour. Je ne connais pas de mot pour dire, en
grec, discours sur les sentiments, comme idéologie indique discours
sur les idées. J'aurais pu me faire inventer un mot par quelqu'un de
mes amis savants, mais je suis déjà assez contrarié d'avoir dû
adopter le mot nouveau de _cristallisation_, et il est fort possible
que si cet essai trouve des lecteurs, ils ne me passent pas ce mot
nouveau. J'avoue qu'il y aurait eu du talent littéraire à l'éviter;
je m'y suis essayé, mais sans succès. Sans ce mot, qui suivant moi
exprime le principal phénomène de cette folie nommée amour, _folie_
cependant qui procure à l'homme les plus grands plaisirs qu'il soit
donné aux êtres de son espèce de goûter sur la terre, sans l'emploi
de ce mot qu'il fallait sans cesse remplacer par une périphrase fort
longue, la description que je donne de ce qui se passe dans la tête
et dans le coeur de l'homme amoureux devenait obscure, lourde,
ennuyeuse, même pour moi qui suis l'auteur: qu'aurait-ce été pour le
lecteur?
J'engage donc le lecteur qui se sentira trop choqué par ce mot de
_cristallisation_ à fermer le livre. Il n'entre pas dans mes voeux,
et sans doute fort heureusement pour moi, d'avoir beaucoup de
lecteurs. Il me serait doux de plaire beaucoup à trente ou quarante
personnes de Paris que je ne verrai jamais, mais que j'aime à la
folie, sans les connaître. Par exemple, quelque jeune Mme Roland,
lisant en cachette quelque volume qu'elle cache bien vite, au
moindre bruit, dans les tiroirs de l'établi de son père, lequel est
graveur de boîtes de montre. Une âme comme celle de Mme Roland me
pardonnera, je l'espère, non seulement le mot de _cristallisation_
employé pour exprimer cet acte de folie, qui nous fait apercevoir
toutes les beautés, tous les genres de perfection dans la femme que
nous commençons à aimer, mais encore plusieurs ellipses trop
hardies. Il n'y a qu'à prendre un crayon et écrire entre les lignes
les cinq ou six mots qui manquent.
Une repartie imprévue qui me fait voir plus clairement une âme tendre,
généreuse, ardente, ou, comme dit le vulgaire, _romanesque_[22], et
mettant au-dessus du bonheur des rois le simple plaisir de se promener
seule avec son amant à minuit, dans un bois écarté, me donne aussi à
rêver toute une nuit[23].
[22] Toutes ses actions eurent d'abord à mes yeux cet air céleste qui
sur le champ fait d'un homme un être à part, le différencie de tous
les autres. Je croyais lire dans ses yeux cette soif d'un bonheur
plus sublime, cette mélancolie non avouée qui aspire à quelque chose
de mieux que ce que nous trouvons ici-bas, et qui, dans toutes les
situations où la fortune et les révolutions peuvent placer une âme
romanesque,
... Still prompts the celestial sight,
For which we wish to live or dare to die.
(Ultima lettera di Bianca a sua madre. Forlì, 1817.)
[23] C'est pour _abréger_ et pouvoir peindre l'intérieur des âmes que
l'auteur rapporte, en employant la formule du _je_, plusieurs
sensations qui lui sont étrangères; il n'avait rien de personnel qui
méritât d'être cité.
Il dira que ma maîtresse est une prude; je dirai que la sienne est une
_fille_.