De la naissance de l'amour.
Voici ce qui se passe dans l'âme:
1º L'admiration.
2º On se dit: «Quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir!
etc.»
3º L'espérance.
On étudie les perfections; c'est à ce moment qu'une femme devrait se
rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Même chez les
femmes les plus réservées, les yeux rougissent au moment de l'espérance;
la passion est si forte, le plaisir si vif, qu'il se trahit par des
signes frappants.
4º L'amour est né.
Aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens,
et d'aussi près que possible, un objet aimable et qui nous aime.
5º La première cristallisation[17] commence.
[17] Voir, pour plus ample explication de ce mot, le _Rameau de
Salzbourg_ (fragment inédit), à la fin du volume.
On se plaît à orner de mille perfections une femme de l'amour de
laquelle on est sûr; on se détaille tout son bonheur avec une
complaisance infinie. Cela se réduit à s'exagérer une propriété superbe,
qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la
possession de laquelle on est assuré.
Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et
voici ce que vous trouverez.
Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées
de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver; deux ou trois mois
après, on le retire couvert de cristallisations brillantes: les plus
petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une
mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et
éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.
Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui
tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de
nouvelles perfections.
Un voyageur parle de la fraîcheur des bois d'orangers à Gênes, sur le
bord de la mer, durant les jours brûlants de l'été: quel plaisir de
goûter cette fraîcheur avec elle!
Un de vos amis se casse le bras à la chasse: quelle douceur de recevoir
les soins d'une femme qu'on aime! Être toujours avec elle et la voir
sans cesse vous aimant ferait presque bénir la douleur; et vous partez
du bras cassé de votre ami pour ne plus douter de l'angélique bonté de
votre maîtresse. En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la
voir dans ce qu'on aime.
Ce phénomène, que je me permets d'appeler la _cristallisation_, vient de
la nature qui nous commande d'avoir du plaisir et qui nous envoie le
sang au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les
perfections de l'objet aimé, et de l'idée: elle est à moi. Le sauvage
n'a pas le temps d'aller au delà du premier pas. Il a du plaisir, mais
l'activité de son cerveau est employée à suivre le daim qui fuit dans la
forêt, et avec la chair duquel il doit réparer ses forces au plus vite,
sous peine de tomber sous la hache de son ennemi.
A l'autre extrémité de la civilisation, je ne doute pas qu'une femme
tendre n'arrive à ce point, de ne trouver le plaisir physique qu'auprès
de l'homme qu'elle aime[18]. C'est le contraire du sauvage. Mais, parmi
les nations civilisées, la femme a du loisir, et le sauvage est si près
de ses affaires, qu'il est obligé de traiter sa femelle comme une bête
de somme. Si les femelles de beaucoup d'animaux sont plus heureuses,
c'est que la subsistance des mâles est plus assurée.
[18] Si cette particularité ne se présente pas chez l'homme, c'est
qu'il n'a pas la pudeur à sacrifier pour un instant.
Mais quittons les forêts pour revenir à Paris. Un homme passionné voit
toutes les perfections dans ce qu'il aime; cependant l'attention peut
encore être distraite, car l'âme se rassasie de tout ce qui est
uniforme, même du bonheur parfait[19].
[19] Ce qui veut dire que la même nuance d'existence ne donne qu'un
instant de bonheur parfait; mais la manière d'être d'un homme
passionné change dix fois par jour.
Voici ce qui survient pour fixer l'attention:
6º Le doute naît.
Après que dix ou douze regards, ou toute autre série d'actions qui
peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d'abord donné et
ensuite confirmé les espérances, l'amant, revenu de son premier
étonnement, et s'étant accoutumé à son bonheur, ou guidé par la théorie
qui, toujours basée sur les cas les plus fréquents, ne doit s'occuper
que des femmes faciles, l'amant, dis-je, demande des assurances plus
positives et veut pousser son bonheur.
On lui oppose de l'indifférence[20], de la froideur ou même de la
colère, s'il montre trop d'assurance; en France, une nuance d'ironie qui
semble dire: «Vous vous croyez plus avancé que vous ne l'êtes.» Une
femme se conduit ainsi, soit qu'elle se réveille d'un moment d'ivresse
et obéisse à la pudeur, qu'elle tremble d'avoir enfreinte, soit
simplement par prudence ou par coquetterie.
[20] Ce que les romans du XVIIe siècle appelaient le _coup de foudre_,
qui décide du destin du héros et de sa maîtresse, est un mouvement
de l'âme qui, pour avoir été gâté par un nombre infini de
barbouilleurs, n'en existe pas moins dans la nature; il provient de
l'impossibilité de cette manoeuvre défensive. La femme qui aime
trouve trop de bonheur dans le sentiment qu'elle éprouve pour
pouvoir réussir à feindre; ennuyée de la prudence, elle néglige
toute précaution et se livre en aveugle au bonheur d'aimer. La
défiance rend le coup de foudre impossible.
L'amant arrive à douter du bonheur qu'il se promettait; il devient
sévère sur les raisons d'espérer qu'il a cru voir.
Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, _il les trouve
anéantis_. La crainte d'un affreux malheur le saisit, et avec elle
l'attention profonde.
7º Seconde cristallisation.
Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des
confirmations à cette idée:
Elle m'aime.
A chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance des doutes,
après un moment de malheur affreux, l'amant se dit: Oui, elle m'aime; et
la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes; puis le
doute à l'oeil hagard s'empare de lui, et l'arrête en sursaut. Sa
poitrine oublie de respirer; il se dit: Mais est-ce qu'elle m'aime? Au
milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant
sent vivement: Elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au monde
peut me donner.
C'est l'évidence de cette vérité, c'est ce chemin sur l'extrême bord
d'un précipice affreux, et touchant de l'autre main le bonheur parfait,
qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la
première.
L'amant erre sans cesse entre ces trois idées:
1º Elle a toutes les perfections;
2º Elle m'aime;
3º Comment faire pour obtenir d'elle la plus grande preuve d'amour
possible?
Le moment le plus déchirant de l'amour jeune encore est celui où il
s'aperçoit qu'il a fait un faux raisonnement et qu'il faut détruire tout
un pan de cristallisation.
On entre en doute de la cristallisation elle-même.