III

En retenant sous son toit les sœurs orphelines, Mme Élise n’avait songé

d’abord qu’à un bon office d’amitié. Ensuite elle s’était dit: «Si Agnès

et Jérôme s’aimaient, j’aurais une bru exquise.»

Elle ne ressemblait pas à ces mères qui exposent aux pires désordres la

jeunesse de leur fils, abritées contre tout reproche par le vieux

sophisme: «Avant de penser au mariage, il faut être assuré _d’une

situation_.» Elle visait à fixer Jérôme dans un sage attachement,

prélude des noces bénies. Mais elle observait les deux jeunes gens, en

silence, sans les induire à se déclarer. De subtils indices lui

dévoilèrent, chez Agnès, une inclination que la jeune fille, de son

mieux, dissimulait. Jérôme, au contraire, ne paraissait éprouver qu’un

sentiment tranquille, proche de la simple camaraderie. Mme Élise

différait de l’interroger: «Te plaît-elle?» Une réponse négative

l’aurait trop déçue. Elle voyait Agnès selon son penchant à colorer

d’illusions généreuses tout ce qui l’approchait. Dans le palais enchanté

qu’elle préparait à son fils elle intronisait une Agnès ornée de

multiples dons, de ceux qu’une belle-mère peut concéder à sa

belle-fille; elle n’admettait pas qu’un simple mot vînt abattre ses

espérances.

Elle savait pourtant la fragilité des bonheurs. Le sien, après son

mariage, avait duré deux ans à peine. Elle avait vu son mari, foudroyé

par une rupture d’anévrisme, expirer entre ses bras dans un moment où la

mort était à mille lieues de leurs pensées communes. Un de ces chocs

dont l’ébranlement se prolonge toute une vie; certaines choses sont

impossibles à recommencer, parce qu’un souvenir affreux en défend les

approches. Jeune et riche d’ardeurs instinctives, de tendresses

réprimées, courtisée, assaillie d’hommages, elle repoussa les plus

séduisants partis. Elle évita le monde où son charme la vouait à des

sollicitations. Une ferme santé, une piété vraie l’aidèrent à soutenir

ce détachement. Mais ce fut un détachement joyeux, actif, une expansion

inlassable vers les œuvres qui lui promettaient l’oubli d’elle-même.

Pendant la guerre, elle avait assumé, à Saint-Cloud, la direction d’un

hôpital. Du matin au soir, quand elle avait assisté à la messe du

Père--il la disait dans une chambre disposée en oratoire,--entre la

surveillance de son ménage, son jardin, les lettres qu’elle écrivait à

ses métayers, les courses à Paris, des visites charitables, les travaux

d’aiguille où elle excellait, peu d’instants lui restaient pour se

préoccuper de sa personne et interroger son cœur. Elle ne lisait que

durant les veillées d’hiver ou les jours de pluie. Le Père la blâmait

d’habiter trop peu «son arrière-boutique».

--Vous êtes Marthe jamais assise; et nous cherchons Marie.

A quoi elle répondait:

--Je serai Marie, lorsque le Seigneur m’aura emmenée dans son repos...

Le plus tard possible, osait-elle ajouter, avec son rire éclatant,

demeuré frais et joli comme le son des girandoles de cristal d’un lustre

qu’on remue et qui scintille.

L’étrange était qu’optimiste, résolue à créer partout de la joie autour

d’elle, elle tolérât le voisinage quotidien d’un malade quinteux, d’un

homme obsédé par l’imminence des fléaux, d’un voyant d’Apocalypse,

prompt à s’exaspérer si l’on doutait de ses prévisions. Ou plutôt il

fallait, pour n’en pas être excédée, l’humeur folâtre de Mme Élise, sa

bravoure insouciante et sa bonté calme.

Son beau-frère lui rendait obscurément l’image de son mari. M. Philippe

Cormier avait été, comme l’était son frère, un vendéen de forte race,

«une tête carrée», quelqu’un de loyal, de batailleur, d’autoritaire,

même, pour parler le langage du pays, «d’haricotier»[1]; tendre sous une

assez rugueuse écorce, il avait idolâtré sa femme, il était mort de la

trop aimer.

[1] Chicaneur.

En son beau-frère Gaston, Mme Élise retrouvait jusqu’aux traits du

défunt, et son timbre de voix, son écriture, une certaine façon de

hausser les sourcils ou de croiser les bras dans une posture de défense.

Convictions intraitables, hauteur chevaleresque, besoin de dominer, ces

deux hommes se continuaient au point qu’on les eût pris quelquefois pour

le même homme.

Mme Élise écartait les troublantes réminiscences, bien plus qu’elle ne

s’y attardait. Celui qu’elle appelait le Père, elle l’aimait d’une

affection filiale; elle vénérait ses vertus, non sans critiquer ses

points faibles. Au début de son veuvage, ses conseils l’avaient dirigée;

il l’avait confirmée dans sa décision de ne se remarier jamais:

«Vous êtes née, lui écrivait-il, pour la sainteté des veuves.»

Il l’exhortait à une vie parfaite, certain de lui transmettre l’appel

d’en haut. Peut-être suivait-il un peu l’inconsciente jalousie d’une

amitié despotique; il ne voulait pas que la femme de son frère devînt

l’épouse d’un autre, qu’Élise fût à personne, sinon à Dieu.

Son lien avec elle datait des années où les lettres de la jeune veuve

lui portaient en Chine, tous les deux mois, le parfum du pays natal, la

figure de la France et la présence vivace du frère qu’il ne reverrait

point. Il l’avait aimée, âme lointaine, la seule qui sût comprendre son

isolement. Plus tard, consumé par des fièvres, perclus de douleurs,

disputant «son cadavre» à trois ou quatre maladies, il avait retrouvé sa

belle-sœur florissante, enchanteresse et sage. Elle l’accueillit, le

soigna, le réconforta; elle pansa toutes ses meurtrissures avec l’huile

du bon Samaritain; elle sacrifiait à ses manies une part de son

indépendance; elle dorlotait jusqu’à son sommeil; car, pendant la sieste

du Père, la maison devenait un tombeau, les visiteurs étaient avertis de

ne point tirer la grosse cloche du portail.

Il s’imaginait gouverner sa belle-sœur; elle n’offensait pas souvent de

front ses volontés; _elle prenait à revers la position_, l’enlevait

avant qu’il s’en aperçût. S’il se mettait à tourner comme un vieux lion

dans la cage de ses idées sinistres, au lieu de bousculer la cage, elle

le divertissait, jusqu’à ce qu’il oubliât de tourner. Elle savait la

puissance de la douceur; un sourire d’elle suffisait, mieux que tous les

arguments, à désarmer l’ascète grincheux.

En vain, sans craindre de la froisser, lui redisait-il: «Hors le ciel

que j’espère, rien ne compte plus pour moi»; ses attentions, le seul

aspect de sa personne le réconciliaient avec l’exil terrestre.

Il avait vu, sans déplaisir, s’installer à Garches les deux jeunes

filles. Antoinette lui lisait les Révélations de Sainte Brigitte,

l’ouvrage du baron de Novaye, _Demain?_ abrégé des prophéties où se

répète, depuis le Moyen-Age, l’annonce de la fin des temps. Elle

subissait patiemment, comme il seyait à une future sœur de la Charité,

ses diatribes contre «l’ignominie moderne». Agnès le questionnait sur

les religions de la Chine. Il lui reprochait de mortifier trop peu son

imagination, d’être «romantique». A son idée, elle ne serait guère la

femme qui rendrait heureux Jérôme. L’inquiétude de Mme Élise: «Sont-ils

nés l’un pour l’autre?» venait en partie des réflexions du Père.

Néanmoins il ne restait pas insensible à l’attrait singulier d’Agnès:

«Une intuitive, jugeait-il, une passionnée; si l’amour divin la

saisissait, elle pourrait faire des merveilles.»

Il eût préféré pour son neveu un autre mariage; mais il souhaitait que

Jérôme se mariât, et tôt; le vendéen soucieux de la permanence d’une

race, le prêtre qui veillait sur la droiture du jeune homme

s’accordaient à vouloir cet événement familial. La pensée ne lui venait

pas que Jérôme fût prédestiné au sacerdoce. Il le sentait attiré «par le

siècle», esclave du monde et de ses idoles. Et Jérôme, à lui moins qu’à

personne, eût révélé le mot d’ordre de Montcalm: «Prends ma place.»

Dom Estienne avait eu beau lui certifier qu’il n’était point tenu, en

conscience, à l’exécution d’une volonté qui, sans mandat, disposait de

son avenir; la chose paraissait trop certaine: dès l’instant où le Père

connaîtrait la concordance des paroles proférées par Montcalm et de sa

mort, il les interpréterait comme un signe céleste; Jérôme devrait

obéir; l’oncle le harcèlerait jusqu’à ce qu’il se rendît.

Or, était-il sûr de ne pas se rendre? Sa réponse à Montcalm: «_Si Dieu

l’exige_, vieux, c’est promis», impliquait un engagement sous condition.

Malgré tout, il ne désirait point que la voix de Dieu se fît entendre;

d’avance, il cherchait des raisons contre elle.

Le jour de Pâques était passé. Le matin du lundi, il avait lu dans

l’Évangile des disciples d’Emmaüs:

«Est-ce que notre cœur ne brûlait pas en nous, tandis qu’il parlait sur

la route et nous ouvrait les Écritures?»

--Mon cœur à moi, reconnaissait-il, _se défend_ de brûler, du moins pour

le Christ. Mais l’amour est un don; la souffrance même de ne pas aimer,

un don. Si je reste dans le troupeau des chrétiens quelconques, c’est

que Dieu ne m’a pas élu pour un état supérieur. Qu’y puis-je?

Le fragile, l’humiliant et le piteux de cette dialectique étaient si

manifestes qu’il ne put s’y arrêter. Il jugea plus loyal de conclure, au

moins provisoirement:

--_Je ne veux pas_ entrer dans les Ordres. Voilà le vrai. Plus tard,

nous verrons...

Avec un autre caractère, Jérôme eût abouti à la plus dure des

perplexités. Mais à l’insouciance de son âge il ajoutait celle qui lui

venait de Mme Élise; le préjugé soldatesque: «ne pas s’en faire» avait

aussi déteint quelque peu sur lui.

Il crut donc emmurer le vœu de Montcalm dans cette geôle de silence,

pleine de regrets et de désirs liés, que tout homme cache au fond de

soi. Il repoussa comme chimérique la possibilité des exigences divines;

il ferma «l’œil intérieur» pour ne pas voir de quelles cimes il

glissait; et il ne songea plus qu’à «vivre» au sens où l’entendait

l’ignorante Agnès.

Ce même lundi de Pâques, comme la journée était splendide, Mme Élise

décida qu’on irait à pied, par les bois de Rueil, jusqu’à la Malmaison.

Jérôme, dans l’illusion d’être heureux, accompagna sa mère et ses deux

amies.

Le signe sur les mains · 第 8 / 14 题