En retenant sous son toit les sœurs orphelines, Mme Élise n’avait songé
d’abord qu’à un bon office d’amitié. Ensuite elle s’était dit: «Si Agnès
et Jérôme s’aimaient, j’aurais une bru exquise.»
Elle ne ressemblait pas à ces mères qui exposent aux pires désordres la
jeunesse de leur fils, abritées contre tout reproche par le vieux
sophisme: «Avant de penser au mariage, il faut être assuré _d’une
situation_.» Elle visait à fixer Jérôme dans un sage attachement,
prélude des noces bénies. Mais elle observait les deux jeunes gens, en
silence, sans les induire à se déclarer. De subtils indices lui
dévoilèrent, chez Agnès, une inclination que la jeune fille, de son
mieux, dissimulait. Jérôme, au contraire, ne paraissait éprouver qu’un
sentiment tranquille, proche de la simple camaraderie. Mme Élise
différait de l’interroger: «Te plaît-elle?» Une réponse négative
l’aurait trop déçue. Elle voyait Agnès selon son penchant à colorer
d’illusions généreuses tout ce qui l’approchait. Dans le palais enchanté
qu’elle préparait à son fils elle intronisait une Agnès ornée de
multiples dons, de ceux qu’une belle-mère peut concéder à sa
belle-fille; elle n’admettait pas qu’un simple mot vînt abattre ses
espérances.
Elle savait pourtant la fragilité des bonheurs. Le sien, après son
mariage, avait duré deux ans à peine. Elle avait vu son mari, foudroyé
par une rupture d’anévrisme, expirer entre ses bras dans un moment où la
mort était à mille lieues de leurs pensées communes. Un de ces chocs
dont l’ébranlement se prolonge toute une vie; certaines choses sont
impossibles à recommencer, parce qu’un souvenir affreux en défend les
approches. Jeune et riche d’ardeurs instinctives, de tendresses
réprimées, courtisée, assaillie d’hommages, elle repoussa les plus
séduisants partis. Elle évita le monde où son charme la vouait à des
sollicitations. Une ferme santé, une piété vraie l’aidèrent à soutenir
ce détachement. Mais ce fut un détachement joyeux, actif, une expansion
inlassable vers les œuvres qui lui promettaient l’oubli d’elle-même.
Pendant la guerre, elle avait assumé, à Saint-Cloud, la direction d’un
hôpital. Du matin au soir, quand elle avait assisté à la messe du
Père--il la disait dans une chambre disposée en oratoire,--entre la
surveillance de son ménage, son jardin, les lettres qu’elle écrivait à
ses métayers, les courses à Paris, des visites charitables, les travaux
d’aiguille où elle excellait, peu d’instants lui restaient pour se
préoccuper de sa personne et interroger son cœur. Elle ne lisait que
durant les veillées d’hiver ou les jours de pluie. Le Père la blâmait
d’habiter trop peu «son arrière-boutique».
--Vous êtes Marthe jamais assise; et nous cherchons Marie.
A quoi elle répondait:
--Je serai Marie, lorsque le Seigneur m’aura emmenée dans son repos...
Le plus tard possible, osait-elle ajouter, avec son rire éclatant,
demeuré frais et joli comme le son des girandoles de cristal d’un lustre
qu’on remue et qui scintille.
L’étrange était qu’optimiste, résolue à créer partout de la joie autour
d’elle, elle tolérât le voisinage quotidien d’un malade quinteux, d’un
homme obsédé par l’imminence des fléaux, d’un voyant d’Apocalypse,
prompt à s’exaspérer si l’on doutait de ses prévisions. Ou plutôt il
fallait, pour n’en pas être excédée, l’humeur folâtre de Mme Élise, sa
bravoure insouciante et sa bonté calme.
Son beau-frère lui rendait obscurément l’image de son mari. M. Philippe
Cormier avait été, comme l’était son frère, un vendéen de forte race,
«une tête carrée», quelqu’un de loyal, de batailleur, d’autoritaire,
même, pour parler le langage du pays, «d’haricotier»[1]; tendre sous une
assez rugueuse écorce, il avait idolâtré sa femme, il était mort de la
trop aimer.
[1] Chicaneur.
En son beau-frère Gaston, Mme Élise retrouvait jusqu’aux traits du
défunt, et son timbre de voix, son écriture, une certaine façon de
hausser les sourcils ou de croiser les bras dans une posture de défense.
Convictions intraitables, hauteur chevaleresque, besoin de dominer, ces
deux hommes se continuaient au point qu’on les eût pris quelquefois pour
le même homme.
Mme Élise écartait les troublantes réminiscences, bien plus qu’elle ne
s’y attardait. Celui qu’elle appelait le Père, elle l’aimait d’une
affection filiale; elle vénérait ses vertus, non sans critiquer ses
points faibles. Au début de son veuvage, ses conseils l’avaient dirigée;
il l’avait confirmée dans sa décision de ne se remarier jamais:
«Vous êtes née, lui écrivait-il, pour la sainteté des veuves.»
Il l’exhortait à une vie parfaite, certain de lui transmettre l’appel
d’en haut. Peut-être suivait-il un peu l’inconsciente jalousie d’une
amitié despotique; il ne voulait pas que la femme de son frère devînt
l’épouse d’un autre, qu’Élise fût à personne, sinon à Dieu.
Son lien avec elle datait des années où les lettres de la jeune veuve
lui portaient en Chine, tous les deux mois, le parfum du pays natal, la
figure de la France et la présence vivace du frère qu’il ne reverrait
point. Il l’avait aimée, âme lointaine, la seule qui sût comprendre son
isolement. Plus tard, consumé par des fièvres, perclus de douleurs,
disputant «son cadavre» à trois ou quatre maladies, il avait retrouvé sa
belle-sœur florissante, enchanteresse et sage. Elle l’accueillit, le
soigna, le réconforta; elle pansa toutes ses meurtrissures avec l’huile
du bon Samaritain; elle sacrifiait à ses manies une part de son
indépendance; elle dorlotait jusqu’à son sommeil; car, pendant la sieste
du Père, la maison devenait un tombeau, les visiteurs étaient avertis de
ne point tirer la grosse cloche du portail.
Il s’imaginait gouverner sa belle-sœur; elle n’offensait pas souvent de
front ses volontés; _elle prenait à revers la position_, l’enlevait
avant qu’il s’en aperçût. S’il se mettait à tourner comme un vieux lion
dans la cage de ses idées sinistres, au lieu de bousculer la cage, elle
le divertissait, jusqu’à ce qu’il oubliât de tourner. Elle savait la
puissance de la douceur; un sourire d’elle suffisait, mieux que tous les
arguments, à désarmer l’ascète grincheux.
En vain, sans craindre de la froisser, lui redisait-il: «Hors le ciel
que j’espère, rien ne compte plus pour moi»; ses attentions, le seul
aspect de sa personne le réconciliaient avec l’exil terrestre.
Il avait vu, sans déplaisir, s’installer à Garches les deux jeunes
filles. Antoinette lui lisait les Révélations de Sainte Brigitte,
l’ouvrage du baron de Novaye, _Demain?_ abrégé des prophéties où se
répète, depuis le Moyen-Age, l’annonce de la fin des temps. Elle
subissait patiemment, comme il seyait à une future sœur de la Charité,
ses diatribes contre «l’ignominie moderne». Agnès le questionnait sur
les religions de la Chine. Il lui reprochait de mortifier trop peu son
imagination, d’être «romantique». A son idée, elle ne serait guère la
femme qui rendrait heureux Jérôme. L’inquiétude de Mme Élise: «Sont-ils
nés l’un pour l’autre?» venait en partie des réflexions du Père.
Néanmoins il ne restait pas insensible à l’attrait singulier d’Agnès:
«Une intuitive, jugeait-il, une passionnée; si l’amour divin la
saisissait, elle pourrait faire des merveilles.»
Il eût préféré pour son neveu un autre mariage; mais il souhaitait que
Jérôme se mariât, et tôt; le vendéen soucieux de la permanence d’une
race, le prêtre qui veillait sur la droiture du jeune homme
s’accordaient à vouloir cet événement familial. La pensée ne lui venait
pas que Jérôme fût prédestiné au sacerdoce. Il le sentait attiré «par le
siècle», esclave du monde et de ses idoles. Et Jérôme, à lui moins qu’à
personne, eût révélé le mot d’ordre de Montcalm: «Prends ma place.»
Dom Estienne avait eu beau lui certifier qu’il n’était point tenu, en
conscience, à l’exécution d’une volonté qui, sans mandat, disposait de
son avenir; la chose paraissait trop certaine: dès l’instant où le Père
connaîtrait la concordance des paroles proférées par Montcalm et de sa
mort, il les interpréterait comme un signe céleste; Jérôme devrait
obéir; l’oncle le harcèlerait jusqu’à ce qu’il se rendît.
Or, était-il sûr de ne pas se rendre? Sa réponse à Montcalm: «_Si Dieu
l’exige_, vieux, c’est promis», impliquait un engagement sous condition.
Malgré tout, il ne désirait point que la voix de Dieu se fît entendre;
d’avance, il cherchait des raisons contre elle.
Le jour de Pâques était passé. Le matin du lundi, il avait lu dans
l’Évangile des disciples d’Emmaüs:
«Est-ce que notre cœur ne brûlait pas en nous, tandis qu’il parlait sur
la route et nous ouvrait les Écritures?»
--Mon cœur à moi, reconnaissait-il, _se défend_ de brûler, du moins pour
le Christ. Mais l’amour est un don; la souffrance même de ne pas aimer,
un don. Si je reste dans le troupeau des chrétiens quelconques, c’est
que Dieu ne m’a pas élu pour un état supérieur. Qu’y puis-je?
Le fragile, l’humiliant et le piteux de cette dialectique étaient si
manifestes qu’il ne put s’y arrêter. Il jugea plus loyal de conclure, au
moins provisoirement:
--_Je ne veux pas_ entrer dans les Ordres. Voilà le vrai. Plus tard,
nous verrons...
Avec un autre caractère, Jérôme eût abouti à la plus dure des
perplexités. Mais à l’insouciance de son âge il ajoutait celle qui lui
venait de Mme Élise; le préjugé soldatesque: «ne pas s’en faire» avait
aussi déteint quelque peu sur lui.
Il crut donc emmurer le vœu de Montcalm dans cette geôle de silence,
pleine de regrets et de désirs liés, que tout homme cache au fond de
soi. Il repoussa comme chimérique la possibilité des exigences divines;
il ferma «l’œil intérieur» pour ne pas voir de quelles cimes il
glissait; et il ne songea plus qu’à «vivre» au sens où l’entendait
l’ignorante Agnès.
Ce même lundi de Pâques, comme la journée était splendide, Mme Élise
décida qu’on irait à pied, par les bois de Rueil, jusqu’à la Malmaison.
Jérôme, dans l’illusion d’être heureux, accompagna sa mère et ses deux
amies.