Derrière la villa, sur le plateau, une avenue de tilleuls
s’approfondissait, double colonnade de troncs aux ramilles aiguës,
emmantelés déjà de feuilles claires. L’allée qu’ombragent ces arbres
menait jadis au château disparu. Antoinette l’appelait «mon cloître.»
Agnès l’aimait parce qu’à ses deux bouts fuyait la campagne indéfinie.
Ils longèrent, au delà, les prairies du golf, encloses de chênes et de
peupliers. Des barrières peintes en blanc les divisaient. Le velours dru
des immenses gazons semblait faire le ciel plus léger, moelleux. Des
joueurs épars, après avoir longuement visé, du coup sec d’un de leurs
maillets, projetaient dans un sillon, au loin, une petite balle.
Jérôme eût volontiers appris les éléments de ce jeu puéril et malaisé.
La faiblesse de son bras droit l’en privait. Antoinette et Agnès
négligeaient les sports; elles maniaient correctement une raquette de
tennis; mais elles préféraient, l’une, lire son office et dessiner;
l’autre, jouer du violoncelle et rêver.
Jérôme, en devisant, contemplait tour à tour sa mère et les deux jeunes
filles, avec une joie paisible. Sa mère lui rappelait ces princesses
radieuses qu’on voit, sur les tapisseries flamandes, marcher au milieu
d’une futaie de roses, entre des oiseaux emparadisés.
Les clartés de l’espace et les couleurs des champs, les rires modulés
des merles dans les cognassiers en fleurs, tout vibrait autour des chers
visages.
Il se répétait, devant celui d’Antoinette, ce que disait d’elle, non
sans malice, Agnès: «Une aurore sur une colline de neige.» Ni le blond
cendré des cheveux n’arrêtait son attention, ni la fierté virginale des
prunelles, ni la candeur du front bombé, la finesse des lèvres, le
timbre cristallin de la voix. Chez elle, l’âme dévorait les apparences;
sa tournure svelte et intelligente parlait moins aux yeux qu’à l’esprit.
Jérôme la vénérait, sœur élue impossible à perdre, distante de la terre
comme le serait une forme d’ange de l’herbe où elle semblerait poser ses
pieds.
Elle appartenait pourtant à ce bas monde et n’en souffrait point. Plus
d’un menu défaut la dénonçait fille d’Ève: ses aptitudes à diriger se
tournaient en minuties parfois taquines; le sens du parfait lui rendait
choquantes les imperfections des autres; elle s’oubliait à relever les
ridicules même de gens qu’elle respectait; elle excellait aux
caricatures, et quelque vanité se mêlait au plaisir d’exercer son
enjouement. Tout à l’heure, ne comparait-elle pas le vieux curé de
Garches, rond, bedonnant dans sa chaire, avec son crâne pointu et rose,
«à un œuf dans un coquetier»?
Cette innocente facétie avait mis passagèrement Agnès en gaîté. A
présent elle retombait dans un silence mélancolique. Songeait-elle à sa
mère? Son deuil n’était pas vieux de plus de trois mois; sans doute
l’ombre de la morte se levait dans l’allégresse du ciel et tendait sur
ce jour de fête un crêpe.
Mme Élise lui avait donné, pour se distraire, un vieux roman français,
_la princesse de Clèves_; ce livre l’ayant autrefois charmée, parce
qu’il l’aidait à sentir l’inanité des passions. Antoinette aussi l’avait
parcouru. Jérôme lui demanda ce qu’elle en pensait.
--La fin me plaît, répondit-elle. Mme de Clèves pourrait être, selon le
monde, heureuse; elle choisit la voie où l’on renonce. C’est très bien.
Agnès, sortie de son reploiement, contesta:
--Le beau mérite! Elle assure sa tranquillité. Le courage lui manque en
face d’un avenir où des risques seraient possibles. Elle n’a que la
sagesse des cœurs pauvres, la sagesse des vieilles dames sans enfants
qui mettent tout en viager...
--Détrompez-vous, ma chère Agnès, interrompit Mme Élise; sacrifier un
grand bonheur exige plus de courage que s’y abandonner.
--Mme de Clèves, opina Jérôme, n’est pas bien à plaindre. Deux hommes
l’ont chérie d’un grand amour; pour finir, elle se donne à Dieu. Agnès,
voulez-vous permettre qu’on vous en souhaite autant?
--Oh! non, par pitié! Ne me rêvez pas un mari insipide comme M. de
Clèves, un bonnet de nuit, un Monsieur tellement raisonnable que
j’aurais honte de moi-même en sa présence. J’aimerais cent fois mieux
mourir vieille fille.
Jérôme faillit oser cette question: «Quel mari souhaiteriez-vous donc?»
Mais il devait à son éducation de savoir ce qu’on peut dire ou taire. Il
poursuivit d’un ton cavalier:
--Ce n’est pas Mme de Clèves qui m’intéresse, c’est M. de Nemours. Je
trouve en ce personnage quelque chose que la guerre a exalté chez moi:
le goût du danger. Je n’admets que les héros aventureux. Ce matin, je me
suis mis à lire la _Vie de Benvenuto Cellini_ écrite par lui-même. Voilà
un homme!
--Un forban! s’écria Mme Élise. Je l’ai feuilletée au hasard; je suis
tombée sur un passage!... Je ne comprends pas, mon enfant, quel plaisir
tu peux avoir en si mauvaise compagnie.
Jérôme défendit son admiration. On ne devait pas juger Benvenuto dans
les récits de «fredaines» qu’exagère sa forfanterie. Le vaillant
toujours prêt à se battre seul contre dix, l’artiste fier et qui sent sa
force, maîtrisant, pour créer ses œuvres, les événements et les hommes
coalisés, amplifiant toutes les puissances de son art, chrétien aussi,
capable de magnifiques ferveurs et même d’humilité pénitente, c’était
grand, cela.
--Un caractère, avouez-le, maman, tel qu’on n’en fait plus. Il nous
change des platitudes où l’après-guerre, déjà, nous renfonce. Je
voudrais être ainsi trempé, agir au lieu de désirer.
Mme Élise n’insista point. Les fils, quand ils argumentent contre leur
mère, croient la convaincre, si elle cesse de les contredire. En fait,
la mère de Jérôme, l’entendant qualifier de «fredaines» les débordements
d’un Cellini, conclut que la jeunesse folle commençait à lui troubler le
cerveau, qu’il faudrait le suivre avec plus de vigilance, et le marier,
comme pensait le Père, promptement.
Ils arrivaient à l’orée des bois. De jeunes bois qui gardaient un peu de
leur livrée d’hiver. Des feuilles rouillées pendaient encore aux plus
hautes branches des chênes. La jonchée de l’automne couvrait le sol des
clairières; mais l’herbe neuve trouait ce tapis de choses mortes; elle
mariait son odeur acide à celle, plus âpre, des écorces travaillées par
la sève. S’il y avait, dans les taillis, des creux grisâtres, on eût dit
qu’entre les lignes entrecroisées des troncs une fée tissait le rideau
des verdures. Le soleil les touchait de ses doigts errants. Les
feuillages, où chantaient des nids, s’élançaient, enivrés, vers la
grande Main qui emplissait la terre de sa bénédiction.
Mme Élise et Antoinette goûtaient le silence méditatif des arbres. «Ils
écoutent passer Dieu,» comme Antoinette disait. Les bois, pour elles,
continuaient l’église. Agnès, d’ordinaire, éprouvait, en les traversant,
un malaise, presque une aversion. Ils lui pesaient à la façon d’un toit
cachant l’espace. Elle croyait y respirer moins librement. Pourquoi, ce
jour-là, fut-elle ravie de s’engager dans le mystère des routes,
marchant à la découverte d’un château dont elle ne savait rien, sinon
qu’une femme très éprise, avant d’être délaissée, y connut des temps
heureux?
Le plus imprévu des accidents allait rompre cette promenade. Ils
descendaient par un sentier creux où les pluies avaient laissé des
ornières boueuses. Mme Élise s’avançait, précédant Antoinette. Agnès,
pour ne point gâter ses bottines, grimpa sur le talus, et, en chemin,
elle se baissait, cueillait dans l’herbe des pâquerettes. Attardée, elle
redescendit, en courant, le long du talus raide, vers le sentier. Mais,
la terre étant molle, elle glissa, sauta d’un saut brusque plutôt que de
s’affaisser dans la boue, et, avec son haut talon, se tordit le pied
gauche si violemment que la douleur la cloua sur place.
Jérôme, qui l’entendit, se retourna, l’aperçut pâlir et réprimer une
grimace de souffrance, tandis qu’elle essayait de faire quelques pas.
--Me voilà bien, dit-elle; je crois m’être déboîté le pied... Tout de
même, je n’ai pas lâché mon bouquet.
Mme Élise et Antoinette disparaissaient, loin déjà, derrière une haie
bouillonnante d’aubépines. Il les appela, elles accoururent. Soutenue
par Antoinette, Agnès tenta un nouvel effort; Jérôme lui offrit son
bras. Mais elle clopinait lamentablement; elle se vit ridicule; elle
s’arrêta. Et il fallait marcher un quart d’heure avant d’atteindre la
route où une voiture pourrait venir la prendre.
--Nous allons vous porter, Antoinette et moi, proposa Mme Élise.
De leurs mains entrelacées elles firent un tabouret où elles assirent
Agnès. Mais Antoinette, au bout de cinq minutes, fut exténuée. Agnès dut
reposer sur le sol son pied endolori.
--Allons, dit Jérôme, c’est moi qui vous porterai. Un vieux poilu n’est
jamais embarrassé...
--Non, se défendit-elle. Je suis trop lourde!
Avant qu’elle pût réfléchir, il entoura sa taille du bras qui lui
restait vigoureux, et, l’attirant avec l’autre, il l’enleva comme un
danseur rustique saisit à plein corps sa danseuse. Elle ne résista
point; il prit son élan sur la montée rude. Tout d’abord, elle n’osait
se pendre à son cou; elle pesait ainsi davantage.
--N’ayez point peur, enjoignit-il; serrez-moi fortement.
Elle obéit, noua ses deux mains au cou de Jérôme et s’appuya contre sa
joue; il sentait le frôlement de ses cheveux et le souffle de ses
lèvres. Mais il n’avait qu’une idée: ne pas faiblir, la porter jusqu’au
bout.
--Je vous fatigue; laissez-moi, supplia-t-elle, s’apercevant qu’il se
raidissait.
--Vous vous moquez, Agnès; une sylphide serait moins légère.
--Vous savez donc le poids d’une sylphide?
Il tint bon et la déposa doucement sur l’herbe, au bord de la route.
Pendant qu’Antoinette et Mme Élise examinaient le pied blessé, il courut
à Garches quérir une automobile, prévenir un médecin. Agnès, au retour,
plaisanta sur son mal; sa cheville n’était pas déboîtée; elle en serait
quitte pour une quinzaine de chaise-longue. Elle pensait déjà moins à
son entorse qu’à la hardiesse de Jérôme. Cette petite aventure ouvrait
devant son imagination des perspectives. L’impétueuse galanterie du
jeune homme touchait ce qu’il y avait en elle de naïf et de romanesque.
Mais devait-elle y voir l’élan vrai d’une passion? Et, surtout,
avait-elle bien fait de s’abandonner si facilement entre ses bras?
Antoinette, quand, seule à seule, elles en parlèrent, trancha, en fille
avisée, ce cas de conscience:
--Je n’aurais pas, moi, consenti. J’aurais attendu de pouvoir marcher ou
qu’on me transportât sur une civière. Mais toi, et avec Jérôme, c’est
différent...
--Pourquoi dis-tu: _Et avec Jérôme_?
--Parce qu’il revient de la guerre, parce que c’est un camarade, un très
bon garçon, parce que...
--Eh bien! Parce que?...
--Parce qu’il a peut-être des vues sur toi.
Agnès partit d’un rire fébrile, se prit la tête entre les mains, et, sur
un ton énervé qui la trahissait:
--Tu t’abuses, Toinon, tu t’abuses. Il a voulu se prouver à lui-même
qu’il est _un héros aventureux_...
Mme Élise ne fit, en présence des deux sœurs, aucune allusion à l’acte
irréfléchi de Jérôme. Elle croyait maladroit même d’excuser sa
«vivacité».
En plaisantant, elle l’avertit:
--Jérôme, tu n’y vas pas de main morte. Tu enlèves les demoiselles comme
un meunier un sac de farine.
--Vous trouvez que j’ai eu tort? N’était-ce pas la plus simple solution?
--Un peu trop simple. Heureusement Agnès est intelligente...
Elle suivait sur son visage l’impression de chaque parole. Il ne parut
que surpris d’un blâme pourtant discret. Sa mère jugeait son acte en
femme du monde ou en dévote; lui, il négligeait ces vaines prudences. De
leur entretien elle conclut trop vite que l’amour n’avait pas inspiré
son empressement pour Agnès.
En fait, il était d’abord content de lui: devant une nécessité subite il
avait montré sa décision et sa vigueur. Mais comment l’étreinte de la
belle nymphe flexible qu’il avait pressée contre son cœur n’aurait-elle
pas éveillé dans ses fibres un sourd émoi? Il ne se disait pas: J’aime.
Était-ce déjà de l’amour? Son inclination restait latente. Le bourgeon,
à la veille d’éclore, ne sait point qu’il éclora. Il cédait à la volupté
d’un attrait dont il ne voulait pas faire un lien. Le bonheur initial de
celui qui aime, c’est d’aimer.
Cependant, par intervalles, il se demandait:
--Que pense-t-elle de moi? Me suppose-t-elle amoureux?... Elle s’est
bien peu défendue. Si elle m’aimait, elle serait plus coquette.
N’importe! Elle se souviendra toujours que moi, le premier, je l’aurai
portée dans mes bras.
Le premier? Qui peut savoir?...
Mais, sur-le-champ, il s’indigna contre un tel doute: Agnès était pure,
la promptitude même de sa confiance tenait à son ingénuité. Il ne
pouvait admettre d’elle une image diminuée ou flétrie; à l’amie réelle
il substituait une idole; et un déplaisir lui venait d’être incertain si
l’idole serait insensible ou devinerait son adoration.
Il se voyait fruste, impropre aux gentillesses qui éblouissent les
femmes. Qu’induire des façons d’Agnès avec lui, de clins d’œil, de
silences, de brusques rougeurs? Chez elle, si nerveuse, les signes
apparents trompaient sur la vérité des impressions. Elle traitait
Jérôme, selon le mot d’Antoinette, «en camarade». A supposer qu’il lui
parlât d’amour, que répondrait-elle? Un refus, une attitude évasive
rompraient leur amitié; elle n’aurait plus qu’à s’en aller, il la
perdrait. Donc, il devait attendre et se taire.
Mais ce mot: _attendre_ fit sonner dans sa mémoire le conseil de Dom
Estienne: «Attendez et priez.» Jérôme priait peu et mal; il craignait
qu’en se tournant vers Dieu il n’entendît l’injonction claire: «Quitte
tout et _suis-moi_.» Loyal dans ses rapports avec les hommes, il rusait
avec Celui qu’on n’élude pas.
Dans cet amour naissant il fuyait l’autre Amour.
La guérison d’Agnès fut plus lente qu’elle ne le présumait. Si elle
posait à terre son pied enflé, une vive souffrance la rendait boiteuse.
Pour qu’elle prît l’air dans le jardin et n’eût pas à descendre au
moment des repas, Mme Élise lui donna comme chambre provisoire, au
rez-de-chaussée, le petit salon.
Là, juste en face de son lit, s’offraient à sa méditation deux cadres:
A gauche, une toile italienne, assez fraîche de tonalité, représentant
Andromède liée contre un roc, au-dessus de la mer. Le monstre, à ses
pieds, hurlait, impatient de la déchirer; les vagues écumaient autour
d’elle; le vent agitait sur son corps un lambeau de voile et ses cheveux
blonds. Les yeux de l’infortunée s’élançaient vers le ciel d’où se
penchait un cavalier, glaive en main, que portait un cheval aile: le
sauveur imprévu.
Et, à droite, un portrait de Jérôme adolescent. Comme, depuis la guerre,
il suivait la mode et rasait même sa moustache, elle retrouvait sur sa
figure de seize ans les traits familiers. Son œil d’émerillon n’avait
pas changé, ni son menton bien fendu par une fossette, ni la jolie
gouttière qu’il montrait sous ses narines. Mais les joues étaient moins
rondes, l’ossature des tempes et des pommettes se dégageait plus virile.
Les sourcils remontaient d’un trait un peu rude. Accent de physionomie
par où il rappelait ses ascendants paternels et l’oncle Gaston.
Le regard d’Agnès, dans une fantaisie contemplative, allait de Jérôme à
Andromède:
--Andromède, c’est moi, qu’attend plus tard la solitude ou un mariage
bête. Toutes les tristesses pour me dévorer. A moins qu’un libérateur...
Et, revenant à Jérôme:
--Il est à moi plus qu’il ne le sera sans doute jamais. Personne ne peut
savoir...
Personne? Antoinette ne manqua pas d’observer la présence du portrait.
Une fois, en la quittant, elle lui dit avec un sourire de fine malice:
--Je ne te laisse pas seule; Jérôme te tient compagnie...
Pour la démentir, Agnès alla dehors s’étendre sur une chaise-longue,
auprès de deux cèdres qui massaient leurs touffes sombres à gauche de la
maison. De cet endroit la terrasse offrait à ses yeux une ligne écarlate
de géraniums, la file des élégants troënes, à tronc mince, à tête
arrondie, disposés dans des caisses rondes comme les arbustes d’un décor
de songe, et, au bas du double escalier, le parterre entouré de roses,
ouvertes maintenant, telles sur leurs tiges que des joyaux. Çà et là,
dans le jardin et à travers la campagne, les pommiers fleuris faisaient
comme des nuées de papillons éparses au milieu de l’herbe.
Appuyée contre des coussins, Agnès voyait au-dessus d’elle de clairs
nuages, presque immobiles dans l’azur, semblables à des arbres blancs.
Sur ses mains, sur ses paupières l’air coulait doux comme une eau tiède.
Elle jouissait d’un parfait bien-être, et sa beauté n’avait pas encore
brillé d’une transparence aussi calme.
C’était un dimanche matin. Antoinette, avec Mme Élise, venait de
descendre pour la grand’messe. Les cloches en sonnaient le dernier coup.
Agnès se redressa, prit un paroissien qu’elle avait apporté, et se mit à
lire son office. Elle arrivait au dernier Évangile, quand Jérôme sortit
de la maison, rentra, ressortit et s’approcha d’elle. Il avait une mine
insolite, exaltée et soucieuse. Il prononça d’abord des phrases dont il
paraissait être absent:
--N’avez-vous besoin de rien? On vous abandonne!
--Comment! se récria-t-elle. Mais on est trop bon pour moi. Quelle chose
exquise, être malade! On me fait un devoir de vivre en enfant gâtée. Je
dis à ma sœur: «Toinon, va me chercher du fil. Toinon, apporte-moi de
l’encre et du papier.» Elle quitte tout, elle vole. Et votre mère, elle
me comble, elle ne sait qu’inventer... Tenez, c’est drôle, d’habitude,
quand je vais à l’église, je suis très mal ma messe; les plus folles
distractions, parce que j’ai le prêtre et l’autel devant moi,
m’emportent ailleurs. Ici, parce que l’église est loin, je l’ai lue, ma
messe, avec une attention dont je ne reviens pas. Je me sens tellement
tiède, évaporée!
--Moi aussi, dit Jérôme, et, ce qui est plus désolant, je veux l’être.
L’amour de Dieu m’épouvante comme une fournaise d’où plus rien de ce qui
est moi ne sortirait vivant.
Sans penser au mouvement qu’elle faisait, Agnès étira sur ses jambes le
bas de sa robe, et, avec une nuance de brusque ironie:
--Vous avez peur du feu?
--Non, je n’ai peur de rien... sauf de moi-même.
Sa voix s’assombrit, il détourna les yeux; d’autres aveux, peut-être,
allaient lui échapper. Agnès, au lieu de les solliciter, par un recul de
timide orgueil, brisa le dangereux entretien:
--Vous êtes bien tragique aujourd’hui; allez faire un tour dans les
bois; promenez Mob; cela vous changera les idées.
Il s’éloigna, sans répondre, lentement, et disparut derrière la villa.
Agnès n’avait pas manqué à son rôle de femme: elle s’était mise en
défense, elle avait fait sentir sa supériorité.
Mais elle demeura bouleversée de joie, de compassion et d’angoisse:
--Antoinette a bien vu; il m’aime; si je l’avais tant soit peu poussé,
il parlait... J’aurais dû peut-être. _L’instant perdu reviendra-t-il une
autre fois?_ Oui, si vraiment il m’aime, c’est une conversation qu’il
reprendra... Il ne m’a rien dit; mais puis-je m’y tromper? Cette
agitation, ce désarroi. Lui, d’ordinaire, si ferme... Le pauvre garçon!
Je lui ai fait une grande peine. Mais pourquoi cette _peur de lui-même_?
quels scrupules? quel secret? Il faut savoir. Mon Dieu! _notre_ bonheur,
vous le tenez dans votre main. Restera-t-elle fermée, et que faire pour
qu’elle s’ouvre?
V
Ainsi Jérôme avait failli brûler ses vaisseaux. Moins fière, moins
rétractile, moins dénuée d’expérience, Agnès le conduisait à révéler son
tourment:
--Je vous aime; mais, entre vous et moi, il y a cette chose lourde,
l’inquiétude d’une vocation...
Elle eût, de ses doigts légers, écarté l’invisible obstacle; il tombait
à ses genoux.
C’est qu’en effet la nécessité d’un _choix_, jusqu’alors esquivée,
commençait à surgir devant lui, telle qu’au milieu d’une route une
statue dont la présence immobile impose à l’homme qui marche une
décision: passer à droite ou à gauche. Il n’hésitait pas, comme Hercule,
entre la Volupté et la Vertu. Il n’avait à se prononcer qu’entre une vie
plus parfaite et une autre qui l’était moins.
Se marier, s’établir en bon terrien, former une lignée vigoureuse et
nourrie de saintes traditions, était-ce un méprisable avenir? L’œuvre
des survivants d’après-guerre serait assez belle s’ils refaisaient la
France et la chrétienté.
Mais il fallait aussi des prêtres. «Un pays sans prêtres, disait
Montcalm, ressemble à ces landes maudites où même les ajoncs épineux ne
savent plus pousser.» Parmi les morts de la guerre, combien de prêtres
et de futurs prêtres? Qui les remplacerait?
Ce dimanche-là, pendant la messe, Jérôme, cherchant l’évangile du jour,
avait rencontré une parole qui le traversa comme une plainte exhalée
hier: «_Messis multa; operarii pauci._ Pour la moisson immense trop peu
d’ouvriers.»
Au moment de la communion, un dégoût de sa tiédeur l’avait secoué:
«Jésus veut la Cène préparée dans une grande salle, avec des lits de
repos. Et je le reçois dans le vestibule, dans le coin d’un taudis
maussade, _en l’expédiant_!» Une minute il avait pris son âme entre ses
mains: «Seigneur, que faut-il que je fasse?»
La réponse n’était pas venue, sans doute parce qu’il désirait qu’elle ne
vînt pas. Il avait quitté l’église plus assailli qu’avant d’objections
contre le séminaire. Elles formaient autour de sa pensée une chaîne
dansante, d’abord subtile, molle, mais qui se resserrait comme un cercle
d’airain.
--Si j’étais prêtre, je voudrais l’être absolument, mourir à moi-même;
donc il vaut mieux ne pas l’être. A mon âge, quand j’ai, trop longtemps
déjà, vécu sous la férule d’autrui, aller m’asseoir sur les bancs pour
quatre ou cinq années d’études; moi qui ai en horreur les abstractions,
grabeler des arguments scholastiques, éplucher des cas de conscience,
réfuter de vieilles hérésies, est-ce mon affaire? Et une vie étiolée
entre quatre murs, celle de fusains pâles dans une charmille sans
soleil... Et le pli à prendre de la soumission en tout... Non, vraiment,
Montcalm s’est trompé. Ces héroïsmes ne sont pas dans la ligne de mon
avenir.
Et, surtout, ma mère a besoin de moi. Il faut que je l’aide à gérer nos
terres. Les métayers, là-bas, les braves gens d’alentour attendent aussi
mon aide. Je me dois à ce morceau du pays que je puis sauver.
Une raison qu’il n’énonçait pas ajoutait, il le sentait bien, son poids
à toutes les autres: Agnès avait pris son cœur; à présent elle l’aurait
tenu lié «avec un seul de ses cheveux.»
--Eh bien! quoi! je l’aime! Est-ce que je fais mal? Seulement,
voudra-t-elle?...
Comme ce débat fléchissait vers une pauvre anxiété d’amoureux incertain
de la bonne réponse, il avait vu Agnès sortir sur la terrasse, et,
marchant avec précaution pour ne point paraître écloppée, aller
s’étendre à l’ombre bleue des cèdres, fermer voluptueusement les yeux.
Il s’était dit:
--Allons; c’est l’instant.
Il descendit, l’aperçut qui lisait dans son paroissien; un retour
d’idées pieuses le troubla; il résolut de lui déclarer ce qu’il
éprouvait, le scrupule qui le séparait du bonheur. L’attente qui se
prolongeait irrita son angoisse; il fit quelques pas dehors, mais n’osa
s’approcher. Une timidité imprévue, à la minute de l’aveu, déconcertait
son élan; il rentra, se fit honte de son indécision, et, ressortant,
aborda la jeune fille avec cette figure étrange dont elle fut saisie. Le
mystère, le décousu des confidences ébauchées la mit en alerte; sous
l’ironie de la rebuffade il ne discerna point l’émotion terrible. Quand
il avait eu le bras droit cassé par une balle, le choc l’avait surpris
comme un coup de fouet qui l’eût pincé jusqu’à l’os; la chiquenaude
d’Agnès le blessa d’une douleur autrement cuisante. Il se retira, comme
abasourdi, humilié, certain qu’elle le jugeait absurde, et consterné de
la découvrir cruelle, au moment où il n’aspirait qu’à fondre son âme en
la sienne, dans la plus tendre confiance.
Jérôme souffrait d’une imagination excessive; ses désirs bondissaient
plus loin que le réel; si quelque chose d’imprévu lui résistait, il
désespérait des autres et de lui-même.
Il s’en alla par l’avenue des tilleuls, prit au hasard, voyant à peine
où il marchait, sur la droite, un chemin désert. Il se demandait
pourquoi il existait encore; sa personne lui semblait un point morne,
inutile dans l’immensité du monde. Son chagrin n’était qu’une folle
impatience de joie; et il croyait la joie manquée à jamais!
Au bout du chemin, il s’arrêta, étonné d’être là plutôt qu’ailleurs. Il
se retourna, comme voulant renouer le nœud de ses sensations. Derrière
lui, clairsemés parmi des chênes, des genêts roux faisaient des brasiers
de fleurs. Aux Clouzeaux, dans son Bocage, il connaissait un coin
pareil. Cette analogie le dépaysa tout d’un coup; il se réveilla de son
égarement.
--Agnès s’est moquée de moi. Elle a bien fait. Ma contenance, le ton de
ma voix étaient par trop stupides. Elle a vu, de loin, venir le mot que
je n’aurais peut-être pas dit. Elle a paré l’offensive; _elle a rompu
les chiens_. Coquetterie? Ou plutôt, c’est que je ne lui plais guère.
Tant pis pour elle!
Un sursaut d’amour-propre masculin le redressa; de son amertume il tira
une reprise d’énergie. Il rentra, décidé à ne rien laisser paraître. Il
monta dans sa chambre où son miroir l’avertit que sa mine portait les
traces d’une commotion. Il se doucha d’eau froide, peignit avec lenteur
ses cheveux châtains dont les boucles animaient la vigueur sanguine
d’une oreille finement ourlée. Ses joues avaient repris leur vive
carnation. Détendu, dispos et beau comme un astre, il redescendit pour
le déjeuner.
Il s’attendait à retrouver Agnès ironique et distante. Elle se montra
simplement gentille. Démêlait-elle qu’il affectait de n’avoir pas
souffert? Ne doutant point qu’elle l’avait peiné, elle s’appliquait à
dissiper leur malentendu. Elle le regardait manger, revenir à tous les
plats par une ostentation d’appétit où elle devinait une bravade. Elle
sentait chez ce garçon une force indomptée. Aurait-elle désiré la
soumettre ou s’y perdre? Elle ne savait.
Au sortir de la table, on s’assit dehors, près de la maison. Le Père
lui-même, qui avait passé une excellente nuit, oublia sa sieste, vint
prendre l’air en compagnie des siens.
Mme Élise insista pour qu’Agnès s’étendît sur la chaise-longue. Elle
refusa, prétendant que cette position «de statue funéraire» l’excédait.
En se mettant sur une chaise basse à côté de Jérôme, elle eut une
manière imperceptible de se pencher vers lui et un sourire qui
signifiait: «Sommes-nous amis maintenant»? Il en pénétra l’intention et,
tout d’un coup, redevint pleinement, éperdument heureux. Par-dessus la
tête d’Agnès il dominait les rosiers de la pelouse; un grand arbuste--le
bouquet de la mariée,--toutes ses fleurs blanches ouvertes, ressemblait
à un buste de femme sous de mousseuses dentelles. La conque verte du
vallon, couronnée d’azur, n’était plus pour lui qu’une corbeille
nuptiale offerte à la bien-aimée.
Il avait allumé un de ces petits cigares qu’on appelait, alors des
«diabolos». Le Père, en veine de plaisanterie, aventura un alexandrin
dont il fit l’honneur à François Coppée:
_Quelquefois, le dimanche, il fumait un cigare._
Antoinette, là-dessus, l’interrogea:
--En Orient, Père, en Chine, vous fumiez sans doute?
--Non, jamais. Au séminaire, les premiers temps, bien que ce fût
interdit, je fumais dans ma chambre. Je fis vœu, ensuite, de ne plus
toucher une pipe, et j’ai tenu parole.
--Je me demande, insinua Mme Élise, comment on a pu faire de vous un
clerc discipliné.
--Oh! vous savez par quelle méthode, chez nous, les gens du Marais
domptent les poulains qu’ils ont laissé grandir, jusqu’à trois ans,
libres, en plein herbage, avec le vent de la mer dans les naseaux. Le
jour où on veut les dresser, on lâche au milieu de leur bande de vieux
chevaux plus commodes et tranquilles. Tous ensemble on les pousse dans
une vaste grange. On s’approche de l’animal effarouché; on essaie de lui
passer au cou un nœud coulant. Il se défend, recule contre le mur où il
s’écorche. A force de patience, on en vient à bout. On l’attache, pour
l’emmener, au cul d’une charrette. Deux mois plus tard, le poulain
sauvage est devenu un bon cheval de trait.
Avant la fin de cet apologue, Mme Élise éclata de rire; les deux jeunes
filles et Jérôme l’imitèrent plus discrètement. Les deux mains allongées
sur les bras de son fauteuil, la tête appuyée au dossier, comme en
rêvant, avec son air d’archimandrite oriental, le Père continua:
--Pourquoi suis-je entré au séminaire? En apparence, je n’avais rien de
ce qu’il faut. Une secrète impulsion m’y entraînait. J’ai résisté tant
que j’ai pu. Dieu a été le plus fort. Au début, je rongeai mon frein si
amèrement qu’à peine la porte fermée sur mon dos, j’eus envie de sauter
le mur, sans regarder derrière moi. La retraite, les premiers cours, la
soutane, la perspective de ressembler à tel ou tel qui la portait, bien
d’autres points me rebutèrent. Je souffris en silence; je ne voulais pas
communiquer à d’autres ma nausée. Mon Directeur était un homme compassé,
rigide; il eût achevé mon découragement, si je m’étais ouvert à lui. Je
me consolais (ô honte!) avec ma pipe; ce dont le Supérieur averti me
blâma comme d’une grave incartade. Je restai quand même, pour ne pas me
dédire, plutôt que de reparaître devant mon père (il avait contrarié de
toutes ses forces ma vocation) et d’être acculé à cet aveu: «Vous
n’aviez pas tort.»
Quelque chose de plus profond me retenait. Un jour, Dubourdieu, cet ami
qui rêvait d’être bénédictin (mais sa mère, veuve, avait besoin de lui,
et il ne l’a jamais quittée), Dubourdieu m’apporta au parloir un livre
qui l’avait bouleversé, les _Visions et instructions_ d’Angèle de
Foligno. Je l’ouvris; ce fut un trait de foudre dans la sécheresse où je
végétais. J’entrevis brusquement l’Amour divin; il me transverbéra. Les
dégoûts, le _quant à soi_, la solitude du cœur, le brisement de la
volonté, est-ce que cela comptait? Du coup, je me précipitai dans toutes
les rigueurs; on dut modérer mon zèle. Je passai même pour singulier; et
je l’étais. Ai-je cessé de l’être?
Mme Élise coupa encore d’un léger rire cet aveu. Jérôme paraissait
préoccupé, presque ennuyé. Les confidences imprévues de l’oncle
dérangeaient son illusion amoureuse. Plus vaguement il l’écouta
poursuivre:
--Je fis pénitence de mes fragilités, des grandes et des petites; et,
dans une intention naïve, cherchant quelle volupté illicite je pourrais
à jamais sacrifier, je brisai ma bonne pipe, non sans l’avoir fumée une
dernière fois... Peu à peu, je m’intéressai aux études; je me fis des
amitiés dans mon sévère milieu. Bref, au bout de l’année, le poulain
sauvage était à peu près soumis.
--Ce qui ne vous a pas empêché, remarqua Mme Élise, de partir ensuite
pour les missions, afin, disiez-vous à votre frère, d’échapper aux
disciplines du diocèse, _au moule_...
--Taisez-vous, femme terrible. J’étais prédestiné à baptiser des
Chinois, voilà le motif. Privilège que j’ai durement payé, et je le paie
encore. Si c’était à recommencer, je me ferais missionnaire... en
France. Je frémis de penser au paganisme de nos campagnes, à la
déchéance des masses, et de ne plus rien pouvoir, sinon prier. Le
chanoine Lordereau me contait, l’autre jour, cette petite aventure qui
lui arriva, en l’an de grâce 1900, aux environs d’Auxerre. Il
traversait, le soir d’un beau jour d’été, un hameau perdu. Les gens
étaient assis devant leurs maisons, quelques enfants jouaient dans la
rue. A l’aspect d’une soutane, il y eut une soudaine panique, comme en
face d’un jeteur de sorts. Les gens couraient à leur porte, en
touchaient la serrure ou les gonds et rentraient, en se bousculant, dans
leur logis. Plus personne; le prêtre pouvait croire que la peste passait
avec lui. Seule une vieille intrépide resta dehors, et, toute souriante,
osa l’interroger:
--N’êtes-vous point Monsieur Pénard?
Or, il sut que l’abbé Pénard était venu dans ce hameau, dix-huit ans
auparavant. Depuis dix-huit ans, dans ce coin d’ancienne France, pas un
baptême, pas un mariage béni, pas un mourant réconcilié. Aujourd’hui, le
hameau lui-même est mort. Les vieux sont en terre, les jeunes sont
partis. Des toits ruinés, le vent, la pluie, les araignées restent les
seuls maîtres. Tels seront, avant un demi-siècle, des milliers de
villages. Plus de prêtres; donc, plus de famille, plus d’enfants, la
mort partout.
--C’est affreux, conclut Jérôme qui se leva pour interrompre le sinistre
prophète. Mais, si l’on veut des prêtres, il faut d’abord des enfants...
Le Père fut tenté de lui répondre avec bonhomie:
--Alors, marie-toi bien vite et prépare-nous des prêtres.
Une soudaine violence l’emporta; il se redressa, fronçant les sourcils,
et son regard fulgurant parut s’enfoncer au loin, dans un avenir de
ténèbres:
--Si l’on attend les prêtres qui ne sont pas encore au monde, dit-il
d’un ton obscurément ironique, ce sera trop tard.
Jérôme, sans répliquer, se dirigea vers le vestibule. La conversation,
derrière lui, était tombée. Le Père faisait peser sur tous comme
l’attente d’un perpétuel orage grondant sur l’horizon.
Mais la voix limpide d’Antoinette rompit le silence oppressé:
--Ce matin, j’ai reçu, informait-elle Mme Élise, une lettre de la
vieille Hortense, la gardienne de notre logis. «Elle se languit de nous
_espérer_.» Il faudra bien, chère Madame, que nous songions, au
départ...
Impétueuse, Mme Élise coupa court à ce préambule:
--Je vous défends, Toinon, d’y songer. Vous quitterez Garches, après les
examens de Jérôme, en même temps que nous.
Elle mit dans sa décision tant de grâce affectueuse qu’Agnès et
Antoinette lui sautèrent au cou, l’étreignirent filialement.
Du grand salon, Jérôme, caché par le store d’une fenêtre, observait
Agnès, tandis que sa sœur prononçait le mot: départ. Un rapide battement
de cils, une moue contrariée marquèrent son appréhension. Mais la
réponse de Mme Élise la saisit d’un tel transport qu’elle ne chercha
point à le voiler.
Donc, elle était heureuse; et pourquoi, si elle n’avait pas _aimé_? Une
certitude ineffable, suave et poignante, emplit Jérôme jusqu’aux
moelles. Il contempla celle qu’il avait élue; assuré de son cœur, pour
la première fois il osa penser: «Son âme et son corps, tout ce qui est,
en elle, beau et désirable, tout peut être à moi. Elle sera mienne,
comme je serai _sien_.» Une phrase à dire, et son bonheur se décidait!
Dans un moment, quand sa mère rentrerait, il lui ferait confidence de
son inclination; sans nul doute elle l’approuverait.
Il ressortit au milieu du vestibule. Une tenture à larges plis en
assombrissait le fond. Brusquement, il crut voir quelqu’un traverser,
une forme confuse qui, de biais, ressemblait à Montcalm, massif et
grave, la tête penchée sous son casque, tel qu’au dernier soir, où ils
marchaient, l’un devant l’autre, le long du boyau fangeux.
Le fantôme s’effaça, se fondit dans les plis de la tenture. Jérôme
frissonna, puis haussa les épaules: Hallucination! De quel droit les
morts viendraient-ils inquiéter les vivants?
Néanmoins, au lieu d’entretenir sa mère, il s’en alla, prenant comme
prétexte un rendez-vous à Paris avec des camarades; jusqu’au soir, il
s’étourdit d’une gaîté vaine. Mais il ne put oublier l’apparition.