II

Dans la salle à manger aux boiseries très blanches Mme Élise Cormier

présidait la table, ayant un prêtre à sa droite, et, à sa gauche, un

autre prêtre, l’oncle Gaston, «le Père». Vis-à-vis d’elle, entre les

deux jeunes filles, la place de Jérôme était vide. On ne l’avait pas

attendu parce que l’invité, le chanoine Langevin, devait repartir avant

trois heures.

Le sérieux des soutanes, la robe noire d’Antoinette et d’Agnès, le

dossier haut des chaises de cuir brun, le rectangle étroit, allongé de

la table, le crucifix dressé contre le mur, derrière la maîtresse de

maison, imposaient à cet intérieur une sévérité conventuelle. Il y avait

pourtant sur la nappe une corbeille en argent, ornée de violettes et de

primevères. Les vastes fenêtres accueillaient la fraîcheur mouvante,

verte et fauve, des premières feuilles du jardin. Autour des cheveux

d’Agnès, d’Antoinette et de leurs joues délicates tremblait un duvet de

clarté. Blonde, rose, Mme Élise effaçait mal, sous le gris monastique de

son corsage, les grâces d’une maturité plantureuse; elle conservait, à

quarante-deux ans, un éclat de jeunesse presque ingénu, un air de

sérénité virginale. Le profil arrondi, vermeil du chanoine Langevin,

avec sa bouche finement narquoise, rappelait ces abbés du XVIIIe siècle,

trop bien portants, trop heureux, qui, du haut de leurs portraits, font

honte à l’anémie d’arrière-neveux moroses. Chaque fois qu’il venait à

Paris, Mme Cormier le recevait comme un ami d’enfance de son mari

défunt. Il était arrivé de Luçon la veille, chargé, auprès du Cardinal,

d’une mission confidentielle qu’il voulait remplir le jour même.

A ces visages affables «le Père» opposait la rudesse tourmentée du sien:

une tête carrée, des tempes puissantes; des cheveux drus, presque

blancs, des sourcils irréguliers qu’il fronçait comme s’ils allaient

lancer des foudres, une mâchoire tendue, une barbe divisée en deux

pointes qu’étirait sa main noueuse; une mine de commandement; l’œil de

feu d’un faucon dévorant les espaces. Sa figure aurait pu être celle

d’un vieux Chouan terrible; le pli sacerdotal, la maladie, la prière,

une volonté de renoncement l’avaient adoucie, épurée. Son teint jaune

déclarait le mauvais état de son foie. Il mangeait peu; une tasse de

lait avec du pain grillé suffisait à sa réfection. Mais, quand il

parlait, c’était, selon son habitude, en prophète, comme ayant seul le

droit d’être écouté:

--Vous croyez, braves gens, la guerre finie? Détrompez-vous; la paix

n’est qu’une fausse trêve; les fléaux sont en marche. Ces quatre années

sanglantes n’auront été _qu’une piqûre de guêpe_ auprès de ce qui nous

attend...

Mme Élise, quoique résignée, de longue date, à ses vaticinations, les

sentait irritantes pour l’optimiste chanoine; elle tourna vivement vers

son beau-frère ses yeux mutins, et, sur un ton de gentillesse

suppliante:

--Oh! Père, je vous en prie, épargnez-nous, laissez-nous, entre deux

crises, au moins respirer...

--Cher ami, dit le chanoine, s’évertuant à rester bénin, vous ressemblez

toujours au sombre Ézéchiel, lorsqu’il trouvait doux comme miel le livre

amer qu’il avait mangé, plein de lamentations et de menaces

affreuses. Serons-nous tentés au delà de nos forces? Les Victimes

n’intercéderont-elles plus?

Le Père allait justifier ses prophéties, indigné qu’elles fussent mises

en doute. Mais on venait d’entendre la grille de la villa se refermer

brusquement. Un pas agile bondit sur le perron. Mme Élise eut à peine le

temps d’annoncer:

--Voici Jérôme!

Il entra, rouge, un peu haletant d’être monté si vite. Son arrivée fut

la diversion joyeuse. Il baisa le front de sa mère, serra la main de son

oncle et du chanoine; les deux jeunes filles lui tendirent le bout de

leurs doigts. Désirée, la cuisinière, présenta sur la table une dorade

friande que Mme Élise découpa; et, tandis que Jérôme expliquait son

retard, le Père lui demanda comment s’était passée l’ordination:

--Les ordinands, je le suppose, ne brillaient guère par le nombre...

--Oui, répondit Jérôme, ils sont trop peu. C’était beau, quand même.

J’ai vu de près l’onction des mains; je n’en avais aucune idée.

--Autrefois, observa son oncle, si un prêtre était noté d’infamie, il

subissait le rite opposé. L’évêque, pour le dépouiller du pouvoir de

consacrer et de bénir, lui raclait les mains avec un couteau ou un

morceau de verre.

Antoinette soupira:

--Elles devaient être en sang!

--Rassurez-vous, Mademoiselle, intervint l’érudit chanoine. L’Église ne

fut jamais inhumaine. Le Pontifical recommandait à l’évêque de les

racler doucement, légèrement, _sine effusione sanguinis_.

Agnès examinait les mains du chanoine et celles du Père. Elle murmura

cette remarque étrange:

--Les prêtres portent donc un signe sur les mains?

--Je le croirais, dit Jérôme, et même je me demande si, dans certains

cas, le signe ne devient point un héritage de famille.

Mme Élise se prit à rire, le chanoine hocha la tête, et le Père fronça

les sourcils comme en face d’un paradoxe inquiétant. Jérôme poursuivit:

--Je vous étonne; mais je pense à mon ami Montcalm. Un soir, nous étions

tous les deux, seuls dans notre cagna; il se mit à genoux, pria

longuement; ensuite il me confia que, s’il rentrait vivant au pays, il

serait prêtre; et il me révéla le motif, un des motifs de sa vocation.

Montcalm ne s’appelait pas Montcalm; son vrai nom était Brindeau; allié

par sa mère aux Sainte-Flaive, une ancienne famille du Bocage qui

possédait quelques terres près de chez nous. Son grand-père, me dit-il,

avait changé de nom pour cacher une honte. Pendant la Terreur, le baron

de Sainte-Flaive émigra; sa femme et sa fille, n’ayant pu le suivre,

furent jetées en prison, à Nantes. Elles plurent au geôlier; il leur

offrit de s’enfuir avec elles, de s’embarquer pour l’Espagne. Il ne posa

qu’une condition: la jeune fille l’épouserait. Mme de Sainte-Flaive

consentit; ce geôlier était un bel homme; il sut abuser la demoiselle,

après avoir ébloui la mère. Le ménage eut trois fils; plus tard, on sut

que l’ex-geôlier, c’était _un ci-devant prêtre_. Eh bien! Montcalm

pensait qu’il devait réparer le sacrilège de l’aïeul. Et il concluait:

«J’ai dans les veines du sang d’un prêtre; quelque chose de plus fort

que moi me porte au sacerdoce.» Il a réparé avec son propre sang...

Jérôme s’étonna d’avoir ainsi parlé; en dévoilant, à cette heure, le

secret de Montcalm, il semblait se mettre sur le chemin d’avouer la

suprême injonction du mort, celle dont il demeurait chargé. De celle-là,

il croyait bien que jamais l’aveu n’échapperait à ses lèvres.

Un silence succéda où il put écouter l’écho de son récit prolongé

jusqu’au fond des cœurs, comme la chute d’une pierre rebondissant le

long des parois d’un puits. Mais le chanoine, théologien scrupuleux,

éprouva le besoin de commenter:

--La vocation, chez votre ami, et l’onction des mains reçue par le

ci-devant prêtre, ces deux faits n’ont entre eux aucun lien formel.

--Qu’en savez-vous? contredit le Père, enclin à scruter les choses qui

se perdent dans l’insondable.

La brusque révélation de Jérôme sur Montcalm avait choqué Mme Élise.

Pourquoi son fils ne lui avait-il rien dit, à elle d’abord, de cette

bizarre confidence?

Elle poussa l’entretien vers un sujet où le Père et le chanoine

n’auraient pas, croyait-elle, occasion de se heurter. L’abbé Langevin,

quelques mois auparavant, avait fait un séjour à Rome; elle se disait

curieuse de le suivre aux catacombes. Il raconta que, dans celles de

Saint-Calixte, le Trappiste qui le guidait l’avait arrêté devant un

petit bas-relief en marbre figurant des Amours ailés montés, comme des

coureurs, sur des chevaux lancés à toute bride: «Quoi de chrétien dans

ce motif?» avait-il interrogé. Et le Trappiste avait répondu:

«Païen, mais beau.»

--En France, continua l’abbé, on n’imagine guère un Trappiste ni même

personne d’entre nous osant pareille phrase. Au fond de nos mœurs et de

nos préjugés survit un jansénisme incurable.

--Le jansénisme avait du bon, protesta le Père avec une moue agressive.

C’était un bastion contre la veulerie des mœurs. J’aime mieux ça que nos

dévotions de camelote, l’illusion du salut au rabais, du salut qui ne

coûte rien.

Le chanoine, d’un ton poli, se rebiffa:

--Alors, comment expliquez-vous, mon Père, que partout où s’implantèrent

des évêques et un clergé jansénistes, la foi ait décliné plus

promptement qu’ailleurs?

Par-dessus la tête de Mme Élise une controverse, entre les deux

ecclésiastiques, s’aiguisa, un croisement de fer que la modération du

chanoine maintint courtois. Antoinette, silencieuse, effacée, observait

le choc de leurs arguments; Agnès et Jérôme s’isolaient dans une

causerie à mi-voix:

--_Païen, mais beau!_ reprenait Jérôme. J’aime cette largeur de vues.

Après tout, la nature est l’œuvre de Dieu, et la chair n’est point

maudite, ni l’amour de la beauté, un crime.

--Je pense comme vous, dit Agnès; ou plutôt je pense très peu. Pour moi,

les êtres existent, les idées, à peine. Tout à l’heure, questionnez

encore le chanoine sur l’Italie. Je voudrais tant connaître Rome, et, je

ne sais pourquoi, la Sicile. Je rêve de Malte, de l’Afrique. Je me

figure, dans les pays du Sud, la vie plus divine et simple. _Vivre_, oh!

vivre!...

--Je crois vous comprendre, dit Jérôme, ému de sa confiance, surpris de

ces velléités nostalgiques. Mais enfin, vivre, qu’est-ce donc pour vous?

Les paupières aux cils bruns d’Agnès eurent un léger battement; une

rougeur vague anima ses joues, et sa tête se détourna comme dans une

fuite charmante. Après une pause brève elle répondit pourtant:

--Je n’en sais rien au juste; je désire parce que j’ignore...

Elle faillit lui retourner sa question: «Et vous, sous le mot _vivre_,

que mettez-vous?» Elle n’osa, pas plus qu’il n’osa la presser davantage.

Mais, en ces minutes d’intimité, pour la première fois il reçut le

contact réel de sa présence. Apercevoir qu’elle avait un teint diaphane,

des yeux pers que la courbure des cils rendait caressants, des lèvres

minces un peu renflées aux commissures, un profil dont le nez pointu

relevait les contours alanguis, une main svelte, une voix hésitante et

veloutée qui semblait sortir d’un rêve nonchalant, ce n’était pas la

connaître. Mais elle venait d’entr’ouvrir son âme; Jérôme fut avide

soudain de la pénétrer.

Il ne se croyait point amoureux d’Agnès; il ne pensait trouver en elle

qu’une agréable amie. Cependant saurait-il s’arrêter à une sympathie

éphémère? S’il n’avait rien démêlé, chez la sœur d’Antoinette, de plus

profond, il se fût tenu en garde contre de vains élans. La noblesse et

le péril, pour lui, d’une telle amitié, c’en était l’ingénuité

catholique. Un cœur formé à l’absolu de l’amour le transporte dans les

sentiments profanes. Il ne pouvait aimer à demi, ne livrer qu’une

parcelle de lui-même. Agnès lui témoignait une sorte de furtif abandon;

son premier mouvement fut un trouble voluptueux. Mme Élise la

définissait «une dormeuse qui attend l’heure de s’éveiller.» Jérôme

pouvait se croire la cause ou l’occasion de l’éveil. Et l’appel d’Agnès

répondait, en lui, au frémissement d’une jeunesse jusqu’alors contenue

par de chastes disciplines. Car il avait traversé les hasards de la

guerre et les promiscuités de l’arrière-front sans être une seule fois

victime des occasions charnelles. Montcalm, là encore, l’avait protégé,

Montcalm qui, à la veille d’une offensive, lui déclarait: «Si je meurs,

tu sais, je meurs vierge.»

Dans la naïve sentimentalité d’Agnès il trouvait néanmoins une part de

factice, de suranné. Il refusait d’en être dupe. Volontiers, il l’aurait

avertie: «Vivre, ce n’est pas exiger le bonheur pour soi; vivre, c’est

_se donner_...» Mais il avait horreur de paraître pédant, de faire le

moraliste. Et de quel droit la prêcher? N’inclinait-il pas, autant

qu’elle, à ménager entre Dieu et le monde un compromis où la part cédée

à Dieu restait infime?

Ces idées graves n’effleurèrent qu’un instant son attention, comme se

mêle à l’air d’une rue l’odeur d’encens d’une église, quand on ouvre les

portes et qu’on les referme aussitôt. Sa conscience se dissipa dans les

menus faits du dehors.

Le déjeuner fini, comme le chanoine disposait encore d’un moment, Mme

Élise lui proposa de visiter le jardin; elle aurait plaisir à lui en

faire les honneurs. Elle gardait la passion de planter, d’aménager; le

seul luxe où elle se divertissait était celui des fleurs, des arbres, de

la basse-cour.

La maison qu’elle avait achetée, pendant la guerre, voulant suivre

Jérôme jusqu’au terme de ses études, se dressait au bord d’un

promontoire, à l’endroit que jadis occupa le château des princes de

Beauveau-Craon, bombardé, ruiné, en 1871, par les obus allemands.

Le jardin, au-dessous, dévalait sur la pente, et s’appuyait à la lisière

des bois qui, jusqu’à la crête de Buzenval, couvrent la courbe aimable

du coteau. Quelques têtes d’arbres se hérissaient encore nues; mais le

vert sortait partout, frais, le long des branches noires, comme une

pluie lustrale. Les cerisiers, les poiriers d’un blanc cotonneux, les

lilas, les pêchers tremblants sous leur floraison frileuse avaient l’air

de reposoirs fragiles disposés pour une grande fête.

--L’enchantement _du Samedi Saint_, dit Antoinette à Jérôme.

Il fermait la marche; le chanoine précédait, accompagné d’Antoinette et

d’Agnès. Mme Élise allait en avant, légère et pimpante avec son chapeau

de paille aux rubans mauves. Quant au Père, il s’était retiré dans sa

chambre, mécontent du chanoine, parce qu’il n’avait su, au terme de leur

discussion, le contraindre à rendre les armes; il conservait,

d’ailleurs, des pays chauds, l’habitude d’une sieste après midi où il

réparait, assez mal, des nuits sans sommeil.

Mme Élise s’égayait à célébrer au bon abbé Langevin les promesses de ses

poiriers:

--Voici mes William, mes Doyenné du Comice, mes Tour Eiffel...

--Des _Tour Eiffel_! s’exclama le jovial chanoine. Il faudra, pour les

avaler, le secret du trou de l’aiguille par où passe un chameau.

--Eh bien! dit-elle, à l’automne, je vous en ferai goûter. Vous verrez,

Monsieur le Chanoine, qu’elles passeront très bien.

Elle l’emmena vers le jardin français dessiné d’après ses plans. Les

ronds des pelouses, les rectangles, les lignes triangulaires se

combinaient en rythmes séduisants. Sur les longues bandes de gazon, des

ifs coniques, sans paraître s’ennuyer trop, se faisaient vis-à-vis. Une

vasque d’un galbe pur régnait au centre d’un parterre qu’entouraient des

rosiers. Les plus précoces des roses étaient à peine en boutons. Avec

discernement le chanoine salua certaines étiquettes:

--Oh! La rose soleil! Le bouquet de la mariée!

Il suivit Mme Élise à droite, parmi les choux du potager, auprès de la

basse-cour. Les poules étaient logées par espèces, entre de clairs

treillages; un sable fin garnissait leur parc. Dans une cabane proche on

entendit la voix amicale d’une chèvre; deux chevreaux s’élancèrent en

galopant comme des fous. Ils se poursuivaient l’un l’autre, sautaient

sur un banc de bois, en redescendaient. Leur mère les rejoignit, une

chèvre syrienne, grise, au poil soyeux, qui vint contre la grille coller

son museau gourmand. Tandis que Mme Élise et Antoinette lui présentaient

des bouts de pain, les petits grimpaient sur son dos, s’insinuaient

entre ses jambes, la queue frétillante, pour tirer ses pis énormes; puis

ils repartaient, cabriolant, et, tout d’un coup, s’arrêtaient, ahuris,

mutins, capricieux, ivres de bon lait, ivres d’être au monde.

Mme Élise s’amusait, Antoinette et le chanoine aussi, de leurs gambades

ingénues. Les âmes simples retrouvent auprès des animaux innocents

quelque chose qui remémore la joie du premier Paradis.

Mais Jérôme et Agnès les avaient devancés auprès du «chenil». Mme Élise

dénommait ainsi, en badinant, l’enclos où vivaient séparés, d’un côté,

un ménage de petits dogues, de l’autre, un jeune chien-loup, à poil

fauve moucheté de noir, nerveux de membrure, avec les oreilles en

cornet, des yeux cerclés de jaune, la mine agressive et fougueuse.

Celui-ci allait et venait, derrière les grillages, le cou tendu, à pas

allongés, comme un léopard dans sa cage.

--Mob! appela Jérôme.

Le chien s’étira, bâilla, vint flairer les mains de son maître. Mais,

voyant approcher la soutane du chanoine qu’il ne connaissait pas, il se

ramassa brusquement, prêt à bondir, et poussa des aboiements furieux.

Les dogues, à plein gosier, firent chorus.

--Ce molosse, plaisanta le bon abbé, promet d’être anticlérical.

--N’y voyez pas d’intention personnelle, répliqua Mme Élise. Mais, comme

disait Désirée, il n’est pas commode, _le bestiau_.

--Je me demande, réfléchit tout haut Jérôme, pourquoi la brutalité de ce

chien m’attire. J’aime jusqu’à ses fureurs et à son envie de mordre. Au

fond, je ne crois qu’à la force.

Le chanoine, qui exigeait des idées nettes, rectifia d’une voix

paisible:

--Vous le dites, mon cher ami; le pensez-vous? La force n’est point la

brutalité. Les Livres Saints ont raison: «La sagesse vaut mieux que la

force.»

Antoinette, en riant, vint à la rescousse, appuya:

--Et vous m’oubliez! _La charité_? qu’en faites-vous?

--La charité! s’écria Jérôme, mais c’est la suprême force. J’adore le

Christ parce qu’il a vaincu la mort, parce qu’il reviendra en

triomphateur à la fin des temps...

Il jeta sa réplique avec une pointe de jactance juvénile. Agnès le

regarda; elle crut voir autour de son visage cette clarté glorieuse qui

ceint le front des héros; et vivement elle abaissa ses paupières, de

peur qu’on ne s’aperçût qu’elle l’admirait.

Le chanoine s’excusa de prendre congé si vite. Tous le raccompagnèrent

jusqu’au bas du jardin. Il s’extasia encore sur l’ampleur et l’aménité

du site; rien de plus doux que ces bois de Buzenval et leurs feuillées

vaporeuses sous le fin soleil du printemps. Si, vers la droite, les

coteaux de Saint-Cloud, les collines plus hautes de Meudon fermaient

d’une ligne sévère l’étendue, à l’est elle semblait illimitée comme la

mer; par delà le rebord de la vallée, Paris, au loin, s’étalait, vague

autant qu’une nécropole en ruines: des tas de pierre compacts, coupés de

taches noires, de masses boisées. Une flaque d’eau qui était la Seine,

les tours d’une église, un dôme se dégageaient du plan indistinct;

l’immensité se fondait en brume, sans ligne d’horizon.

Le bruit des routes d’en bas grondait à peine sourdement. Des cris

d’oiseaux égayaient l’espace. Des avions invisibles peuplaient l’éther

d’un ronflement profond, tel qu’un murmure d’orgue ou la rumeur d’une

ville dans le ciel.

--Le calme des hauteurs! exprima encore le chanoine avant de quitter Mme

Élise. Vous vivez _un rêve_ désirable.

--N’est-ce qu’un rêve? s’étonna-telle en lui disant adieu.

Tandis qu’elle remontait, elle s’arrêta près d’un parterre pour lier à

son tuteur une tige de rosier qui s’affaissait. Antoinette était partie

en avant; Mme Élise suivit d’un coup d’œil Jérôme et Agnès marchant côte

à côte, tous deux souples, élancés, gracieux, elle moins grande que lui,

indolente d’allure; et ils s’entretenaient d’un air fraternel.

--Ces deux enfants feraient un beau couple; mais sont-ils nés l’un pour

l’autre?

Le signe sur les mains · 第 7 / 14 题