II

Un matin que Raymond arpentait son verger avec sa soeur, il redoubla de

plaintes sur le fâcheux voisinage dont l'affligeaient les destinées. La

veille au soir, la lune étant dans son plein, lady Rovel avait imaginé

de dresser sa table au bord du ruisseau qui formait la limite des deux

propriétés. Après le souper, les violons, les hautbois et le cor de

chasse avaient tenu Raymond éveillé jusqu'à l'aube. Pour l'achever, son

jardinier venait de l'informer qu'une nouvelle insulte avait été faite

à ses fruits; cinq ou six de ses plus belles pêches avaient disparu

avec la branche qui les portait. Raymond avait donc sujet de pester

contre les hautbois de lady Rovel et contre les hauts faits de miss

Meg. Il déclara que sa patience était à bout, qu'il aviserait aux

moyens de protéger son sommeil et ses espaliers.

Mlle Ferray vénérait trop son frère pour le contredire ouvertement.

Elle était toujours de son avis, quitte à reprendre en détail tout ce

qu'elle lui avait concédé en gros; c'est encore un art où les femmes

excellent. Elle abonda dans son sens, épousa tous ses griefs; puis elle

lui représenta timidement que la nuit, quand la lune éclaire, un air de

hautbois n'est pas désagréable, qu'à l'égard des pêches il n'était

point démontré que ce fût miss Rovel qui les eût mangées. Elle ajouta

que cette pauvre petite, comme elle l'appelait, ayant été surprise en

flagrant délit, il n'y avait pas d'apparence qu'elle se permît de

récidiver, que la leçon lui avait sans doute profité, que l'Ermitage

n'avait plus rien à craindre de ses entreprises.

Elle en était là de sa démonstration quand elle avisa au bout du verger

comme une grosse boule noire qui passait d'un bond par-dessus la haie.

Son frère, qui avait la vue très-longue et très-nette, lui certifia que

cette boule se composait d'un poney et d'une amazone, l'un portant

l'autre, et que cette amazone était Meg, qui se livrait à des exercices

de haute école. Le saut périlleux qu'elle venait de faire exécuter à sa

monture ne fut pas des plus heureux. Le poney tomba d'un côté, Meg de

l'autre; mais elle n'était pas à la merci d'une chute. Elle se ramassa

bien vite, se remit en selle, sangla au poney un grand coup de

cravache, et le lança au travers du verger. Le regain était magnifique

cette année; l'herbe montait jusqu'aux branches basses des pommiers, et

les poiriers en avaient jusqu'aux genoux. Raymond poussa un cri

d'indignation et se précipita au-devant de l'ennemi; mais l'ennemi le

vit venir, se rabattit brusquement sur le bois, gagna de toute la

vitesse de ses quatre jambes un endroit où le lit du ruisseau se

resserrait assez pour qu'à la rigueur il fût possible de l'enjamber. En

un clin d'oeil, l'enjambée fut faite, et, se sentant hors d'atteinte,

Meg gagna du pays en entonnant un hurrah victorieux.

"Pour le coup, c'en est trop!" s'écria Raymond dès qu'il eut repris

haleine, et il courut incontinent chez lady Rovel pour lui signifier

que charbonnier entendait être maître chez lui.

Il remit sa carte à un valet de chambre, qui l'introduisit dans un

petit salon où il attendit quelque temps. Enfin une porte s'ouvrit, et

lady Rovel parut, vêtue d'un riche peignoir à dentelle; ses cheveux,

négligemment coiffés, se jouaient sur des épaules que Junon lui aurait

enviées. Elle sortait du bain, fraîche, reposée, le teint éblouissant,

belle comme un soleil d'été qui surgit du sein des eaux. Malgré son

parti-pris, l'ennemi des femmes ne put se défendre d'une sorte de

saisissement. Il composa aussitôt son visage et lui interdit de trahir

son indigne faiblesse. Il examinait lady Rovel, et lady Rovel

l'examinait. D'entrée de jeu, elle fut frappée de sa figure énergique,

expressive, du feu de son regard. Il lui parut à vue de pays que ce

petit homme maigre pouvait bien être quelqu'un. Au demeurant, elle ne

doutait pas qu'il ne fût venu lui présenter ses devoirs ou ses

hommages, peut-être la remercier de ce qu'elle avait daigné admirer ses

roses; sûrement il avait l'intention de déposer à ses pieds ses

plates-bandes, son verger, sa maison, son boeuf, son âne et sa propre

personne. Elle était accoutumée à de tels empressements.

Elle s'avança vers Raymond en attachant sur lui un regard qui n'était

ni dur, ni méprisant, et lui fit signe de s'asseoir.

"Si je ne me trompe, monsieur, nous sommes voisins de campagne, lui

dit-elle.

--Oui, madame, pour mon malheur," répondit-il sèchement.

Cette réponse et le geste qui l'accompagnait firent reculer d'un pas

lady Rovel; elle ne souffrait guère qu'on lui parlât sur ce ton. Elle

observa de nouveau Raymond, le toisa de la tête aux pieds, comme pour

prendre la mesure du faquin. Elle se disait: "Quel est cet insecte?

d'où sort-il? à qui en a-t-il? Serait-il assez court d'esprit pour

ignorer à qui il parle?"

Cependant plus elle le regardait, moins elle réussissait, en dépit de

ses efforts, à se convaincre que Raymond fût un insecte. Elle se tira

d'affaire en se remontrant à elle-même qu'elle s'était trompée, qu'elle

avait pris pour de l'insolence une déclaration bourrue, l'emportement

d'un désespoir amoureux, que sans doute Raymond avait voulu dire: "Je

suis bien malheureux d'être votre voisin, madame, car, si la Prairie ne

confinait pas à l'Ermitage, je n'aurais pas l'occasion de vous voir

passer devant ma grille, et la tranquillité de mon coeur comme le repos

de mes nuits courraient moins de dangers."

Satisfaite de cette interprétation, qui sauvait tout: "Expliquez-vous,

monsieur, reprit-elle en s'asseyant. Pourquoi êtes-vous si désolé de

m'avoir pour voisine?

--Excusez-moi, madame, lui répondit-il. Je suis un original, j'ai

l'humeur solitaire, et tous mes voisins me déplaisent, quels qu'ils

soient, à plus forte raison quand ils ont un goût qui me paraît exagéré

pour le cor de chasse. Je conviens toutefois que j'aurais tort de vous

reprocher votre petite sérénade de la nuit dernière et l'insomnie

qu'elle m'a procurée. Convenez de votre côté que, s'il vous est permis

de faire chez vous tout ce qui vous plaît, mes droits de propriétaire

sont aussi sacrés que les vôtres. Or vous avez une fille qui,

permettez-moi de vous le dire, est une enfant fort mal élevée et qui

n'a pas une idée très-claire du tien et du mien. A plusieurs reprises,

elle est venue me voler mes pêches, et tantôt elle a pris la liberté de

franchir ma haie et de faire caracoler son cheval au beau milieu de mon

pré. Veuillez, je vous prie, la tenir de plus court ou la chambrer

quelquefois pour lui donner certains éclaircissements sur ses droits et

ses devoirs, dont elle me paraît avoir besoin."

Lady Rovel avait éprouvé pendant ce discours un accès d'étonnement et

d'indignation dont elle fut presque suffoquée. Qu'un homme eût

l'insigne fortune de se trouver tête-à-tête avec elle à l'heure où elle

venait de sortir du bain, et que cet homme fût assez dénué de raison,

assez destitué de tout jugement, assez abandonné de tous les dieux,

pour employer ces courts, ces précieux instants à lui parler de ses

pêches et de son foin, une telle sottise avait quelque chose de si

insolite, de si étrange, de si baroque, qu'elle ne pouvait y croire, et

qu'elle se demandait si c'était bien arrivé. Dès qu'elle fut revenue de

sa stupeur, se levant brusquement:

"Monsieur, dit-elle, soyez assez bon pour calculer au plus juste ce que

peuvent valoir votre foin et vos pêches; envoyez-moi votre note, on la

paiera rubis sur l'ongle.

--Je ne vous enverrai point de note, madame, répliqua-t-il. Je désire

seulement que vous adressiez à votre fille quelques avertissements

salutaires, afin que je sois dispensé à l'avenir de vous importuner de

mes plaintes.

--Eh! monsieur, reprit-elle en élevant la voix, sachez qu'un homme qui

a un peu d'esprit ou un peu de caractère,--l'un ne va guère sans

l'autre,--ne se plaint de rien à personne, qu'il règle toutes ses

petites affaires lui-même, et se fait lui-même justice. Si vous

surprenez Meg maraudant chez vous, tâchez de la prendre et mettez-la en

fourrière. Je verrai ensuite à débattre avec vous le prix de sa rançon.

Cela me procurera l'infini plaisir de revoir un homme qui, je vous

l'avoue, a réussi à m'étonner, et Dieu sait combien aujourd'hui mes

étonnements sont rares."

Là-dessus, l'ayant salué avec une politesse ironique, elle se dirigea

rapidement vers la porte. Au moment où elle mettait la main sur le

loquet, elle retourna la tête, regarda une fois encore cet homme

prodigieux d'un air d'étonnement mêlé de profond dédain, comme elle eût

contemplé dans quelque baraque de foire un albinos, un veau à trois

têtes, ou tout autre phénomène du même genre. Puis elle murmura entre

ses dents: "_What a bear!_

--Je sais l'anglais, madame, lui dit gracieusement Raymond en

s'inclinant.

--_Was fur ein Bär!_ reprit-elle.

--Et l'allemand, ajouta-t-il.

--En ce cas, _qué oso!_

--Et un peu d'espagnol," fit-il.

Elle se mit à rire à gorge déployée, et s'écria: "Fort bien, monsieur.

J'aurais dû commencer par vous dire en bon français que vous êtes un

des ours les plus mal léchés que j'aie jamais rencontrés dans la grande

foire de ce monde." Et à ces mots, elle disparut.

Raymond rentra chez lui assez mal édifié de l'accueil qui avait été

fait à ses doléances, et très-résolu d'administrer à miss Rovel la plus

verte des leçons, si jamais elle lui tombait sous la main; mais le

destin, qui se rit de nos colères aussi bien que de nos amours, avait

décidé que ce jour même, loin de prendre vengeance de son jardin

fourragé et de son herbe outrageusement foulée, il rendrait à Meg le

plus essentiel des services en la tirant d'un mauvais pas où l'avait

engagée une de ses innombrables étourderies.

Dans l'après-midi, il avait fait une promenade avec sa soeur. Au

retour, comme ils allaient passer devant la Prairie, leur attention fut

subitement attirée par des cris stridents de fureur et de désespoir,

qui n'avaient rien d'humain. On eût dit tantôt l'effroyable gémissement

poussé par un voyageur qui en escaladant un précipice sent se rompre la

corde qui l'attache à ses compagnons, tantôt les piailleries aiguës

d'un poulailler envahi par une fouine, ou le rauque rugissement d'une

bête fauve tombée dans quelque embûche et qui proteste avec rage contre

sa captivité.

Mlle Ferray tressaillit, pâlit, s'arrêta: "Que se passe-t-il donc chez

nos voisins? dit-elle à Raymond. Je crois en vérité qu'on y égorge

quelqu'un.

--La belle affaire! lui répondit-il en haussant les épaules. Je crois

reconnaître la voix de miss Meg. Cette charmante enfant aime la musique

comme sa mère."

Il se disposait à continuer son chemin. Elle le retint par le pan de

son habit, l'assurant qu'il était arrivé quelque grand malheur, et

qu'on appelait au secours. Les cris ayant redoublé d'intensité, elle se

suspendit à son bras et l'entraîna le long de l'avenue d'acacias qui

conduisait chez lady Rovel. Lorsque l'homme de la montagne,--Fielding

nous en est garant,--entendit du haut d'une colline les appels

désespérés d'une malheureuse qu'un malandrin s'apprêtait à juguler, il

laissa Tom Jones voler seul à sa défense; impassible, il s'assit sur le

gazon et se mit à contempler le ciel. Raymond n'était point un

misanthrope aussi consommé que l'homme de la montagne; il n'est pas

donné à tout le monde d'être parfait dans son métier.

Ayant traversé le vestibule sans rencontrer personne, il pénétra dans

une antichambre qui contenait une grande armoire en vieux chêne fermée

à double tour. C'est de cette armoire que partaient les cris. A deux

pas de là, une négresse effarée marmottait des patenôtres, poussait de

fréquents hélas! levait les bras au ciel, ne sachant à quel saint se

vouer. Les gens perplexes sont toujours heureux de trouver à qui

parler. La négresse courut à Raymond, et, s'efforçant de dominer le

vacarme, elle lui expliqua en anglais que, Meg ayant eu l'indiscrétion

d'essayer une robe de sa mère et la maladresse d'y faire un accroc,

lady Rovel, fort irritée, l'avait enfermée dans l'armoire en vieux

chêne, que sur ces entrefaites trois messieurs étaient venus la voir,

qu'elle était sortie avec eux à cheval, qu'avant de sortir elle avait

oublié de mettre l'enfant en liberté, qu'on ne savait quand elle

rentrerait, ses promenades étant quelquefois fort longues, et qu'il

était à craindre qu'avant son retour Meg ne mourût dans les

convulsions. C'est ce qui faisait de Paméla la plus embarrassée de

toutes les caméristes. Pendant la première demi-heure, Meg avait

affecté par bravade de rire, de chanter, de dire que c'est une fort

belle chose qu'une armoire et qu'elle se trouvait à merveille dans la

sienne, après quoi, sentant l'air lui manquer, la crainte d'étouffer

l'avait prise, et elle avait tenté d'enfoncer la porte, qui lui avait

résisté. Alors, appelant Paméla, elle l'avait conjurée de lui donner la

clé des champs, et, Paméla l'ayant suppliée à son tour d'avoir un peu

de patience, elle l'avait injuriée, puis menacée, et enfin elle s'était

mise à crier, et elle criait encore. Il était difficile de comprendre

que ses jeunes poumons pussent suffire à de si prodigieux efforts.

Raymond demanda à la négresse si elle savait où était la clé de

l'armoire. Paméla répondit que oui; mais elle lui représenta en se

signant combien il était dangereux de se jouer à lady Rovel, d'ouvrir

une porte que lady Rovel avait fermée, enfin de contrecarrer lady Rovel

dans la moindre de ses volontés, qui étaient aussi sacrées que la loi

et les prophètes. Raymond coupa court à ses remontrances en lui

intimant l'ordre d'aller chercher la clé. Elle la lui remit en

tremblant; il ouvrit aussitôt l'armoire. Pâle, échevelée, Meg sortit

d'un bond de son cachot et s'élança au milieu de la chambre, attachant

son oeil en feu sur son libérateur, prête à lui sauter au visage comme

une jeune chatte qui, la griffe allongée, confond amis et ennemis, et

cherche à qui s'en prendre de son malheur.

Son mouvement avait été si brusque, son attitude était si menaçante,

que la bonne Mlle Ferray ne put réprimer un geste d'effroi; elle recula

précipitamment vers la porte en couvrant ses yeux de sa main, comme

pour les mettre hors d'insulte. Sa frayeur parut plaisante à Meg, dont

la colère s'évanouit aussitôt et fit place à un accès d'hilarité

bruyante, presque convulsive, à laquelle succéda une demi-pâmoison.

Elle serait tombée toute raide sur le plancher, si Mlle Ferray ne l'eût

reçue dans ses bras, et, l'asseyant sur une chaise, ne lui eût fait

respirer un flacon de sels. Meg ne tarda pas à reprendre ses sens. Le

premier usage qu'elle en fit fut de considérer attentivement Raymond,

qui la regardait le sourcil froncé. Il commençait à se reprocher le sot

mouvement de commisération qui lui avait fait rendre service à son

ennemie. Sa figure était si parlante que Meg devina sans peine ce qui

se passait en lui.

"Quel drôle d'air vous avez! lui dit-elle en partant d'un nouvel éclat

de rire. Vous vous repentez de votre bonne action! Ce qui m'ennuie,

moi, c'est que bienfait oblige, et que me voilà condamnée à ne plus

vous voler vos pêches.

--Vous nous en demanderez, lui dit Mlle Ferray.

--Demander! demander! dit-elle en faisant la moue; c'est bien plus

commode de prendre."

Sur ces entrefaites, la négresse, qui jusqu'alors s'était tenue

prudemment à distance, voyant sa jeune maîtresse revenue à des

dispositions plus pacifiques, s'approcha d'elle, et avec force

circonlocutions lui insinua qu'elle venait de faire une petite

provision d'air, que partant il ne lui restait plus qu'à rentrer bien

gentiment dans son armoire, afin que sa terrible mère la retrouvât où

elle l'avait laissée. Meg jugea la proposition fort incongrue. "Sais-tu

quoi, Paméla? lui dit-elle; maman a tant d'idées en tête qu'elle

s'embrouille quelquefois dans ses comptes. Je gagerais qu'en ce moment

elle se ressouvient vaguement qu'elle a mis quelqu'un dans une armoire,

et pourvu qu'elle y retrouve quelqu'un, elle sera contente. Fais-moi

l'amitié de t'y mettre à ma place, et tout sera pour le mieux."

Paméla, qui goûtait peu cette substitution, soutint que lady Rovel, en

dépit de l'abondance de ses idées, avait une redoutable exactitude de

mémoire, et que son dévoûment serait en pure perte.--Seigneur Jésus!

que va dire milady? s'écriait-elle d'un ton tragique, tout en se

regardant à la dérobée dans son petit miroir de poche, doux exercice

qu'elle pratiquait au milieu même de ses plus graves préoccupations.

Mlle Ferray mit fin à ce débat en déclarant qu'elle prenait tout sur

elle, qu'elle assumait toutes les responsabilités, qu'elle se chargeait

de toutes les explications, bref qu'elle se faisait fort d'obtenir le

pardon de Meg. "Accompagnez-nous à l'Ermitage, ma chère enfant, lui

dit-elle. Je vous ramènerai ici tout à l'heure, et si votre mère veut

absolument punir quelqu'un, c'est moi qui passerai la nuit dans

l'armoire.

--Tôpe! cela me va, s'écria Meg en lui jetant familièrement le bras

autour de la taille; mais jurez-moi que, quand je serai chez vous,

monsieur votre frère ne me mangera pas."

Mlle Ferray la menaça du doigt; elle n'admettait pas qu'on parlât

jamais légèrement ni du bon Dieu, ni de M. Raymond Ferray. Puis se

penchant à son oreille: "Rassurez-vous, lui dit-elle, ses yeux sont

plus grands que sa bouche."--Et aussitôt que Meg eut mis son chapeau,

elle l'emmena à l'Ermitage. Chemin faisant, elle lui fit beaucoup de

questions, accompagnées de beaucoup de caresses, que Meg recevait d'un

air dégagé, en princesse qui connaît sa naissance et son mérite, et se

flatte d'avoir droit à toutes les prévenances.

Mlle Ferray avait ceci de rare chez les personnes disgraciées par la

nature, qu'elle adorait la beauté partout où elle la trouvait, dans une

jolie femme comme dans une jolie plante. La beauté est une harmonie, et

Mlle Ferray avait une belle et bonne âme qui éprouvait le besoin de

croire que tout est harmonieux dans ce monde, qu'il a été créé par un

grand musicien, lequel fait cheminer les astres et tourner la terre au

son de son violon, et ne se permet les dissonances que pour préparer et

faire valoir l'accord final. Si Mlle Ferray avait eu la tête

métaphysique, elle se serait fait à elle-même de longs raisonnements

pour se convaincre que les désordres apparents de la nature et de la

vie contribuent à l'ordre universel. Une rose dans sa fraîcheur et les

grâces d'un jeune sourire la dispensaient de raisonner; en les

contemplant, elle tenait pour prouvé que le musicien existe; elle

croyait entendre son violon, et se sentait heureuse de vivre. Tel était

le catéchisme de Mlle Ferray, qui paraîtra peut-être insuffisant aux

consciences rigoristes et aux esprits dogmatiques; mais en matière de

dogme chacun prend ce qui lui convient,--chacun, comme le disait la

princesse Palatine, _se fait son petit religion à part soi_, et la

première des impertinences est de prétendre imposer la sienne aux

autres. Il parut à Mlle Ferray que, de toutes les preuves de

l'existence de Dieu, la plus frappante était Meg. Elle admirait les

contours de son visage, que Lawrence aurait voulu peindre, ses grands

yeux rayonnants, le frémissement de ses narines qui humaient la vie,

ses cheveux blonds flottant librement sur ses épaules, la clarté et la

franchise de son regard, sa voix pleine, étoffée, semblable au chant du

merle dans les bois. Elle ne se lassait pas de l'examiner, et se

disait: "Si on me chargeait d'élever cette petite, son âme serait un

jour aussi belle que son visage."

De son côté, Meg se sentait portée à prendre en amitié Mlle Ferray.

Rien n'est plus égoïste que l'amitié des enfants, et rien n'est plus

clairvoyant que leur égoïsme. Ils ont bientôt fait de tâter le pouls

aux personnes qui les entourent, de savoir ce qu'ils en peuvent

attendre. Leur jeune et ardente volonté ne voit en nous, tant que nous

sommes, que des obstacles ou des jouets. Meg n'avait pas fait cinquante

pas à côté de Mlle Ferray, qu'elle se dit: "Cette chère demoiselle est

une vraie bête du bon Dieu à qui je ferai faire tout ce que je voudrai;

c'est une de ces bontés qui permettent qu'on abuse d'elles." Or le seul

plaisir des enfants est d'abuser.

Tout à coup elle s'écria: "Voilà l'ennemi!" Elle venait d'apercevoir,

s'avançant à sa rencontre, lady Rovel, montée sur une haquenée blanche,

et qu'escortait à son ordinaire un brillant état-major international.

Lady Rovel avait la vue perçante; du plus loin, elle reconnut Meg, et

fut frappée d'étonnement. Il lui ressouvint aussitôt qu'elle possédait

une armoire et une fille, et qu'en partant pour la promenade elle avait

enfermé sa fille dans son armoire. Comment s'y était-elle prise pour en

sortir? Cette question l'intéressait. Meg se dissimulait de son mieux

derrière sa nouvelle amie, laquelle continuait d'avancer avec

l'intrépidité des myopes, qui ne s'avisent du danger que lorsqu'ils ont

mis le nez dessus. L'instant d'après, elle faillit donner de la tête

contre le museau d'une cavale blanche qui lui barrait le passage. Une

voix lui cria: "Si je ne suis pas trop indiscrète, mademoiselle, où

donc emmenez-vous ma fille?"

L'aigreur de cette voix fit tressaillir Mlle Ferray; mais la charité ne

se déconcerte pas facilement. Elle braqua ses petits yeux clignotants

sur lady Rovel, et lui expliqua que les cris de Meg avaient touché ses

entrailles, la priant d'excuser son audacieuse intervention: "Je ne

vous rendrai cette belle enfant, madame, ajouta-t-elle de sa voix la

plus caressante, qu'après que vous m'aurez promis de nous pardonner à

toutes les deux."

Lady Rovel l'avait d'abord écoutée d'un air sévère; mais une idée lui

vint,--elle en avait beaucoup, comme le disait Meg. Elle découvrit

soudain que Mlle Ferray était la solution providentielle d'un petit

problème qui la tracassait depuis une heure, et ce fut avec un sourire

de bienveillance qu'elle lui dit: "Vous avez l'âme tendre, mademoiselle?

--C'est un reproche qu'on m'a souvent fait, madame.

--Et vous aimez les enfants?

--Passionnément.

--Autant que vos roses?

--Bien davantage, s'il est possible.

--J'en suis charmée," s'écria lady Rovel; puis rendant la bride à sa

monture, elle fut se planter en face de Raymond, qui demeurait immobile

à cent pas en arrière. Depuis le matin, il roulait dans sa tête la

traduction d'un passage épineux du De rerum natura. Il venait d'en

trouver deux vers, et, de peur de les laisser échapper, il s'était

arrêté pour les écrire sur son calepin.

"Ai-je rêvé, monsieur, lui dit lady Rovel, que vous êtes venu ce matin

chez moi, ému d'une noble fureur, me déclarer que ma fille, miss Rovel,

était un monstre?

--Si ce ne sont les termes, c'était bien le sens, répondit-il

froidement, le nez collé sur ses tablettes.

--Je croyais aussi que vous m'aviez priée de lui infliger un châtiment

digne de tous ses forfaits.

--C'est vrai, madame.

--Qui a mis l'oiseau en liberté?

--C'est moi, madame; mais ce n'est pas que je lui veuille le moindre

bien. Mademoiselle votre fille a une façon insupportable de crier, et

je vous conjure à l'avenir de ne plus l'oublier au fond d'un buffet.

--Oui ou non, monsieur, reprit-elle, m'avez-vous déclaré ce matin du

ton le plus décisif que charbonnier est maître chez lui?

--Je crois m'en souvenir, madame.

--Ma fille et mes armoires sont-elles à moi?

--Assurément, madame.

--Monsieur, le premier devoir d'un homme qui se respecte n'est-il pas

d'avoir un peu de suite dans les idées?

--J'y ai renoncé depuis longtemps, madame. Dans un monde de fous,

malheur à qui se pique d'être toujours raisonnable." Et il se remit à

écrire.

--This man, s'écria lady Rovel, _is the most insupportable of all the

cold-blooded animals!_

--Ce qui signifie, madame, que je suis le plus insupportable de tous

les animaux à sang froid. Vous oubliez toujours que je sais les langues

étrangères.

--Meg! cria du haut de sa bête lady Rovel, je vous permets

d'accompagner M. Ferray chez lui. Tâchez de profiter de sa

conversation, qui est aussi instructive qu'agréable."

A ces mots, elle partit au galop; son état-major la suivit et disparut

bientôt dans un tourbillon de poussière. Meg, qui pendant cet entretien

s'était tenue blottie dans les jupes de Mlle Ferray, la prit par la

main et se mit à courir avec elle du côté de l'Ermitage, en lui disant:

"Ma bonne demoiselle, vous me donnerez l'hospitalité pendant deux

heures; c'est juste le temps qu'il faut à maman pour oublier ses

colères."

Les enfants proposent, et Dieu dispose. Meg, une heure plus tard,

s'occupait à aider Mlle Ferray dans l'arrosage de ses plates-bandes, et

prenait goût à cette occupation, qui lui était nouvelle, quand un

haquet chargé de deux ou trois malles fit son entrée dans la cour. Il

était précédé de la négresse. Elle tenait à la main une lettre qu'elle

remit à Mlle Ferray. Cette lettre, écrite à la diable, et dont les

pattes de mouche montaient de la cave au grenier, était ainsi conçue:

"Mademoiselle, on m'a proposé tantôt de partir dès ce soir pour

l'Engadine, le temps étant propice, et d'aller faire l'ascension du

Bernina et de quelques autres cimes où l'on assure qu'aucune femme

n'est jamais montée et ne montera jamais, surtout dans cette saison.

Meg est un grand empêchement à ce beau projet. Les enfants sont comme

les bagages dans les armées; le jour de la bataille, il est bon qu'un

soldat n'ait que son havre-sac sur le dos. Vous m'avouerez que je ne

puis mener Meg au sommet du Bernina. Si je tombe dans un précipice, j'y

veux tomber seule. Il m'a paru que vous aviez quelque amitié pour elle,

et je ne fais aucun doute que vous ne consentiez à la garder chez vous

jusqu'à mon retour. Je suis vraiment heureuse de la confier à vos bons

soins. Il m'a paru aussi que monsieur votre frère s'intéressait

beaucoup à l'éducation des enfants. Il s'est plaint que j'élevais mal

ma fille. Je lui serai fort reconnaissante de vouloir bien retoucher

mon ouvrage, et je suis sûre que Meg profitera beaucoup dans la société

d'un homme si distingué,--quoique, à mon avis, il manque un peu de

suite dans les idées, mais on n'est pas tenu d'être parfait. Il est

bien entendu que vous avez le droit de me faire vos conditions; j'y

souscris d'avance, et nous réglerons tout à mon retour comme il vous

plaira. Mon absence durera probablement quinze jours ou plus longtemps,

car je ne veux tromper personne, et je dois vous confesser qu'il y a

quelques années, étant partie de Paris à huit heures précises du matin

pour aller passer l'après-midi à Fontainebleau, j'ai poussé jusqu'à

Madrid, d'où je ne suis revenue qu'au bout d'un an. Comme il faut tout

prévoir, les précipices et les avalanches, s'il m'arrivait malheur sur

le Bernina, veuillez écrire à l'honorable sir John Rovel,

gouverneur-général de la Barbade et autres petites Antilles. Il vous

indiquerait ce que vous devez faire de Meg. Votre très-reconnaissante

lady Aurora Rovel. "

Il y avait beaucoup de parenthèses dans les lettres de lady Rovel; il y

en avait beaucoup aussi dans son esprit et dans sa conduite, et, à vrai

dire, ce qui lui plaisait le plus en ce monde, c'étaient les

parenthèses. On les ouvre, on les ferme, et on reprend sa phrase ou son

projet, comme si rien ne s'était passé. Aussi faisait-elle bien de

compter avec les futurs contingents, non qu'on pût craindre qu'il lui

arrivât malheur dans ses ascensions. Elle avait le pied sûr, une tête à

l'abri de tous les vertiges; mais il pouvait se faire qu'elle

rencontrât au sommet du Bernina l'homme idéal, et qu'en redescendant

elle partît avec lui pour Saint-Pétersbourg ou Constantinople.

En lisant sa prose, Mlle Ferray devint rouge de plaisir; jamais elle

n'avait cru plus dévotement à sa chère Providence, qu'elle aimait à

voir partout, avec qui elle causait sans cesse, qui lui faisait

quelquefois attendre ses réponses, mais finissait toujours par parler.

Depuis une heure qu'elle connaissait Meg, elle avait dit cent fois _in

petto:_--O Providence, si vous ne vous en mêlez, que deviendra cette

blonde aux yeux noirs? O Providence, que je vous saurais gré de me la

donner! J'aurais le plaisir de la regarder, le plaisir plus grand

encore de l'élever; ce serait pour moi une douce occupation, et pour

elle le salut et le bonheur.--A tes souhaits! je te la donne, venait

de lui dire la Providence, qui cette fois avait répondu courrier par

courrier.

Mlle Ferray embrassa Meg sur les deux joues. Elle lui tendit la lettre,

la pria de lire à son tour. Meg lut deux fois; elle pâlit, fut prise

d'un tremblement nerveux, et ramassant son chapeau de paille, dont elle

avait coiffé un échalas, elle se mit à courir à toutes jambes pour

aller retrouver sa mère, qu'elle aimait, qu'elle admirait beaucoup plus

encore qu'elle ne la craignait. Paméla eut grand'peine à la rattraper.

Elle lui expliqua que c'en était fait, que trois quarts d'heure avaient

suffi à lady Rovel pour faire ses paquets, payer les gages de ses gens,

les mettre à la porte, fermer la maison, et s'en aller prendre le

train. Meg s'arracha les cheveux; elle était inconsolable. Tout à coup

il lui vint une idée de traverse. "Si je reste avec vous, dit-elle à

Mlle Ferray, me permettrez-vous de porter des robes longues?"

Mlle Ferray lui en donna sa parole la plus sacrée, l'assurant qu'une de

ces robes serait à queue. Meg demeura un instant pensive, le nez en

l'air, contemplant les nuages; elle y aperçut sans doute une grande

jupe à traîne qu'elle avait cent fois enviée à sa mère. Le ciel,

qu'elle interrogeait, lui déclara qu'effectivement la plus grande

félicité de ce monde est de porter des robes longues. Elle s'écria: "En

ce cas, c'est une autre affaire!" Et aussitôt, elle essuya ses pleurs,

reprit sa gaîté et son arrosoir, et, le tenant à la main, fit deux fois

à cloche-pied le tour d'une plate-bande.

Ce n'était pas tout pour Mlle Ferray d'avoir convaincu Meg, il

s'agissait d'aller trouver son maître et seigneur et de lui conter

l'incident. Certaine d'essuyer une bourrasque, elle cargua toutes ses

voiles, et ce fut l'air penaud, le visage long d'une aune, qu'elle

pénétra dans le cabinet de travail de Raymond, l'avertissant par

manière de préambule qu'elle venait lui annoncer la plus fâcheuse, la

plus déplorable, la plus sinistre des nouvelles. Il ne tenait qu'à lui

de croire que son banquier était en fuite, ou que l'Ermitage allait

être englouti par un tremblement de terre. Après lui avoir laissé le

temps de passer en revue tous les désastres possibles, elle lui

présenta la lettre de lady Rovel. Malgré cette habile préparation,

Raymond fit un formidable haut-le-corps: "Ah! par exemple,

s'écria-t-il, l'invention est admirable, et voilà une facétie assez

bouffonne! Prend-on ma maison pour un hospice d'enfants trouvés? Qu'on

renvoie sur-le-champ cette demoiselle à sa mère!"

Mlle Ferray lui répondit que telle avait été sa première pensée, mais

que lady Rovel était partie, qu'on ne savait quel chemin elle avait

pris.

"Il y a une chose encore plus certaine, reprit-il en frappant du poing

sur la table, c'est que cette péronnelle ne restera pas ici une heure

de plus. Qu'on les remmène brouter dans leur Prairie, elle et sa

négresse!"

Mlle Ferray allégua que telle avait été sa seconde pensée, mais que

lady Rovel avait eu soin de fermer sa maison et d'en emporter les clés.

"Que le diable l'emporte elle-même! Ma chère, mets bien vite ton

chapeau, et, puisque Meg il y a, conduis Meg dans le premier pensionnat

venu.

--Voilà qui est bien trouvé!" s'écria Mlle Ferray.

Elle s'achemina vers la porte; puis, revenant sur ses pas: "Mon bon

frère, dit-elle, il faut tout prévoir. Si c'est nous qui mettons cette

maudite fillette dans un pensionnat, nous en demeurons responsables, et

si, comme je n'en doute pas, elle s'évadait un beau matin, ce serait à

nous de courir après elle. Ne penses-tu pas que mieux vaut encore la

garder ici? Dans quinze jours, sa mère viendra la reprendre.

--Dans quinze jours, ou dans quinze mois, ou dans quinze ans,

répliqua-t-il avec colère. Sur quoi peut-on compter avec un hurluberlu

de cette espèce? Et qui sait si cette triple folle n'a pas jugé à

propos de nous faire cadeau de sa fille pour la vie? Qu'on aille sans

plus tarder me chercher une voiture, je saurai bien retrouver cette

tendre mère, fût-ce au sommet du Bernina, et lui restituer son bien.

--Reste à savoir si c'est au Bernina qu'elle compte aller, répondit

doucement Mlle Ferray; sûrement elle a voulu nous dérouter. Tu l'as

bien jugée, Raymond, c'est une triple folle, et il est possible

qu'avant quelques heures elle se soit embarquée pour la Chine. Je

craindrais vraiment que tu ne te dérangeasses inutilement, que tu ne

perdisses tes peines et tes pas.

--Fort bien, je renonce à me mettre à sa poursuite; mais sa fille

passera la nuit à la belle étoile. Aurais-tu par hasard, Agathe, la

prétention de me faire adopter cette adorable enfant?

--Quelle énormité! répondit-elle. Comment peux-tu croire... Mais j'y

pense, elle a un père, cette pauvre petite, et c'est à lui de disposer

d'elle. Écrivons-lui. Le mal est qu'il demeure un peu loin; mais enfin

dans quelques semaines nous aurons sa réponse, et quelques semaines

sont bientôt passées."

Après s'être récrié contre cette proposition, après avoir tempêté de

plus belle, ne trouvant rien de mieux et sur les assurances formelles

qui lui furent données par sa soeur que durant son court séjour à

l'Ermitage Meg serait exclusivement sous sa garde, qu'elle la cacherait

sous sa jupe, qu'il n'en entendrait jamais parler, il finit par se

rendre en maugréant à ses raisons. Pour ne pas perdre de temps, prenant

une plume, il écrivit séance tenante au gouverneur des Petites-Antilles

qu'il avait eu l'heur de trouver sa fille dans une armoire, et qu'il le

priait de vouloir bien lui expliquer au plus tôt s'il devait l'y

remettre ou l'expédier par une occasion à la Barbade. Pendant qu'il

écrivait, Mlle Ferray s'écriait d'un air dolent: "Quel ennui! quel

embarras! Qui aurait pu prévoir cette tuile? que je me repens d'avoir

amené cette enfant ici!"

La lettre écrite, elle l'emporta pour la jeter dans la boîte. Dès

qu'elle eut refermé la porte, son visage s'épanouit. Quelque chose lui

disait que les gouverneurs des Antilles anglaises ont trop d'affaires

sur les bras pour se presser de répondre aux lettres où il n'est

question que de leur fille. Elle envoya par le trou de la serrure un

long baiser de reconnaissance à son frère. Mlle Ferray possédait au

suprême degré le don des espérances vagues, qui consistent à espérer

quelque chose, sans savoir quoi. Il lui semblait que cette enfant qui

venait de leur tomber du ciel jouerait un rôle heureux dans leur vie,

que peut-être elle serait cause que son frère renoncerait à haïr les

femmes, qu'elle le réconcilierait avec le bonheur, avec la vie, avec la

gloire et avec l'arabe. Comment cela se ferait-il? Elle n'en savait

rien et ne s'en inquiétait guère. C'est à la Providence de trouver le

comment; elle a été mise au monde pour cela.

Miss Rovel · 第 10 / 24 题