III

Mlle Ferray ne s'était pas chargée d'une tâche facile; mais elle avait

l'opiniâtre patience des âmes douces et aimantes, et comme feu son

frère, c'est-à-dire comme le Raymond d'autrefois, elle ne prisait que

les ouvrages malaisés. Meg était un poulain ombrageux qu'un mot ou un

geste faisait cabrer. La bonne Agathe entreprit d'apprivoiser par

degrés cette volonté rebelle, et tout d'abord de s'insinuer doucement

dans un coeur dont elle voulait gagner la confiance et l'amitié. Elle y

réussit si bien que Meg en vint au bout de peu de temps à lui confesser

toutes les sottises qu'elle avait faites et toutes celles qu'elle

méditait, car de l'empêcher d'en faire, autant eût valu emprisonner la

lune dans un puits. Pour obtenir quelque chose, Mlle Ferray exigeait

très-peu. Le reste du temps, elle se contentait de cacher soigneusement

à son frère des peccadilles et des fredaines qui lui auraient fait

jeter les hauts cris. Il ne se douta jamais qu'un jour Meg avait

dépouillé de ses fruits le plus beau de ses pommiers pour en bombarder

les passants, qui avaient riposté par une grêle de cailloux. Tête nue,

les cheveux au vent, Meg était demeurée maîtresse du champ de bataille;

mais l'affaire avait été chaude, et le vitrage défoncé de la serre en

rendait témoignage. Raymond ignora également que sa soeur avait trouvé

miss Rovel juchée au sommet de la fenière, où elle fumait paisiblement

une cigarette. Si la maison avait brûlé, il eût été difficile de tenir

le cas secret; mais à coup sûr Mlle Ferray eût trouvé moyen de

s'imputer à elle-même le sinistre, ou elle se fût écriée, selon sa

formule ordinaire:--Quand on y réfléchit, cela s'explique, et pourvu

que cette pauvre petite promette de ne plus recommencer, il faut lui

pardonner.--Cependant elle ne pouvait tout cacher à Raymond. Il

surprit plus d'une fois Meg dévastant son potager, sous prétexte que

rien n'est plus bête qu'un chou, ou lutinant un bel angora qu'il

chérissait et lui attachant une lanterne à la queue. Il rabrouait

d'importance la jolie espiègle. Alors arrivait Mlle Ferray, clochant du

pied, pareille aux Prières d'Homère, célestes avocats, qui, boiteuses,

louches, marchent sur les pas du crime pour réparer ses ravages et

détourner la colère des dieux.

Mlle Ferray causait beaucoup avec miss Rovel; ces entretiens lui

laissaient une impression singulière, mêlée de charme et d'épouvante.

Elle était effrayée et de tout ce que Meg ne savait pas, et bien plus

encore de tout ce qu'elle savait. Meg était d'une ignorance crasse sur

certains sujets, tandis que sur d'autres elle possédait des lumières

extraordinaires, une science digne du bonnet doctoral, qu'elle avait

attrapée au vol dans le salon de sa mère. Meg ne savait ni tricoter, ni

broder, ni ourler un mouchoir, ni marquer une serviette, et elle

s'entendait beaucoup mieux à déranger une armoire qu'à la ranger. A la

vérité, elle savait lire, mais elle n'avait rien lu; elle savait

écrire, mais elle avait une main déplorable. Sa littérature était fort

courte aussi bien que ses connaissances historiques; elle avait

vaguement ouï parler d'un Shakspeare, qui avait composé beaucoup de

drôleries, d'un certain Charlemagne, célèbre par la longueur de sa

barbe, et du nommé Charles Stuart, roi d'Angleterre, qui avait eu la

tête coupée. Ce dernier fait lui avait paru intéressant, elle y pensait

quelque fois en décapitant les choux de Raymond. Elle était aussi

versée dans la géographie que dans l'histoire. En toutes ces matières,

elle s'en tenait aux à-peu-près, qui lui suffisaient amplement, et se

targuait de savoir par exemple qu'il fait plus chaud en Espagne qu'en

Angleterre, attendu que le premier de ces pays est situé quelque part

dans les environs de l'Afrique. Mlle Ferray lui ayant lu un jour

_Athalie_, elle trouva cette comédie intéressante et très-neuve; elle

en retint même un vers qui l'avait particulièrement frappée, et

répétait souvent qu'il est bon

De réparer des ans l'irréparable outrage.

Par compensation, Meg savait pertinemment que l'amour est, selon la

méthode qu'on emploie, le plus agréable des plaisirs ou la plus

dangereuse des passions. Elle expliquait savamment à Mlle Ferray ce

qu'on entend en France par le demi-monde, et ce qu'est un _patito_ en

Italie. Elle affirmait que le mariage est une institution arriérée, que

les unions libres sont le mot de l'avenir. Elle possédait sur le bout

du doigt la liste des amies de coeur de tous les souverains régnants,

et, quand elle récitait cette litanie, on aurait pu croire qu'elle

énumérait les saintes de son calendrier. Elle connaissait les aventures

scandaleuses de la _pairy_ et même de la _gentry_, et la chronique

galante n'avait pour elle point de secrets. Elle avait appris que le

duc un tel, trompé dix fois par sa femme, qu'il n'avait trompée que

neuf fois, avait fait un jour son compte et s'était cru autorisé à

solliciter son divorce. Elle n'ignorait point que les Polonaises, quand

elles se marient, ont soin de se ménager un cas de nullité; elle

estimait que cette précaution fait le plus grand honneur à leur

prévoyance. Elle savait encore que lord B..., après avoir eu une suite

infinie de bonnes fortunes, s'était décidé sottement à épouser sa

dernière maîtresse, et que, dévoré de jalousie, il la battait comme

plâtre et la tenait sous clé: d'où elle concluait sagement que, s'il

est pardonnable d'épouser une femme qu'on ne peut avoir autrement,

épouser une femme qu'on a eue est le dernier degré de la démence

humaine.

Cette étourdissante science inquiétait fort justement Mlle Ferray. Elle

découvrit pourtant qu'en dépit des apparences Meg était restée

très-jeune, très-enfant, qu'elle était fort naïve dans son savoir, que

les aventures de lord B... et du duc un tel étaient pour elle comme les

contes fantastiques d'une bibliothèque bleue qui charmaient sa mémoire,

sans qu'elle en tirât aucune conclusion directement applicable à miss

Rovel, laquelle pour le moment préférait à tout le reste le plaisir de

jeter des pommes aux passants. Elle découvrit aussi que Meg avait un

noble orgueil qui lui faisait mettre sa personne à très-haut prix, un

tour romanesque dans l'imagination qui la protégerait contre les

tentations vulgaires, un grand fonds de bon sens grâce auquel cette

petite personne verrait clair dans le jeu des grands et des petits

trompeurs.--Faute de mieux, se disait Mlle Ferray, un coeur qui

s'estime assez pour ne se donner qu'à la condition qu'on sente tout ce

qu'il vaut, une imagination exigeante, ambitieuse de mettre quelque

beauté dans sa vie, un esprit droit et courageux, fermement résolu à

n'être dupe de rien ni de personne, sont trois garde-fous capables de

préserver de plus d'une chute. Sans contredit, les principes sont plus

sûrs; mais que lady Rovel lui accordât quinze mois, Mlle Ferray se

faisait fort de donner des principes à Meg, bien que cela parût aussi

chimérique que de faire croître des courges sur un roc dépourvu de

terre végétale.

Elle s'y essayait déjà, ne faisant jamais de morale à Meg, écoutant des

deux oreilles toutes ses histoires, ne paraissant se scandaliser de

rien, se contentant de lui insinuer que, selon le point de vue, tout

peut se justifier, que l'essentiel est de bien savoir ce qu'on veut, et

d'accepter d'avance les conséquences de ses actions, par la raison que

toute action décisive a ses inévitables conséquences, et qu'une fois

engagés ce n'est plus nous qui tenons notre vie, c'est elle qui nous

tient.--Tous les chemins qui conduisent au bonheur ou au malheur, lui

disait-elle, partent du même carrefour. Il est bon de réfléchir

longtemps avant de faire son choix, car ces chemins, qui d'abord

semblent presque contigus, deviennent tellement divergents qu'il est

impossible au repentir de retourner de l'un à l'autre. En vain

s'aperçoit-on qu'on s'est trompé, il faut aller jusqu'au bout de son

erreur et de son malheur. Heureusement, ajoutait-elle, pour nous

empêcher de nous mettre en route sur la foi d'un choix précipité, la

bonne nature a placé dans le carrefour une fontaine magique, environnée

d'ombrages délicieux sous lesquels il est doux de séjourner. L'eau de

cette fontaine procure à celui qui en boit des songes charmants, une

joyeuse ivresse; il croit sentir en lui quelque chose de plus fort que

le destin et de plus heureux que le bonheur lui-même, de telle sorte

qu'occupés à savourer le rêve de la vie, nous ne nous pressons pas trop

de vivre. Cette fontaine est la jeunesse,--et Mlle Ferray exhortait

Meg à rester jeune longtemps, parce que c'est la seule chose dont on ne

se repente jamais. Meg goûtait assez cette sagesse et cette fontaine,

mais elle n'en marquait rien, se gardant de laisser croire à sa vieille

amie que ses discours et ses réflexions pussent faire sur sa nature

réfractaire quelque impression décisive.

Si Meg causait beaucoup avec Mlle Ferray, elle échangeait au plus trois

paroles par jour avec Raymond, qu'elle ne voyait guère qu'aux heures

des repas. Raymond ne prenait pas la peine de dissimuler l'humeur que

lui donnait l'installation de miss Rovel dans sa maison, ni

l'impatience avec laquelle il attendait le moment de l'expédier aux

Antilles. De jour en jour, elle lui agréait moins, et il répétait

souvent à sa soeur que cette petite fille était une enfant perverse,

qui demandait à être gouvernée avec la dernière sévérité. A vrai dire,

Meg ne faisait rien pour lui plaire. Elle voyait en lui un monsieur

très-bourru, un peu mystérieux, qui malgré elle lui en imposait.

L'antipathie instinctive qu'il lui inspirait ne tarda pas à se changer

en une aversion raisonnée, et voici à quel propos.

Mlle Ferray s'était flattée qu'à force de réciter à Meg son allégorie

de la fontaine magique, elle lui persuaderait de porter quelque temps

encore des robes courtes. Il n'en fut rien, les allégories ne

produisent pas de ces effets souverains. Chaque jour, Meg rappelait à

Mlle Ferray sa promesse; elle devint si pressante qu'il fallut

s'exécuter. Mlle Ferray la conduisit à Genève et la fit entrer dans un

magasin de nouveautés, où, après de longues discussions, elles

arrêtèrent leur choix sur une étoffe de soie gris-rose dont Meg

consentit à s'accommoder, quoiqu'elle eût préféré une couleur plus

voyante. De là on se transporta chez la meilleure faiseuse de la ville,

avec laquelle on débattit longtemps la grosse question de la coupe à la

mode et des garnitures. Meg entendait que sa première robe longue fût

un chef-d'oeuvre. Elle entra enfin en possession de ce trésor. Le matin

suivant, elle se leva dès l'aube et passa plusieurs heures à promener

dans sa chambre ses nouveaux atours, allant, venant, faisant bouffer sa

jupe, fière de ses guipures, se donnant le torticolis pour contempler

son pouf. Elle soupirait après l'heure du déjeuner. Dès qu'elle eut

entendu la cloche, elle se précipita dans la salle à manger, qu'elle

traversa le nez au vent, cambrant sa taille, balançant sa tête et ses

bras. Raymond, qui venait d'entrer par une autre porte, s'arrêta court

pour la regarder, et dit à sa soeur avec un haussement d'épaules:

"Es-tu folle, Agathe, d'avoir ainsi fagoté cette petite?" Cette

exclamation malsonnante parut à Meg la plus fieffée des impertinences.

Elle réussit cependant à se taire et à sourire, comme une personne qui

entend dire une sottise et qui dédaigne de la relever. De ce jour, elle

médita profondément sur les moyens de prouver à M. Raymond Ferray qu'il

était un oison bridé, et que, depuis que miss Rovel portait des robes

longues, elle méritait que tout l'univers la prît au sérieux. Le

hasard, qui est souvent l'obligeant complice des petites filles, lui

fournit l'occasion qu'elle cherchait.

Meg se promenait souvent aux environs de l'Ermitage, accompagnée de

Paméla. Pendant qu'elle quêtait des noisettes et les croquait à belles

dents, la négresse laissait errer dans la campagne ses regards

mélancoliques, et par intervalles poussait des roucoulements de

tourterelle amoureuse ou de profonds soupirs qui étaient un

réquisitoire contre la destinée. Bien qu'elle eût le nez fort camus,

Paméla avait décidé depuis longtemps qu'elle était un trésor méconnu

par le monde. Cette perle attendait impatiemment le connaisseur qui lui

rendrait justice; peut-être brillerait-elle un jour au doigt d'un

prince,--car Paméla, ayant vu plus d'un prince à la discrétion de

lady Rovel, s'était persuadé que c'est marchandise commune et que tôt

ou tard elle aurait le sien. L'imagination de cette négresse romantique

ne se refusait rien.

Le promenoir favori de Meg était un petit chemin très-ombragé, où

croissaient plus de noisetiers qu'ailleurs; il aboutissait à une ravine

qui dévalait brusquement dans l'Arve. Arrivée au bord de la ravine, Meg

y faisait quelques gambades assez hasardeuses, prenant plaisir à

épouvanter Paméla par ses témérités, après quoi on retournait au logis.

Un jour, elle s'aperçut en détournant la tête qu'un inconnu venait

derrière elle à cinquante pas de distance. Elle s'arrêta pour le

regarder, il s'arrêta aussi en se donnant l'air de chercher une épingle

dans l'herbe. Elle se remit en marche, il recommença de la suivre.

Arrivée au bout du chemin, elle fit volte-face, l'inconnu s'adossa

contre un arbre pour l'attendre au passage. C'était un petit homme

entre deux âges, tiré à quatre épingles, le cou serré dans une cravate

bleu de ciel, les doigts chargés de bagues, les sourcils, la moustache

et les cheveux teints, un nez de furet, des yeux ternes de poisson mort

qui avaient des réveils subits;--au moment où Meg passa devant lui,

il en jaillit un regard de faune à l'affût d'une nymphe. Il s'aperçut

que ses prunelles parlaient trop, il les éteignit comme on souffle une

bougie, et salua Meg avec la bienveillance paterne d'un barbon qui aime

les enfants. Il y a plusieurs manières de les aimer.

Le lendemain, miss Rovel n'était pas depuis dix minutes dans le chemin

sans issue lorsqu'elle vit apparaître l'inconnu, qui recommença le même

manége que la veille; il en fut de même le surlendemain. Le quatrième

jour, Meg, qui commençait à être intriguée et n'était pas fille à

s'endormir sur ses curiosités, s'arrangea pour laisser adroitement

tomber son éventail dans le gazon, fournissant ainsi à l'inconnu le

prétexte qu'il guettait. Une minute après, il l'avait abordée et lui

présentait son éventail en la saluant jusqu'à terre.

"Puis-je savoir comment vous vous appelez, ma belle demoiselle?" lui

demanda-t-il avec un sourire un peu grimaçant.

Meg se dressa sur ses ergots. "Monsieur, répondit-elle avec hauteur, je

n'ai pas l'habitude de dire mon nom aux gens qui ne me disent pas le

leur."

Sa vivacité interloqua le vieux beau, qui balbutia qu'il se nommait le

marquis de Boisgenêt. "Et moi, répondit Meg en se baptisant du premier

nom qui lui passa par l'esprit, je m'appelle _miss Marvellous_."

Là-dessus, comme il la pressait de questions, elle lui expliqua que

depuis plus d'un mois sa mère habitait dans une crevasse du Bernina,

qu'elle-même avait été mise en pension dans une maison qui s'appelait

l'Ermitage, et qui n'était pas beaucoup plus amusante qu'une crevasse:

on l'y traitait très-sévèrement parce qu'elle avait des passions

très-vives. Elle ajouta pourtant que devant cette maison il y avait un

verger, et qu'au bas de ce verger il y avait un ruisseau où elle

pêchait quelquefois des écrevisses, mais que les temps étaient durs,

qu'on trouvait dans les ruisseaux beaucoup moins d'écrevisses que de

cailloux. M. de Boisgenêt, suspendu à ses lèvres, ne perdait pas un

mot; il aimait à se renseigner.

Puis il implora de Meg l'autorisation de faire quelques pas avec elle,

et, baissant la voix, il lui déclara que du premier jour qu'il l'avait

vue, sa beauté avait eu pour lui un attrait inexprimable, qu'il en

était comme ensorcelé, qu'il venait rôder à l'entrée du chemin sans

issue dans l'espérance de l'y retrouver, que ce chemin était son

paradis et que Meg était son ange, un de ces anges auxquels on n'ose

rien demander que la permission de les adorer à genoux.

Meg, qui n'avait encore senti pousser sous ses aisselles ni ailes ni

ailerons, répondit à cette déclaration éthérée par un de ces grands

éclats de rire de petite fille qui ont la brusquerie et le perçant du

chant du coq. Ce rire troubla quelque peu l'amoureux barbon. Il laissa

là ses métaphores et supplia Meg de lui faire cadeau du méchant

éventail en papier qu'il venait de lui rapporter. "Ce sera pour moi un

joyau sans prix, lui dit-il, et vous me permettrez de vous en offrir un

autre en échange.

--Un éventail angélique? demanda-t-elle en relevant le menton.

Apportez-le toujours, la cour appréciera."

Et, s'efforçant d'imiter un mouvement de tête à la Junon dont se

servait sa mère pour rompre un entretien qui avait trop duré, elle prit

congé de M. de Boisgenêt, qui eut la discrétion de ne point s'attacher

à ses pas.

Les nombreux adorateurs de lady Rovel avaient offert quelquefois à Meg

des bonbons et des poupées; mais aucun d'eux n'avait jamais paru se

douter qu'elle fût un ange, ni se soucier beaucoup de ses yeux noirs et

de ses cheveux blonds. Traitée jusqu'alors en enfant, on venait pour la

première fois de lui faire une déclaration; c'était un événement dans

sa vie, et voilà les miracles qu'opèrent les robes longues. Tout en

s'acheminant d'un pas rapide vers l'Ermitage, elle se disait: "Que

penserait de cette aventure M. Raymond Ferray? Eh! vraiment, il me

semble que cette petite si mal fagotée fait des passions sans avoir

seulement besoin de remuer le bout du doigt!"

Elle marchait si vite que sa négresse ne pouvait la suivre. Paméla

était pourtant curieuse de savoir ce qui s'était passé entre sa jeune

maîtresse et l'inconnu. Elle avait écouté sans rien comprendre. M. de

Boisgenêt parlant très-bas, et, quand il eût parlé haut, elle n'eût pas

compris davantage, attendu qu'elle ne savait que l'anglais.

"N'allez donc pas si vite, mademoiselle, dit-elle à Meg; on dirait que

nous avons le diable à nos trousses.

--C'est bien le diable, ou peu s'en faut, répondit Meg.

--Lui, mademoiselle! Il a l'air si poli, ce monsieur, si aimable, si

galant!

--Il te plaît donc, Paméla?

--Il a de bien grandes manières. Serait-ce un prince, par hasard?

--Ne te monte pas la tête, ce n'est qu'un marquis.

--Et ne puis-je savoir?...

--Oh! ne m'interroge pas.

--Qu'est-ce à dire, mademoiselle? fit-elle d'un ton de reproche.

Jusqu'aujourd'hui vous n'avez jamais eu de secrets pour moi.

--C'est qu'en vérité je ne sais si je dois te révéler... Ma situation

est bien délicate, Paméla, ajouta-t-elle d'un air important et

solennel. Vraiment je me fais scrupule de m'acquitter de la commission

dont le marquis de Boisgenêt m'a chargée pour toi.

--Pour moi! roucoula la négresse en se rengorgeant.

--Oui, pour toi. Comme il ne sait pas l'anglais, il m'a priée de te

dire qu'il est éperdûment épris de tes charmes, qu'il en perd le boire,

le manger et le peu de cheveux qui lui restent. Il m'a demandé comment

il pourrait s'y prendre pour te persuader de son amour. Je lui ai

répondu que tu étais une âme poétique, tout à fait détachée des biens

de ce monde, que tu nageais dans l'éther, que tu méprisais l'or,

l'argent et les bijoux.

--Il ne faudrait pas aller trop loin, mademoiselle, interrompit

vivement la négresse; un joli bijou n'a jamais rien gâté.

--C'est aussi son avis, reprit Meg, et demain il t'offrira par mon

entremise un petit cadeau qui, selon lui, sera vraiment digne d'un

ange, car tu es son ange. Il paraît qu'il y a des anges noirs.

--Pourquoi pas? la couleur ne fait rien à l'affaire, et en voilà la

preuve," répliqua Paméla un peu piquée.

Meg ne lui en dit pas davantage, et la laissa sur ses réflexions, qui

la tinrent comme hors d'elle-même pendant tout le jour et toute la nuit

qui suivit.

Le lendemain, Paméla eut un moment d'inquiétude, lorsque, en arrivant

dans le chemin sans issue, elle n'y aperçut point le marquis.

Cependant, comme elle venait d'atteindre avec Meg la crête de la

ravine, elle avisa le retardataire, se dirigeant vers elles de toute la

vitesse de ses petites jambes. Meg fit signe à sa crédule soubrette de

s'écarter un peu et reçut d'un air fort noble M. de Boisgenêt, qui

s'empressa de lui présenter un charmant étui, lequel contenait un fort

bel éventail de nacre, monté en ivoire et garni de brillants. Meg le

déplia et dit: "Il est vraiment de fort bon goût. L'ange l'accepte.

--Mais il s'agissait d'un troc! murmura M. de Boisgenêt de sa voix la

plus flûtée.

--J'ai oublié chez moi mon éventail en papier, lui répondit-elle. Et

puis j'y tiens, vous ne l'aurez pas.

--Ah! fille cruelle, s'écria-t-il, vous jouez-vous ainsi de vos

promesses?

--Demandez-moi autre chose. Que peut-on faire pour vous être agréable.

--Ce qu'on peut faire? bégaya le marquis. Oserai-je vous dire le rêve

que je fis la nuit dernière, et qui tout le jour m'a hanté, obsédé?

--Dites seulement, reprit-elle. Si votre rêve ne me plaît pas, j'en

serai quitte pour secouer mes oreilles.

--Je rêvais donc que je me promenais un soir, seul avec vous, dans le

chemin que voici, au clair de la lune. Vous dire quelle ivresse

possédait mon âme!..." Et il partit de là pour lui expliquer qu'il

adorait la lune, que la contempler avec une lemme aimée était à ses

yeux la plus ineffable des félicités.

"Je n'aime pas tant la lune que cela, lui répondit-elle avec une moue

dédaigneuse. M. Ferray expliquait l'autre jour à sa soeur que la lune

est une terre morte, tellement morte qu'elle ne sait plus tourner sur

elle-même, et que rien n'y pousse,--une vieille carcasse de monde. Il

est très-pédant, M. Ferray, et les pédants tuent la poésie; mais enfin,

puisque vous y tenez...

--Que n'ai-je un trône! interrompit-il. Je le donnerais sans regret

pour réaliser mon rêve.

--Soit, reprit-elle. Trouvez-vous ce soir, au coup de minuit, devant

la grille de l'Ermitage, je tâcherai de vous y rejoindre, et vous

m'expliquerez la lune. Suis-je assez bonne?"

M. de Boisgenêt fut saisi d'un tel transport de joie que peu s'en

fallut qu'il ne tombât aux genoux de Meg; mais elle se souvint d'un

certain geste par lequel sa mère coupait le fil de son discours à un

indiscret qui s'oubliait. Elle le copia avec tant de bonheur que M. de

Boisgenêt réprima son élan et la laissa partir sans lui dire autre

chose que: "Oh! mon ange, à ce soir!"

Pendant leur entretien, il avait jeté plus d'une fois sur Paméla, dont

la présence le gênait un peu, des regards inquiets. Paméla y avait cru

lire la douce folie d'un amoureux désir, et lui avait répondu en

baissant pudiquement les yeux. Toutefois le transport du marquis ne lui

avait point échappé. Elle ne put s'empêcher de dire à Meg: "Il m'a

paru, mademoiselle, que M. de Boisgenêt était fort tendre avec vous.

--J'ai vu le moment, repartit Meg, où il allait m'embrasser, parce

qu'après m'être fait longtemps prier, j'ai consenti à te parler en sa

faveur. Écoute, Paméla, continua-t-elle d'un ton dogmatique, c'est la

dernière fois que je me mêle de cette affaire. Tu es assez grande pour

savoir te conduire, ne me demande point de conseils, je ne t'en

donnerai point." Et lui présentant l'éventail: "Voici un assez joli

colifichet dont ce pauvre homme te fait hommage, à la condition que ce

soir à minuit tu iras te promener avec lui pendant une heure au clair

de la lune, car il a un faible prononcé pour la lune. C'est à toi de

voir ce qu'il te convient de faire, seulement je t'engage à être

prudente et avisée. Je pourrais te citer de nombreux exemples de femmes

qui en tenant la dragée haute à leurs amants ont réussi à se faire

épouser... Mme la marquise Paméla de Boisgenêt! Il me semble que cela

sonne bien.

--Je vous remercie de vos bons avis, répliqua Paméla avec une certaine

hauteur, mais je crois pouvoir m'en passer."

Et pendant cinq minutes elle joua de son éventail, qu'elle fourra

lestement dans sa poche en arrivant à l'Ermitage.

Longtemps avant minuit, Meg avait éteint sa lampe, écarté son rideau,

entre-bâillé son volet. Accoudée sur le rebord de sa fenêtre, elle

attendait, sûre de voir et de n'être pas vue. La lune se leva au-dessus

des montagnes; à la faveur de sa vive clarté, Meg ne tarda pas à

discerner une ombre, qui se promenait en long et en large sur le

chemin. L'horloge du village voisin venait de frapper douze coups,

lorsque à sa vive satisfaction la jeune guetteuse entendit le

grincement d'une porte qu'on ouvrait avec précaution, et un second

fantôme apparut, qui traversa la cour en se dirigeant du côté de la

grille. Meg eut peine à retenir un éclat de rire. Elle se représentait

la scène qui allait se passer, le dépit, le courroux de M. de Boisgenêt

quand, au lieu de l'ange de lumière qu'il attendait, il se trouverait

en présence d'un nez camus. La pauvre Paméla allait être mal reçue,

prestement éconduite. Elle se promettait de la plaisanter sur sa

mésaventure, d'accabler de ses brocards Mme la marquise de Boisgenêt.

Cependant Paméla, ayant trouvé la grille close, avait gagné une petite

porte bâtarde qui était fermée au verrou. Elle poussa ce verrou, et

l'instant d'après elle était sur la route, regardant autour d'elle pour

découvrir Roméo. Il ne se fit pas attendre; il avança d'un pas

précipité, les bras ouverts. Tout à coup il recula brusquement, et dit

en français: "Miss Marvellous se trouve-t-elle empêchée?"

La roucoulante Paméla répondit en anglais: "On m'a tout dit, et j'ai eu

pitié de votre souffrance.

--Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas? reprit-il avec quelque

vivacité.

--Je compromets pour vous une vertu sans tache, roucoula de nouveau

Paméla, j'ose croire que vous la respecterez."

Il se trouva que M. de Boisgenêt savait quelques mots d'anglais, et ce

fut dans cette langue qu'il s'écria: "Que signifie cette substitution?

se moque-t-on de moi?"

Ils restèrent un instant muets, cherchant à se remettre de leur

étonnement réciproque; mais le dénoûment ne fut pas tout à fait celui

qu'attendait Meg. Il n'est rien de tel que de parler pour s'entendre.

Après une pause de quelques secondes, le marquis se rapprocha de

Paméla, et ils causèrent d'une voix si basse que rien n'arrivait

jusqu'à Meg; puis, à sa très-grande surprise, elle vit le marquis jeter

l'un de ses bras autour de la taille de la négresse. Les deux ombres se

mirent en marche, elles eurent bientôt disparu.

Qui pourrait dire la stupéfaction de miss Rovel? Elle n'en croyait pas

ses yeux. Malgré son profond savoir des choses de ce monde, elle

n'avait pas encore découvert que les marquis de Boisgenêt, quand miss

Rovel fait défaut, ont assez de philosophie pour s'accommoder de

Paméla. Ceci la confondait et lui donnait beaucoup à penser. Elle passa

le reste de la nuit partagée entre une violente envie de rire qui lui

chatouillait les lèvres et je ne sais quel dépit, quelle sourde colère

qui grondait dans son coeur. Il lui semblait que depuis quelques

minutes elle venait d'en apprendre très-long sur le coeur humain; sa

nouvelle science tout à la fois la mettait en gaîté et l'indignait.

Elle pensait aussi aux allégories de Mlle Ferray et se sentait obligée

de convenir qu'au lieu de pratiquer des expériences sur les marquis,

les jeunes filles feraient mieux de boire à même dans cette fontaine

magique où se mirent le ciel et la terre en y revêtant des grâces

enchanteresses. Elle ne se coucha point. Jusqu'au matin, elle attendit

Paméla, grillant de la revoir et de l'interroger; mais sa curiosité fut

déçue, Paméla ne revint pas.

Le lendemain, Mlle Ferray, étonnée de la disparition de la négresse,

demanda ce qu'elle était devenue. Meg fit l'ignorante.

"Je suppose, lui dit Mlle Ferray, que cette fille s'ennuyait ici et

qu'elle est allée chercher fortune ailleurs. J'en suis charmée, c'est

une société que je ne regrette point pour vous.

--Cette fille ne manque pourtant pas d'esprit, ni de savoir-faire,"

répondit Meg. Puis elle partit en courant pour aller pêcher des

écrevisses dans le ruisseau. Sa pêche fut si heureuse qu'elle passa de

longues heures sans s'occuper de M. de Boisgenêt et de sa philosophie;

mais le lendemain sa curiosité la reprit. Elle se dit que Genève n'est

pas une bien grande ville, qu'en moins d'une heure on en pouvait faire

le tour, et que sûrement elle y rencontrerait à quelque tournant de rue

une paire de pommettes saillantes, couleur de suie.

Raymond avait un cheval à deux fins, qui lui servait à voiturer sa

soeur, et qu'elle montait de temps à autre. Après le déjeuner, comme il

venait de rentrer dans son cabinet et Mlle Ferray de se retirer dans sa

chambre pour y faire une sieste, Meg se revêtit furtivement de son

amazone, et, descendant à l'écurie, elle sella et brida de ses mains le

cheval sans être aperçue de personne. Un quart d'heure plus tard, elle

arrivait bride abattue aux portes de Genève. Elle parcourut toute la

ville, et elle était si occupée de sa recherche qu'elle ne s'aperçut

pas des regards curieux que lui jetaient les passants, étonnés de voir

cette belle blonde chevaucher seule, sans chaperon et sans groom. Ses

investigations n'aboutirent à rien; elle en fut pour ses peines et fit

buisson creux. L'heure s'avançant, elle dut regagner l'Ermitage sans

avoir pu se contenter. Elle n'en était plus qu'à un demi-kilomètre,

quand elle entendit derrière elle le galop d'un cheval. Elle retourna

la tête et reconnut M. de Boisgenêt monté sur un rouan cap de more. Il

lui fit d'une main un geste de menace, de l'autre il lui envoya un

baiser, puis piqua des deux pour la rejoindre. Elle ne tenta pas de lui

échapper, et deux secondes après, il l'avait rattrapée. "Ah! friponne,

s'écria-t-il, vous me le paierez!" Et il étendit le bras gauche pour la

prendre par la taille. Elle se dégagea vivement, et, avant qu'il y prît

garde, d'un vigoureux coup de houssine elle envoya son chapeau se

promener dans la poussière du chemin. La surprise le retint un instant

immobile sur la place; mais aussitôt, ivre de dépit ou d'amour, sans

trop savoir ce qu'il voulait faire, il se précipita à la poursuite de

la fugitive.

Beaucoup mieux monté qu'elle, il gagnait rapidement du terrain,

lorsqu'un promeneur, témoin de cette scène, s'élança de derrière une

haie. Saisissant le cap de more par la bride, il l'arrêta net dans sa

course. M. de Boisgenêt somma le fâcheux de lâcher prise, et leva sur

lui sa cravache; mais, de sa main droite, le fâcheux le saisit par le

milieu du corps. Il parut au petit homme que le poignet qui le tenait

était d'acier. Il ne se trompait guère; ce poignet le cueillit sur sa

selle comme une fleur, et la minute d'après, sans savoir comment, il se

trouvait assis sur une borne, tandis que son cheval gagnait au pied.

"Donnez-moi votre carte, monsieur! s'écria-t-il en serrant les poings.

--La voici, monsieur, lui répondit avec un sourire sardonique le

promeneur, qui n'était autre que Raymond.

--Avant quelques heures, vous aurez de mes nouvelles," reprit M. de

Boisgenêt. Cela dit, il s'éloigna en se retournant pour fixer sur

Raymond des regards formidables, qui lui promettaient la mort ou

quelque chose d'approchant.

Aussitôt que Raymond avait paru, Meg s'était arrêtée dans sa fuite.

Elle avait tout vu et tout entendu. Le pédant M. Ferray venait de se

transformer subitement à ses yeux en un héros de roman, en un paladin.

Elle était transportée d'admiration pour sa prouesse, pour la vigueur

de son poignet, pour son merveilleux sang-froid; elle avait été

vivement frappée des éclairs que jetaient ses yeux quand il s'était

élancé sur M. de Boisgenêt, du sourire méprisant dont il l'avait

accablé après l'avoir assis sur un boute-roue. Bref, il lui avait paru

dans cette rencontre admirablement beau. Elle se laissa couler à terre,

et dès que Raymond l'eut rejointe, enroulant autour de son bras la

bride de son cheval, et le menant en laisse, elle se mit à marcher à

côté de son libérateur.

"Monsieur, lui dit-elle d'une voix tremblante, cet homme vous a dit

qu'il vous enverrait ses témoins?

--En effet, mademoiselle.

--Et vous vous battrez?

--Pourquoi pas?" répondit tranquillement Raymond.

Elle s'écria: "Je ne le veux pas! je ne le souffrirai pas!" Et elle

éclata en sanglots.

Si tout à l'heure Raymond avait étonné miss Rovel, en cet instant miss

Rovel étonna Raymond. Il la regarda en ouvrant de grands yeux, qui,

contre leur ordinaire, étaient presque bienveillants. Il venait de

découvrir que Meg possédait quelque chose qui ressemblait à un coeur.

Il eut pitié de son angoisse. "Miss Rovel, calmez-vous! lui dit-il

d'une voix assez douce.

--Je veux tout vous raconter," dit-elle en s'essuyant les yeux. Et

aussitôt elle lui fit le détail exact de tout ce qui s'était passé

entre elle et M. de Boisgenêt. Puis elle ajouta: "Si j'ai été étourdie,

c'est à moi d'en subir les conséquences, et si M. de Boisgenêt veut

absolument se battre, c'est avec moi qu'il se battra. Ne croyez pas que

j'aie peur d'un coup d'épée, je vous assure que je n'aurai pas peur."

Raymond sourit. "Je doute fort, lui répondit-il, que M. de Boisgenêt

accepte un duel dans ces conditions-là...; mais laissons cela, je vous

prie, poursuivit-il en reprenant un air grave. J'ai à vous faire une

communication sur laquelle j'appelle votre attention la plus sérieuse.

Il me paraît clair, miss Rovel, que votre mère vous a abandonnée...

--Abandonnée! vous appelez cela abandonnée!" s'écria-t-elle

impétueusement en le regardant avec des yeux enflammés. Ce regard

signifiait: Tout à l'heure vous m'avez défendue, et en me défendant

vous étiez admirablement beau. Comment pouvez-vous dire qu'en me

confiant à vous ma mère m'a abandonnée?

"Quoi qu'il en soit, reprit-il, j'ai écrit, il y a six semaines, à

votre père pour lui demander ce que je devais faire de vous. J'ai reçu

tantôt sa réponse." Et il tira de sa poche une lettre dont il ne lut à

Meg que les dernières lignes et que voici dans son intégrité:

"Sir John Rovel, gouverneur et commandant en chef de la Barbade, a

l'honneur de témoigner à M. Ferray ses sympathies pour le désagrément

que lui a causé lady Rovel en lui confiant, sans l'avoir préalablement

consulté, l'éducation de sa fille, qui en vérité ne doit pas être

facile à élever.

"D'autre part, il lui serait fort désagréable à lui-même que M. Ferray

expédiât Meg aux Antilles. Quand sir John Rovel s'est séparé à

l'amiable de lady Rovel, il a gardé auprès de lui son fils William, et

il a autorisé lady Rovel à emmener sa fille avec elle en Europe. De

plus, sir John Rovel n'est pas assez certain d'être le père de Meg pour

être fort désireux de la revoir, et il a pour principe d'éviter autant

qu'il est possible toutes les impressions désagréables. Cependant il

n'est pas assez sûr que Meg ne soit pas sa fille pour ne pas se croire

tenu de pourvoir à son avenir. Aussi a-t-il déposé chez MM. Barker et

Cie, banquiers à Londres, une somme de douze mille livres sterling,

soit trois cent mille francs, qui, principal et intérêts, serviront de

dot à Meg quand elle se mariera, et qui sont tout ce qu'elle peut

attendre de lui.

"Jusqu'à ce qu'elle se marie et à supposer que lady Rovel ne revienne

pas la réclamer, sir John Rovel prie M. Ferray de vouloir bien se

considérer comme le tuteur de Meg, et, s'il ne lui convient pas de la

garder chez lui, il l'engage à la placer dans tel pensionnat qu'il lui

plaira, et à faire solder par MM. Barker et Cie tous les frais de son

entretien.

"Sir John Rovel saisit avec empressement cette occasion d'exprimer à M.

Ferray tous ses sentiments de parfaite estime, et il le prie de vouloir

bien lui faire connaître le parti auquel il se sera arrêté et qui

d'avance a son approbation."

"Vous le voyez, miss Rovel, continua Raymond après avoir terminé sa

lecture, votre père me charge de vous marier. Votre dot, sans être

énorme, fait de vous un parti fort désirable."

Meg l'interrompit par un geste qui voulait dire: "Regardez mes yeux et

mes cheveux, il me semble qu'ils valent un peu plus que ma dot!"

Raymond affecta de ne point comprendre. "Avez-vous quelque parti en

vue? reprit-il.

--Maman, répondit Meg aussi grave que lui, a souvent dit devant moi

que le mariage est une sottise que l'amour seul peut excuser. Quand

j'aimerai, peut-être me marierai-je.

--Et vous ne vous sentez pas capable d'aimer le marquis de Boisgenêt?

--Ah! monsieur, s'écria-t-elle, je ne suis pas en humeur de rire.

--Fort bien, mademoiselle. En ce cas, veuillez me faire savoir dans

quel pensionnat vous désirez entrer.

--Eh quoi! monsieur, vous me chasseriez de chez vous!" répliqua-t-elle

avec emportement, et de nouveau ses yeux se remplirent de larmes.

Raymond la vit prête à éclater une seconde fois en sanglots. Il eut

encore pitié d'elle. "Miss Rovel, dit-il, une personne que j'aime

tendrement vous a voué une vive affection, qui, je dois vous le

confesser, me semblait assez mal placée. En sa considération, je

consens à vous garder quelque temps encore chez moi, mais c'est à la

condition qu'à l'avenir vous écouterez un peu moins vos fantaisies, que

vous prendrez en toutes choses les avis de ma soeur, et que vous

éviterez soigneusement de compromettre par vos étourderies le repos et

la dignité de ma maison."

Ils arrivaient à l'Ermitage. Sans lui laisser le temps de répondre,

Raymond la salua, et regagna son appartement. A peine l'eut-il quittée,

Meg se précipita comme une bombe chez Mlle Ferray pour verser son coeur

dans le sien. Son récit pathétique causa quelque inquiétude à la bonne

Agathe. Elle savait que de tous les hommes son frère était le moins

disposé à rompre d'une semelle pour éviter un désagrément ou un danger.

Cependant elle considéra que M. de Boisgenêt pouvait difficilement

demander raison à un tuteur d'avoir protégé contre lui sa pupille, et

que le ridicule de son aventure l'empêcherait de pousser plus loin

l'affaire.

Tout en grondant sa jeune amie, elle s'efforça de la rassurer, et n'y

réussit qu'à moitié. Meg ne put dormir de la nuit. Elle passa le

lendemain dans des transes mortelles. Dès qu'elle entendait sonner à la

porte, elle pâlissait, s'attendait à voir paraître les témoins de M. de

Boisgenêt. Heureusement ils ne parurent point, ni le jour suivant non

plus. Meg fut si rassurée et si heureuse de l'être qu'elle eût

volontiers sauté au cou de Raymond; mais ce n'était pas une chose à

essayer. Il fallait cependant qu'elle satisfît son coeur, et, comme

elle traversait le jardin, elle appliqua un gros baiser sur un gros

poirier, qui n'y a jamais rien compris.

Le soir, en se déshabillant, il lui vint un regret. Elle se prit à

songer que, si le duel avait eu lieu, c'eût été bien glorieux pour

elle; on aurait pu dire qu'à peine avait-elle eu ses seize ans et sa

première robe longue, deux hommes s'étaient coupé la gorge pour ses

beaux yeux. Il s'entendait, cela va de soi, que Raymond serait sorti

sain et sauf de cette affaire. Toutefois, s'il en eût rapporté une

légère estafilade, ne fût-ce qu'une simple égratignure, qu'aurait pensé

le monde de miss Rovel et de sa brillante façon de débuter dans la vie?

Et qui sait même s'il n'en serait pas résulté... quoi donc? Ici

l'imagination de Meg s'embrouillait un peu. Il lui semblait que cette

égratignure aurait pu avoir pour elle de très-grandes conséquences;

mais elle s'endormit avant d'avoir trouvé la fin de son histoire, qui

était fort compliquée.

Miss Rovel · 第 11 / 24 题