PREMIERE PARTIE

I

Tom Jones, s'il faut en croire son biographe, rencontra un soir dans

les environs d'Upton un vieux misanthrope qui s'était fait ermite; on

l'appelait l'homme de la montagne. Vêtu d'une peau d'âne, il vivait au

fond d'un bois, où il n'avait pas de peine à éviter les passants,

attendu qu'il n'y passait personne. Il employait ses journées, soit à

contempler sa longue barbe blanche, soit à observer les plantes et les

étoiles. Il professait que tout est beau dans l'univers, excepté

l'homme, qui déshonore la création; sa misanthropie lui venait d'avoir

été dans ses jeunes années abandonné par sa maîtresse, trahi par son

ami, qui était son obligé. Tom Jones essaya vainement de lui faire

entendre raison. "Pourquoi, lui disait-il, vous en prendre à tout le

genre humain de vos injures particulières? Vous avez été la victime

d'un accident fâcheux; mais, croyez-moi, je connais des hommes sans

venin et des femmes sans tache.--Vous êtes encore bien jeune, lui

répondit le vieillard, et à votre âge je pensais comme vous."

Raymond Ferray ne portait point une barbe blanche; au moment où

commence cette histoire, il avait à peine trente-quatre ans. Il n'était

point vêtu d'une peau d'âne, car, s'il s'inquiétait peu de déplaire aux

autres, il tenait à se plaire à lui-même. Ce qui lui était commun avec

l'homme de la montagne, c'est qu'ayant été, lui aussi, trahi par la

femme qu'il aimait, son aventure l'avait rendu misanthrope ou, pour

mieux dire, misogyne. A l'âge des passions sérieuses, il avait juré

qu'il n'en aurait plus et mis les femmes au défi de forcer l'entrée de

son coeur. Il se sentait protégé contre elles par la hauteur de son

mépris.

Fils d'un médecin de province qui s'était établi à Paris, il était

demeuré orphelin de fort bonne heure. Un oncle lui servit de tuteur, et

lui fut plus utile pour gérer son patrimoine, qui n'était point

méprisable, que pour le conseiller dans le choix d'un état. Il est

superflu de dire aux vignobles de la Bourgogne qu'ils sont nés pour

produire du vin; Raymond n'avait pas besoin qu'on l'aidât à démêler sa

vocation. Après avoir balancé quelque temps entre la poésie et la

science, il se résolut à les cultiver l'une et l'autre. Il estimait que

l'exacte précision est la vertu des grands poètes, et que, si un peu de

science éloigne de la poésie, beaucoup de science y ramène. Sa

prodigieuse précocité d'esprit avait été l'admiration et l'effroi de

ses professeurs. A dix-huit ans, il savait l'hébreu, le persan et

l'arabe. La nature l'avait visiblement prédestiné au métier

d'orientaliste. De taille moyenne, robuste et nerveux, maigre, basané,

le nez aquilin, les yeux noirs, bien fendus, le regard à la fois vif et

caressant, la bouche mince et un peu dure, il avait l'air d'un Arabe;

sa physionomie offrait ce singulier mélange de douceur presque féminine

et de fierté sauvage, presque féroce, qui est propre à l'Oriental. Ses

camarades de lycée l'avaient surnommé le Bédouin. Dans leur bouche, ce

sobriquet n'était pas une injure. S'ils goûtaient médiocrement ses

manières brusques, où perçait quelque hauteur, en revanche ils

appréciaient la sûreté de son commerce, la noblesse de son caractère

généreux et franc comme l'or.

Sa barbe poussait à peine qu'il avait commencé à rassembler des

matériaux pour écrire l'histoire de Mahomet, qui selon lui n'avait pas

encore été écrite. Ce devait être son monument. Quelques juges

compétents, qui étaient dans le secret de ses portefeuilles, assuraient

que le futur biographe du prophète était un homme de génie, qu'il

unissait à une vaste érudition une sagacité peu commune, qu'il était

appelé à renouveler l'histoire de l'Orient par d'importantes

découvertes. Comme Ansse de Villoison, Raymond aurait mérité d'être de

l'Institut à vingt-quatre ans. Il s'en souciait peu; il avait l'humeur

libre, volontaire, un peu cassante, répugnait à se laisser

enrégimenter, et préférait infiniment la science aux corps savants.

Il approchait de la trentaine quand il publia le premier volume de son

histoire de Mahomet, qui justifia toutes les prédictions de ses amis.

Avant d'écrire le second, il voulut faire connaissance avec l'Arabie.

Il y passa deux ans, parcourut à cheval ou à dos de chameau les vallons

rocheux de l'Yémen, les pâturages du Nedjed, les plages sablonneuses de

l'Asha, devisa sous la tente avec le Wahabite et le Bédouin. Par un

trait d'audace qui aurait pu lui être fatal, il voulut visiter les

saints lieux. Déguisé en derviche, il se fit recevoir dans une caravane

de pieux pèlerins musulmans; il alla prier avec eux sur le tombeau du

prophète, avec eux il fit sept fois le tour de la Caaba et baisa

dévotement la pierre noire. S'il eût été reconnu, il aurait payé cher

sa témérité, et, à vrai dire, il fut plus d'une fois en danger de sa

vie; il dut son salut à son teint bronzé, à son nez aquilin, à sa

merveilleuse possession de la langue et à son remarquable sang-froid.

De retour à Djeddah, il écrivit un récit de sa prouesse, qui parut dans

une revue célèbre et attira sur le faux pèlerin l'attention de

l'Europe. Il publia peu après un recueil de sonnets faits de main

d'ouvrier, où respiraient l'Arabie, l'immensité du désert, une sagesse

rêveuse qui avait pris le turban.

Raymond n'était pas allé en Arabie à la seule fin d'y converser avec

l'ombre de Mahomet; il s'était éloigné de Paris par obéissance. En

coûte-t-il d'obéir quand on aime? Ce Bédouin avait le coeur ardent, il

ne savait pas aimer à moitié. La belle Mme de P..., qu'il adorait,

avait fait la sottise d'épouser un homme aussi violent que libertin,

qui la rendait fort malheureuse. Raymond fut le confident de ses

peines, bientôt il l'en consola; c'est un pas qui se franchit aisément.

Il était depuis dix-huit mois le plus heureux des mortels, quand M. de

P... fut atteint d'une de ces maladies qui ne pardonnent point. Il

devint impotent, puis tout à fait perclus, perdit la vue, et les

médecins déclarèrent qu'il n'avait plus longtemps à vivre. Mme de P...,

qui joignait à la beauté toutes les délicatesses du coeur, dit un soir

à Raymond: "Il me répugne de tromper un malade. Mon mari est condamné,

respectons ses derniers jours. Allez au désert faire moisson de science

et de gloire, illustrez un nom qu'avant peu je serai fière de porter.

Quittons-nous pour quelque temps et jurez-moi de ne pas m'oublier."

Cette dernière recommandation était superflue. Raymond emportait en

Orient cinquante projets de travaux, cent problèmes à résoudre et un

souvenir adoré, qui donnait du prix à tout le reste. Il s'en

entretenait avec lui-même dans toutes les langues qu'il savait. Quand

on a le bonheur de parler l'arabe et celui d'être aimé de Mme de P...,

deux ans d'exil passent comme un jour. Il reçut de sa maîtresse, chemin

faisant, plusieurs missives des plus tendres; il s'en exhalait un

parfum de passion qui lui semblait plus précieux mille fois que la

myrrhe et que le baume de La Mecque. La dernière qui lui parvint lui

apprit que M. de P... n'était plus de ce monde. Cette nouvelle le

rendit un peu fou. Il employa huit heures consécutives à contempler la

beauté de son avenir dans la fumée de son chibouque. Il se sentait de

force à soulever des montagnes, à renouveler tous les miracles de

Mahomet. Il lui semblait que, pareil au prophète, les pierres et les

plantes le saluaient, que, s'il l'eût voulu, il eût mis la lune dans sa

manche. Il répétait dans la joie de son coeur le verset du Coran: "Tu

posséderas le jardin promis, qu'arrosent des eaux éternellement

fraîches, qu'ombragent des arbres éternellement verts. Là tu seras

visité par les anges, qui entreront par toutes les portes." Il n'en

demandait pas tant; un ange suffisait à son paradis. Il passa la nuit

accoudé à sa fenêtre, le regard perdu dans le firmament; il croyait y

voir briller les yeux qu'il aimait

Quelques mois plus tard, il arrivait à Paris, le coeur en proie à cette

délicieuse inquiétude qui accompagne les grandes espérances. Il se

demandait: "Quel sera son premier mot? aura-t-elle la force de parler?

aurai-je celle de rester debout devant elle? n'allons-nous pas mourir

de joie l'un et l'autre?" Il arrive, il accourt. Un concierge bourru

lui épargna la peine de gravir l'escalier qui menait à son paradis; cet

homme cruel lui apprit que Mme de P... était en Italie, qu'elle y

faisait son voyage de noces, s'étant remariée quinze jours auparavant à

un agent de change sur le retour.

Le coup fut terrible, il atteignait en plein coeur un homme extrême

dans tous ses sentiments, abandonné à sa passion comme un musulman à

son destin. Raymond tomba dangereusement malade; pendant six mois, il

fut entre la vie et la mort. Cependant la vigueur de sa constitution

l'emporta. Il sortit vivant de son lit, mais il n'était plus que

l'ombre de lui-même. Mahomet, l'Arabie, ses talents, ses rêves d'avenir

et de gloire, il ne ressentait plus pour tout ce qu'il avait aimé ou

espéré qu'une profonde et amère indifférence. Il était comme détaché de

sa propre vie; le Raymond Ferray qu'il avait connu pendant trente ans

lui semblait un étranger qui avait succombé aux suites d'un accident.

Impatient d'oublier tout à fait ce mort, il résolut de quitter Paris

pour dépayser ses souvenirs, d'aller enterrer dans quelque retraite

fermée aux humains sa désespérance et ses colères, qui s'étendaient à

toute la race d'Eve et d'Adam; car s'il détestait toutes les femmes,

qui ne sont que caprice et mensonge, il ne pouvait pardonner aux hommes

de se laisser gouverner par ce méchant et dangereux animal. Il se

trouva que, pendant son séjour en Arabie, un de ses oncles, marié à une

Genevoise, était mort sans enfants, laissant à son neveu une petite

terre située à trois quarts de lieue de Genève. Il s'avisa que cette

terre, qui s'appelait l'Ermitage, pouvait bien être son fait. Dès qu'il

fut en état de voyager, il se mit en route pour visiter son héritage,

qui lui plut. Une jolie maison plantée sur la crête d'un coteau, un

jardin, un verger en pente, trois grands saules au milieu d'un pré,

dans le bas un petit bois de frênes et de peupliers au bord d'une eau

courante,--pouvait-il trouver mieux? S'il avait résolu de s'enterrer,

il n'était pas de ces gens à qui tout est égal, et qui, pourvu qu'on ne

les secoue pas, s'accommodent d'un enterrement de dernière classe. Il

entendait jouir de quelque confort dans son cercueil; il y fut bientôt

installé.

Le prince de Ligne a dit que l'agriculture et la métaphysique sont deux

retraites honorables, où, si l'on peut encore être trompé, du moins on

ne l'est plus par les hommes. Raymond, qui avait de la facilité pour

tout, s'entendit bien vite à cultiver son jardin; il y employait le

meilleur de son temps. Le soir, il philosophait. Il avait répudié à

jamais ses études favorites, comme si elles eussent été les complices

de son infortune; l'arabe et le persan lui étaient également odieux, il

rougissait de penser qu'il avait composé jadis dans la langue de Saadi

des madrigaux en l'honneur des beaux yeux de Mme de P... Cependant,

comme il fallait quelque occupation à un esprit si actif, il conçut le

projet de traduire en vers Lucrèce, ce hautain contempteur des dieux et

des passions, le plus sombre des grands poètes, le seul qu'il prît

encore plaisir à lire. Il en possédait une édition rare, qu'il fît

magnifiquement relier. C'était son évangile. Il jugea inutile d'écrire

dans la marge comme certain commentateur anglais: "_Nota bene_, quand

j'aurai terminé mon livre sur Lucrèce, il faudra que je me tue."

Sortant à peine d'une maladie qui l'avait rudement éprouvé, il aimait à

se persuader qu'il en avait dans l'aile, et que sa vie serait plus tôt

finie que sa traduction.

Quelle que fût son aversion pour les femmes, Raymond en avait une avec

lui, et il se fût difficilement passé de sa compagnie. Cette femme

était Mlle Agathe Ferray, sa soeur. Mince, fluette, presque diaphane,

boitant légèrement du pied gauche, la vue basse, les yeux clignotants,

le nez pointu, remuant sans cesse les lèvres comme si elle eût marmotté

d'éternels _orémus_ ou secrètement conversé avec elle-même, elle avait

l'air attentif et inquiet d'une souris occupée à grignoter une pensée.

Assurément elle n'était ni belle ni jolie; mais le sourire qui

éclairait ce visage éveillé était presque divin,--il exprimait une

mansuétude infinie et comme un abîme de bonté. Si Mlle Ferray voulait

du bien à toute la création, y compris ses poules et ses chats, elle

réservait à son frère le fond de son coeur. Elle avait douze ans de

plus que lui et lui avait tenu lieu de mère dans son enfance. Pour ne

point le quitter, elle avait refusé dans le temps un parti honorable.

Ce frère, qui la rudoyait quelquefois, était sa gloire, son dieu et son

roman; elle croyait à son génie, elle lui rendait un culte. Aussi

fut-elle navrée de douleur quand il lui annonça sa résolution

d'abandonner Paris et de briser sa carrière pour vivre désormais en

ermite. Elle avait peine à concevoir que, parce que Mme de P... avait

épousé un agent de change, ce fût une raison pour renoncer à tout.

Après avoir hasardé quelques timides observations, qui furent mal

accueillies, elle se résigna. Elle affecta même d'approuver son frère,

d'entrer dans sa querelle avec la vie; toutefois elle se promettait de

ramener ce coeur aigri. Elle était optimiste par tempérament; elle

tenait,--c'était son mot,--que tout finit par s'arranger, et

croyait du meilleur de son âme à une Providence incessamment occupée de

débrouiller les cas embrouillés, de raccommoder, de ravauder, de

rhabiller, de redresser les affaires et les gens qui clochent. Elle se

dit qu'il fallait laisser passer la première fougue d'un désespoir qui

lui semblait excessif; pleine de confiance dans l'action bienfaisante

du temps, elle tint pour assuré que la raison aurait son jour. En

attendant, cette excellente ménagère s'appliquait à rendre la vie

agréable à son malade. Elle lui faisait bonne chère, et, faute de

mieux, elle l'encourageait à tailler ses rosiers et à traduire Lucrèce.

A peine Raymond eut-il passé trois mois à l'Ermitage, elle eut la joie

de voir sa santé se raffermir, son humeur s'adoucir, l'âpreté de son

chagrin se changer en ce que le fabuliste appelle les sombres plaisirs

d'un coeur mélancolique. Il est certain que l'Ermitage était un endroit

charmant. Le printemps, un ruisseau, un saule, un rossignol,--c'est à

peu près le bonheur pour qui n'y croit plus.

Si bien qu'on s'y prenne pour vivre en solitaire, il est rare qu'on

n'ait quelque voisin. A une portée de fusil au-delà du ruisseau que

Raymond aimait à voir courir, s'élevait une maison fort élégante: elle

était louée chaque année par son propriétaire à quelqu'un de ces

nombreux oiseaux de passage que la belle saison attire à Genève. Cette

villa, qu'on nommait la Prairie, était demeurée vide et close pendant

plusieurs mois; mais dans les premiers jours d'août elle ouvrit ses

portes et ses fenêtres, et une étrangère en prit possession. C'était

une Anglaise qui approchait de la quarantaine, et qui s'était rendue

célèbre dans tous les pays civilisés par sa beauté miraculeusement

conservée, par l'élégance suprême de sa taille, par son port de sultane

ou de déesse, et surtout par le nombre et l'éclat de ses aventures,

dont quelques-unes avaient été fort bruyantes.

Lady Rovel n'était point de ces femmes qui se cachent, ou qui composent

avec le monde, ou qui disent une chose et en font une autre. Ce que

lady Rovel faisait, elle le disait; ce qu'elle disait, elle le faisait.

Elle était à sa façon une femme à principes, elle professait

ouvertement les siens, et déclarait tout haut que sans aventures la vie

serait d'un ennui mortel, qu'elle était venue au monde pour y faire sa

volonté et que sa volonté bien arrêtée était de ne point s'ennuyer,

qu'au surplus elle ne devait qu'à elle-même compte de ses actions, et

que le qu'en-dira-t-on n'en impose qu'aux sots. Quand une Anglaise se

décide à jeter son bonnet par-dessus les moulins, elle le lance si haut

que la terre entière le voit tomber.

Lady Rovel avait épousé à seize ans le gouverneur d'une des Antilles

anglaises. Ayant constaté après quelques années de mariage que son

humeur était absolument incompatible avec celle de l'honorable sir John

Rovel, elle avait quitté la Barbade pour revenir en Europe, où elle

promenait de capitale en capitale ses cheveux châtains tressés en

couronne, ses robes un peu trop voyantes et ses innombrables

fantaisies. Superbe, impérieuse, elle savait bien tout ce qu'elle

valait, se laissait longtemps adorer en pure perte, désespérait son

monde, et tout à coup se rendait comme par un effet mystérieux de la

grâce. Les heureux de ce monde qui avaient eu part à ses bontés, et

parmi lesquels figuraient de très-grands personnages et une tête

couronnée, s'étaient vus traités par elle comme des sujets par leur

souveraine. Elle exigeait d'eux une soumission absolue, les menait le

bâton haut, et à la moindre incartade rompait avec eux sans retour. Le

fond de l'affaire est que, comme Diogène, sa lanterne à la main, elle

cherchait un homme. Elle avait cru plus d'une fois le trouver, et

n'avait pas tardé à s'apercevoir qu'elle s'était trompée; mais, quand

on a le goût de la science et le génie des découvertes, on ne se rebute

pas aisément. Elle continuait de chercher, elle ne désespérait pas de

trouver.

Sa dernière méprise avait été un prince valaque dont elle s'enticha au

point de partir avec lui pour la Syrie. Ce prince de hasard ayant fait

une assez médiocre figure dans une rencontre avec des brigands, elle le

bannit de son coeur dans la minute et le planta là. Elle se fut

volontiers consolée de son erreur en liant partie avec le chef de bande

qui l'avait détroussée. Il se trouva qu'en dépit de sa physionomie

romantique ce coupeur de bourses était peu galant, qu'il prisait

beaucoup plus une belle rançon qu'une belle femme. Furieuse de sa

double déception, lady Rovel, dès qu'elle eut recouvré sa liberté,

repassa en Europe et vint en Suisse se refaire de ses lassitudes. En

arrivant à Genève, elle consulta un médecin qui lui conseilla la

campagne, le repos et le lait d'ânesse. Sans se soucier du déplaisir

qu'elle allait causer à un ex-arabisant, elle vint se loger dans son

voisinage, se proposant d'y passer la fin de l'été.

Elle prenait assez régulièrement son lait d'ânesse, et ce n'est pas là

ce qui incommodait Raymond; mais il goûtait peu sa façon d'entendre et

de pratiquer le repos. Il est des femmes à qui la Faculté recommande en

vain la solitude, qui leur est interdite par la nature. Elles exercent

une puissance d'attraction à laquelle rien ne résiste; où qu'elles se

posent, elles y deviennent le centre d'un tourbillon. Enfermez un rayon

de miel dans un buffet, vous serez bien habile si vous empêchez les

mouches d'y courir. Lady Rovel n'était pas depuis trois jours dans sa

Prairie que tous les étrangers de distinction qui se trouvaient de

passage à Genève eurent vent de son arrivée. Elle connaissait toute

l'Europe, et toute l'Europe la connaissait. Jeunes ou vieux, les uns

conduits par l'habitude, d'autres par la curiosité, d'autres encore par

l'espérance, s'empressèrent de forcer sa porte. Elle tint bientôt cour

plénière, et cette cour était bruyante. Tout ce monde allait et venait

à cheval ou en voiture; on déjeunait sur l'herbe, on dînait et on

soupait sur la terrasse, on tirait le pistolet, on causait et on riait.

Il y avait le soir des illuminations vénitiennes et des concerts qui se

prolongeaient fort avant dans la nuit. Ce grand hourvari chagrinait

cruellement les oreilles de Raymond et interrompait ses muets

entretiens avec les sylvains de son petit bois, qui avait perdu son

mystère. Ce malade aurait volontiers fait mettre de la paille devant sa

porte: il adorait les longs silences. Le seul bruit qu'il pût agréer

était le murmure d'une eau qui s'écoule, les confidences qu'un peuplier

échange à mots couverts avec le vent, et, passé minuit, l'aboiement

lointain d'un chien de garde qui a des raisons avec un passant ou avec

la lune.

Lady Rovel avait deux enfants, un fils qui était resté à la Barbade

avec son père, et une fille qu'elle avait amenée en Europe. Miss Meg

Rovel n'avait pas encore attrapé ses seize ans. C'était une blonde aux

yeux noirs, bien prise dans sa taille, très-formée pour son âge, pleine

de force, de santé, vive, remuante, le pied et la main toujours en

l'air. On la traitait en enfant, et ce n'était que justice, bien

qu'elle s'en plaignît et maugréât contre les robes courtes qu'on la

condamnait à porter;--mais cette enfant en pleine sève promettait

déjà d'être un jour aussi belle que sa mère. L'une était une admirable

fleur de serre chaude; en voyant l'autre, on pensait à une superbe

pêche d'espalier. Encore un peu de pluie et de soleil, et demain le

fruit sera mûr: heureux qui le mangera!

Meg avait été pour sa mère tour à tour une idole et un embarras. Lady

Rovel était fière de cette beauté naissante; mais c'est un grand rémora

qu'un enfant dans une vie très-accidentée et très-vagabonde. Quand lady

Rovel avait le coeur inoccupé, elle se persuadait qu'elle était la plus

tendre des mères et ne voyait rien de plus adorable que sa fille. Cette

illusion durait tant bien que mal jusqu'au jour où elle se flattait

derechef d'être sur la piste de l'homme idéal. Elle passait alors un

nouveau bail avec ses passions, et, tout entière à son caprice, elle

entreposait Meg quelque part, comme on se débarrasse d'un paquet qui

gêne. Après quoi, son expérience ayant avorté comme les précédentes,

dégrisée de sa chimère et renonçant pour jamais, c'est-à-dire jusqu'à

la nouvelle lune, à trouver le phénix dont le rêve l'obsédait, il lui

souvenait subitement qu'elle avait une fille, que cette fille était

nécessaire au bonheur de sa vie. Comme elle avait au repos une

excellente mémoire, elle se rappelait exactement où elle l'avait posée,

et courait l'y chercher.

C'est ainsi que les choses s'étaient passées à son retour de Syrie, et

voilà comment il se faisait que Meg était devenue, elle aussi, la

voisine de Raymond Ferray. Si tendre mère qu'elle fût, lady Rovel ne

trouvait dans sa vie tourbillonnante que trois minutes chaque jour pour

s'occuper de l'éducation de sa fille. L'enfant croissait comme il

plaisait à Dieu, sous la garde d'une négresse langoureuse nommée

Paméla, laquelle ne la gardait guère, sa seule étude étant de se

requinquer, de contempler son nez camus et ses dents blanches dans un

petit miroir de poche qui ne la quittait pas. Aussi Meg était-elle à

peu près la maîtresse absolue de l'emploi de son temps. Le travail

qu'elle préférait à tous les autres était de jouer à la crosse, de se

balancer sur les échaliers, de grimper aux arbres, de pêcher des

écrevisses dans le ruisseau, de déchirer ses robes à toutes les

broussailles. Dans ses promenades, elle échappait sans cesse à

l'indolente Paméla, qui la redemandait à tous les échos, criant d'une

voix nasillarde: "Meg, revenez donc! Meg, où êtes-vous? Meg, prenez-y

garde, les écrevisses vous mangeront!" Raymond entendait de son jardin

ces longs appels, et souhaitait de tout son coeur que Meg fût mangée

une fois pour toutes. Il avait d'autres griefs plus sérieux contre

cette terrible enfant. Elle avait des notions assez vagues sur le tien

et le mien, un goût prononcé pour la maraude. Il la soupçonnait de

franchir quelquefois le ruisseau pour venir faire main basse sur ses

espaliers. Il la guetta, la surprit en flagrant délit; mais, souple

comme une anguille, la jeune picoreuse lui glissa entre les doigts et

s'enfuit à toutes jambes en le narguant.

Mlle Agathe Ferray était loin de partager les ires de son frère contre

leurs voisines. L'indulgence, cette fille du ciel, s'était bâti dans

son coeur un temple inviolable, le sanctuaire de ses grâces. Cette

débonnaire personne comprenait tout, excusait tout, pardonnait tout.

Lorsqu'on lui contait les forfaits de quelque sacripant, elle

commençait par se récrier, par s'indigner, puis elle ajoutait bien

vite: "Et pourtant, quand on y réfléchit, cela s'explique, et si l'on

pouvait obtenir de ce scélérat qu'il promît de ne pas recommencer, eh!

bon Dieu! il faudrait lui pardonner." S'il y avait beaucoup de gens du

caractère de Mlle Ferray, il n'y aurait plus de procès dans ce monde,

les tribunaux chômeraient, les avocats fermeraient boutique. Ses yeux

révélaient les exquises bienveillances de son âme, ils semblaient crier

comme les anges du Seigneur: Paix sur la terre! bonne volonté envers

les hommes! Au surplus, elle avait une autre raison de prendre en

patience les déportements de lady Rovel et de sa fille. Pour sainte

qu'elle fût, elle ne laissait pas d'être femme; elle ne s'accommodait

guère d'une vie trop unie, à l'abri de tous les incidents. Je soupçonne

que sainte Thérèse elle-même n'était pas fâchée d'avoir des voisins et

de savoir ce qui se passait de l'autre côté de sa haie,

...... car pour les nouveautés

On peut avoir parfois des curiosités.

Ce sont les fines épices des vies innocentes. Comme les femmes ont des

grâces d'état pour apprendre ou deviner ce qu'elles veulent savoir, et

qu'on aime toujours à exercer ses talents, trois jours avaient suffi à

Mlle Ferray, sans se remuer beaucoup, pour découvrir à peu près qui

était lady Rovel et pour imaginer le reste.

A l'insu de son frère, elle eut l'occasion de voir de près cette lionne

britannique et de faire envers elle acte de courtoisie. Les

plates-bandes de l'Ermitage renfermaient d'épais buissons de roses

mousseuses d'une incomparable beauté. Lady Rovel, passant à cheval sur

le chemin, avisa ces roses à travers la grille, et commanda sans autre

cérémonie à son groom de lui en apporter un bouquet. Mlle Ferray, qui

se trouvait là, s'empressa de satisfaire à cet auguste désir. Elle fit

le bouquet, se donna le plaisir de l'offrir en personne, et fut

récompensée de son obligeance par un signe de tête et un sourire

olympiens.

Deux jours plus tard, se promenant au bord du ruisseau, elle aperçut

Meg assise sur l'autre rive, les jambes ballantes, et causant avec une

pie apprivoisée qui faisait ses délices. Mlle Ferray ajusta son lorgnon

sur son nez. Après quelques instants de muette contemplation: "Ma belle

enfant, s'écria-t-elle, au lieu de voler des pêches, pourquoi n'en

demandez-vous pas?"

Meg répondit effrontément: "Chère mademoiselle, c'est que les pêches

volées ont meilleur goût que les autres."

Et, se levant, elle lui tira sa révérence.

Loin de se scandaliser de l'impertinence de Meg, Mlle Ferray avait

emporté de son court entretien avec elle une vive admiration pour ses

grands yeux noirs, qui semblaient lui manger le visage, et une profonde

pitié pour cette enfant abandonnée, pour l'avenir qui lui était

réservé. Les exemples que miss Rovel avait sous les yeux, les

conversations qu'elle entendait dans le salon de sa mère, les longues

heures qu'elle passait dans la solitude, qui est bien souvent l'avocat

du diable, tout devait contribuer également à pervertir cette jeune

âme. Qui la sauverait d'elle-même et des autres? L'excellente

demoiselle rumina le cas dans sa tête; à la campagne, on a du temps

pour suivre ses pensées, et les siennes couraient si vite qu'elle avait

souvent peine à les rattraper.

Miss Rovel · 第 9 / 24 题