AUTOUR DE DIONYSOS

«_Les plus sages sont ceux-la

qui s'enivrent sans vin._»

Omar KAYYAM.

_(Ce qui met d'accord sur ce

point l'Extrême-Orient et

l'Extrême-Occident)._

L'alcool, notre ancêtre à tous.

... Les seules maladies qu'on boive avidement et qui ne puissent que

nous détruire--nous et nos descendants.

«Dieu punit jusqu'à la troisième et la quatrième génération.» Levons

donc un verre d'eau pure à la santé de la cinquième génération!

--C'est sans doute un bouilleur de crû qui a mis en cours cette

superstition qu'il est malchanceux de boire à la santé de quelqu'un

dans de l'eau. Boire à la santé de quelqu'un dans de l'alcool est en

tout cas un contresens.

Quant au vin «délectable» ne mérite-t-il plutôt d'être «goûté» que bu?

Si «l'illusion» est nécessaire aux malheureux, qu'on leur en laisse une

plus durable--mais l'illusion retarde.

«Dieu est pour le peuple»: il y a aussi un alcool de la sainte table.

Exagérantes ivresses, lyrismes falsifiant toute valeur, je plains les

enthousiasmes, les écrits, les amitiés et les amours nés à votre coupe.

Ce n'est pas une seule fois que les Ménades ont massacré Orpheus.

Ce qui se trouve dans un verre se perd dans le verre suivant.

Dionysos, ne buvant pas, avait-il jugé les hommes--en isolé, en

solitaire, du haut de sa sobriété--comme destinés à périr, et bons à

détruire? C'est sans doute pour cela qu'il lança parmi eux Silène sur

son âne.

En voyant l'ivresse ainsi symbolisée, comment les Bacchantes ont-elles

osé boire?

Un seul homme a été noyé dans un tonneau de vin--mais combien de

tonneaux de vin contient tout homme!

L'alcool, ce vice du sang.

Tous auraient le «vin triste» s'ils en comprenaient la portée.

C'est une absurde légende qui parle d'«hydromel» et de «nectar»;--les

dieux n'ont besoin que d'eux-mêmes.

Et les mortels ont beau chercher des stimulants néfastes et indignes,

pour se griser en dehors d'eux-mêmes, «pour s'ajouter ce qui leur

manque», comme a dit un Allemand!--Être assez riche pour s'ajouter à

soi--soi!

Une race peut s'assimiler une autre race et se l'identifier, mais

aucun sang n'est assez fort pour assimiler cet ennemi du genre

humain--l'alcool.

Cependant l'esprit du vin peut dématérialiser l'être aussi bien que le

rendre bestial. Est-ce dans ce sens et en connaissance de l'esprit qui

habite le vin que Jésus-Christ a dit: «Buvez ceci en mémoire de moi,

car ceci est mon sang»--ceci spiritualisera ce qui subsiste de mon

sang, de l'exaltation de mon sang en vous.

Étant né ivre, je ne bois que de l'eau.

L'alcool abrutisseur envahit les cerveaux, et puis les viscères, et

puis les générations à venir.

De soif (la tête au ciel, bouche forme de «thune»). Ils voudraient

avaler d'un trait la pleine lune.

A un souper, les femmes deviennent les filles qu'elles sont.

... Le miroir trop clair du petit jour leur fait peur.

... Ivre d'air pur, de nuit et de solitude,

je tends mes mains amoureuses vers l'aube, et

je rentre en trébuchant d'idées.

Emerson dit avec raison qu'on peut guérir l'ivrogne, etc... mais

jamais le débauché de l'émotivité...

Être ivre d'amour, aimer de toutes les forces de son corps et de son

âme, un être vivant, proche et décevant.

Nous avons peut-être un corps astral, mais certains de nous ont

certainement un corps cérébral et nerveux plus qu'un corps physique, et

auquel le corps physique répond comme Caliban à Ariel.

Perdre sa santé, sa domination morale c'est perdre la vie, car que vaut

la vie physique avec le cerveau invalide qui ne signe plus ses actes?

Ces orgiaques du sentiment finissent par être mangés par la vermine

de leur tristesse, aucun contentement ne peut leur parvenir. Leurs

inquiétudes montent la garde; aucun laisser-passer, aucun laisser-aller

à la joie. Ils sont dépossédés d'eux-mêmes et des autres, sauf par

les tourments qu'on leur cause. Le manque de mise au point de leur

sensibilité, instrument désaccordé, ne donne que de douloureuses ou

insatisfaisantes répercussions.

Les neurasthéniques, ces fous conscients.

J'ai vu des êtres ne céder la vie que devant l'apparition de leur

squelette, d'autres courtiser leur squelette en l'invitant chaque jour

à prendre la place de leur chair.

Quand le mal la fixait au lit, enfin tranquille et sans responsabilité,

elle disait au médecin qui venait la soigner: Je n'ai plus la force

des poisons ni des remèdes. Laissez-moi, je me remettrai toute seule

quand je ne serai plus fatiguée (de lutter pour l'un contre l'autre).

J'attendais ce moment pour pouvoir un peu me reposer.

Être malade, c'est faire la planche.

Non seulement les amoureux sont «love-sick», mais aussi certains

malades aiment leurs maladies.

Il y a des amoureux de l'amour d'autrui, des amoureux d'autrui,

d'eux-mêmes, contre autrui, contre eux-mêmes. Les plus zélés sont

peut-être ces derniers, que ne feraient-ils pour leur anéantissement?

Ils y mettent de l'amour,--tout leur amour.

Si c'est à autrui que nous devons parfois un mauvais état de santé,

nous nous devons du moins à nous-mêmes de nous améliorer dans le sens

qui nous convient. Nous sommes responsables de nous-mêmes, nous nous

vivons. Nous pouvons, soit échapper à la vie par le suicide, ou nous

guérir, ou nous adonner à l'inertie, choix que fait plus souvent le

malade. Je suppose donc qu'une maladie qui occupe une assez grande

partie de nous se fait accepter en hôte, de passage d'abord; il se

décide à rester, à la condition que nous lui abandonnions une partie

de l'édifice, à laquelle il ne peut se limiter, et il nous faudrait

soit le chasser, soit l'accepter en totalité. Il s'est attaché à nous,

et voici que nous nous y attachons, et parfois même au point de nous y

consacrer entièrement, d'en faire notre passion, de devenir sa proie

attentive et dévouée, décidés à rester ou à partir ensemble. Ce sont

des fidélités jusqu'au tombeau, ce sont des amoureux jusqu'à la mort.

Pensées d'une amazone · 第 29 / 48 题