_Chère empoisonnée._
_Je vous remercie de ce que vous faites pour nous. A nous de vous
rendre la vie magique après votre guérison--ou sinon magique, du moins
acceptable, sinon acceptable, du moins supportable!--Consentez donc
à ce mariage de raison avec l'existence. D'ailleurs à l'aide d'un
cerveau qui comprend et peut s'amuser de tout, et un cœur capable
de juger en répudiant, l'on peut vivre. Vous voyiez peut-être trop
clair,--il fallait estomper et envelopper les êtres de fumées ou d'une
lucidité factice.--Mais puisque vous n'y avez perdu aucune précision?
il est peut-être plus intéressant de découvrir en soi ses propres
toxiques--J'avoue que les êtres par eux-mêmes ne sont guère stimulants,
mais notre pensée, qui les exagère, l'est parfois._
_Vôtre, d'une amitié accrue avec nous-mêmes--et qui augmentera aussi
lorsque nous diminuerons?_
Pour suppléer à l'équilibre dont la nature avait omis de la doter, elle
cherchait dans les drogues un équilibre factice.
A force de s'intoxiquer, arriver à donner parfois l'illusion d'une
personne sensée?
On la désintoxiqua, elle redevint aussitôt exagérée, fébrile, éclatant
hors de propos, retrouvant le mélange néfaste de sa naissance, son
composé humain, ses nerfs défectueux; la mixture atavique n'est pas
toujours heureuse, le normal ou l'anormal ne sied pas à tout le monde.
Certains êtres ne supportent la vie et ne sont supportables qu'à
travers le prisme de quelque poison. L'excès chez eux est un essai
d'ajustement, un essai d'entente avec l'existence qui les a privés
d'un bien-être, d'une atmosphère vivifiante, que quelque poison
rectificateur semble leur accorder, et ils retournent à leurs
expériences chimiques, s'ajoutant ce qui leur manque, se retranchant
ce qu'ils ont de trop. N'hésitant plus à échanger une réelle angoisse
contre un semblant, tous les semblants, ils vivent en spectres hantés,
en ombres déformées d'eux-mêmes, mais allégées, en attendant d'être
appelés à un état plus conforme encore à leur inexistence. Afin
que, retrempés dans la mort désagrégeante, ils retrouvent, grâce à
l'évolution de sa décomposition, une composition plus acceptable.
L'espoir de la religion, qui offre une éternité de soi-même, purgé du
terrestre, mais identique et cristallisé, semble moins intéressant que
l'espoir d'une mort qui nous refait autrement. (La nature leur est,
par conséquent, non seulement plus logique que la religion, mais plus
charitable).
Les Romains vidaient leurs veines, ces modernes les remplissent:
choisissant le long chemin du suicide. D'autres semblables aux Anciens,
et ce sont peut-être des fous lucides, demandent tout de suite une
«nouvelle mise». D'autres encore ne veulent pas, non par stoïcisme,
mais par épicurisme, altérer, fut-ce d'un seul verre de vin, ou d'une
aspiration d'éther, ou d'une cigarette, ou d'une pipe opiacée, le fin
et souvent délicieux équilibre de leur sensibilité: espèce d'instrument
de précision, créateur de réalités à point, de valeurs qui conviennent.
Le jour où une joie, où une peine, où une souffrance, où un art ne me
vivifieront plus, je saurai reconnaître le commencement de mon agonie,
et je ferai peut-être alors comme ceux-là, ou comme ceux-ci.
On pique souvent à la morphine les agonisants. Un être attentif ne
peut-il être son propre médecin, et décider du moment de son agonie?
Certaines agonies commencent avec la vie et se continuent tout du long
de la vie. A ceux-ci l'instinct des poisons n'est-ce pas un instinct de
préservation contre eux-mêmes?