PHILOSOPHIE DES TENDANCES

«Live and let live.»

Toute action est limitée à une ambiance, et plus ou moins en accord

avec elle et avec son auteur. Les journaux, l'histoire, nous livrent

des faits dérobés à leur atmosphère, subissant d'autres graduations,

d'autres valeurs, à partir du jour où ils furent pris, et ainsi

faussés, ils nous parviennent en guise d'étonnements et par chocs

trop voyants ou parfois trop effacés. Les romans conçus selon une

harmonie individuelle peuvent sembler plus réels, sont peut-être plus

réels que ces événements disloqués, privés de leur évolution et de

leur entourage, sortis de leur élément. Je crois qu'aucun amour ne

surprendrait, qu'aucun crime ne nous semblerait illogique, aucune

cruauté uniquement coupable, si nous pouvions en pénétrer les racines.

Un malade ne crée pas sa maladie: c'est parce qu'il ne peut lui opposer

une saine défense qu'elle l'envahit. Ainsi nous portons en nous le

germe de toutes les éventualités, la possibilité de tous les méfaits

et de tous les héroïsmes. Ils se développent et s'expriment grâce à

un manque d'équilibre, selon notre évolution, selon nos forces ou

nos faiblesses, selon notre vitalité généreuse ou avare, selon les

circonstances qui nous demandent de prendre parti, de nous manifester

par une expression. Manifestation à son tour erronée parce qu'elle

semble représenter notre être en totalité, et n'est cependant qu'une

infinie parcelle ou peut-être une très passagère et contradictoire

partie de notre entité. Quel être a pu s'exprimer tout entier par

un acte? Un geste ne peut déterminer ni synthétiser un être; un

courageux peut se conduire à certaines heures comme un lâche, un

lâche comme un courageux, et, pour ma part, j'aime ceux-là seuls qui,

en bien ou en mal, agissent (que même Dieu vomisse les tièdes, les

prouve définitivement indigestes). L'action ne corrompt pas, elle

épure. Mettons ainsi hors de nous les démons et les anges dont nous

sommes possédés, et que nos actes porteront à notre place. Seules nos

tendances nous caractérisent et nous déterminent. Malgré de possibles

défaillances, les actes continuels et de la même espèce indiquent ces

tendances. Mais nous nous devons des actes en accord avec ce qui est

le plus persistant en nous-mêmes, notre responsabilité étant de nous

ressembler, de sauvegarder cette ressemblance.

«Pour rester pure, il ne faut pas que la pensée devienne acte.»

Idée un peu ecclésiastique--et qui rend impur d'esprit, comme le sont

certains prêtres que l'Évangile avait prévus en disant «He that lusteth

after a woman hath commited adultery already with her».--Les Chevaux de

Diomède: être mangé par les passions, en y cédant, en y résistant?

Ne pas faire à son désir acte de présence?--Il est plutôt de la sagesse

épicurienne de consommer tout acte qui nous enrichit d'un aspect

de nous-même.--Craindre de se perdre dans un acte, est-ce vraiment

s'appartenir?

Pensées d'une amazone · 第 30 / 48 题