Whitman dit encore dans «Calamus»: «_Je suis celui qui brûle d'amour._»

Les êtres qui brûlent d'amour sont purs, purs comme les flammes.

Pendant la guerre civile aux Etats-Unis, dans «Drumtaps», page 250,

Whitman, qui n'est obsédé par aucun atavisme romantique de damnation,

comme par exemple Baudelaire (Femmes Damnées, Lesbos, etc.) (_Fleurs

du mal,_ nouvelle édit. Crès) accueille ainsi un adolescent dont il se

sent épris au premier regard échangé:

«_O garçon des prairies au visage hâlé_,

«_Avant ta venue au camp, bien des dons arrivèrent et furent bien venus:_

«_Des louanges et des présents, avec de la nourriture substantielle, puis_,

[_enfin parmi les recrues_,

«_Tu vins, taciturne, n ayant rien à donner, nous nous sommes regardés_

[_seulement_,

«_Ah! tu me donnas plus que tous les cadeaux de ce monde!_»

Ceci rappelle un peu l'innocence théocritéenne: «_Au retour de chaque

printemps, réunis autour du tombeau de Dioclès (l'amant célèbre),

les jeunes gens se disputaient le prix des baisers. Celui qui a su

appliquer le plus délicieusement ses lèvres sur les lèvres, revient à

sa mère chargé de couronnes..._

«... _Sans doute ses instantes prières invoquent Ganymède aux yeux

brillants, pour que sa bouche ressemble à la pierre lydienne qui

apprend aux changeurs à bien reconnaître l'or pur._»

Quel est l'écolier qui n'a pas appris dans Virgile que _le berger

Corydon aimait le bel Alexis_»? Quel serait cependant l'étonnement

scandalisé de son professeur s'il l'entendait faire desemblables aveux!

Non seulement les jeux bucoliques, mais aussi des courages guerriers

s'inspirent de cet amour.

Platon désirait que les armées fussent composées d'amants, car quel

amant oserait paraître lâche devant son bien aimé!

«_S'il arrivait, par quelque enchantement, qu'une ville ou qu'une armée

ne comptât que des amants et des aimés, il serait impossible que cette

cité ou cette armée n'eût pas trouvé par eux la plus sûre garantie de

sa prospérité. De tels hommes, en effet, s'abstiendraient de tout mal

et ne se voudraient mutuellement que du bien: et, dans les combats, des

soldats ainsi unis vaincraient quoiqu'en petit nombre,--et pour ainsi

parler--toute l'humanité. Plutôt que d'être vu de son aimé déserter son

poste et jeter bas ses armes, l'amant préférerait accepter d'être alors

aperçu de l'armée entière; et pour ne point subir cette honte, souvent

il choisirait la mort._» (Platon).

En effet, quel courage surpasse celui de Patrocle et de son ami Achille.

Achille «_n'hésita pas à secourir Patrocle, à ne pas seulement mourir

pour lui sauver la vie, mais à mourir encore après le meurtre accompli

de son aimé._«(Platon).

«_Achille n'aimait point Patrocle pour le seul plaisir de rester assis

vis-à-vis de lui. Mais leur amitié se doublait par un plaisir commun.

Aussi lorsque Achille pleure la mort de Patrocle, sa douleur éclate

avec l'accent de la vérité._» (Lucien).

«_Quel commerce plus doux que tes embrassements?_» (Homère).

Et dans Shakespeare, Patrocle, craignant qu'à cause de lui Achille ne

compromette sa gloire en gardant trop longtemps une attitude passive,

efféminée, l'incite de cette façon:

«_C'est moi qui suis condamné pour ceci, ils pensent que mon peu

d'appétit pour la guerre et votre grand amour pour moi vous retiennent

ainsi. _» (_Troilus et Cressida_, acte III, scène III).

On se rappellera aussi toute la subtile délicatesse que met Platon

à différencier la supériorité de l'amant par rapport à l'aimé, sans

concevoir la possibilité que l'un ou l'autre puisse être répréhensible.

«_L'épris, en effet, est plus divin que l'élu, car l'épris est inspiré

par Dieu._»

«_Je ne connais pas un bien plus grand pour un adolescent que la

possession d'un amant vertueux, et de bonheur plus précieux pour

un amant que l'élection d'un digne favori..._

(Banquet, trad Mario Meunier).

Personne n'a jamais songé à discuter certains goûts d'Hercule, de

Zeus. Il est vrai qu'ils ne nous touchent pas de près! Une esquisse,

attribuée à Michel-Ange, exalte même cet aigle divin qui emporte dans

ses serres l'adolescent Ganymède, au corps extasié. Ils sont si haut

dans les airs que ni l'un ni l'autre ne semble conscient des jappements

que leur adresse un roquet resté là-bas tout au loin sur la terre.

Les défenseurs de la vertu de Shakespeare, de Sappho, de Verlaine, de

Rimbaud, etc..., sont issus sans doute de l'ours à pavé de La Fontaine

ou de ce chien dessiné par Michel-Ange.>

Plutôt que de blâmer, en persécutant nos dissemblables, cherchons à

surprendre dans la nature ou la divinité leurs causes et leurs raisons

d'être.

Dans la Genèse, aussi bien que dans les livres sacrés hindoux et

persans, il est écrit que l'être primitif fut créé mâle et femelle.

Aristophane, dans le Banquet, nous donne de curieuses explications sur

la séparation des Androgynes.

Ève formée de la côte d'Adam, n'est que la parabole d'une division

semblable. (Naissance d'Ève, autrement conçue par Salomon Reinach.

_Revue de l'Histoire des Religions_, 1918).

Il reste encore des exemples dans certains animaux et dans les végétaux.

Il semble naturel que des êtres, nés de deux sexes, portent parfois

leurs doubles attributs mélangés. Hommes par le corps, femmes par

l'esprit, ou le contraire, ou une fraction du contraire, variables à

l'infini. Il y a des androgynes d'esprit aussi bien que de corps.

La gynécologie, ainsi que l'esthétique grecque, reconnaît l'influence

des objets extérieurs sur la gestation, et il serait temps d'observer

l'influence de la pensée des femmes enceintes «prégnant»--sur leur

enfant--pensée qui, chez les orientales, se borne peut-être à une

influence ou à une habitude, car c'est toujours un fils qu'elles

doivent réclamer, mais la vie du harem, composée de femmes, souvent

amoureuses ... peut influer autant qu'une volonté précise sur le

sexe moral de l'enfant qu'elles portent. Combien d'entre les femmes

occidentales, obsédées par le désir d'un fils ou d'une fille,

choisissent jusqu'au nom masculin ou féminin qu'ils doivent recevoir

en naissant; et les témoins de la délivrance ne constatent que le

sexe corporel, seul abandonné aux hasards de la nature, la femme ayant

peut-être inconsciemment formé, selon son choix, le sexe intérieur de

son enfant.

De quel courage viril est douée mademoiselle de Maupin, celle qui se

battit en duel, et qui mit à feu un couvent pour en libérer une des

sœurs qu'elle convoitait (Voir Théophile Gautier, _Mademoiselle de

Maupin_, et G. Letainturier-Fradin, _La Maupin: sa vie, ses duels, ses

aventures)._

Sappho songe peut-être aussi à arracher sa bien-aimée à celui qui la

possède.

_«Il me paraît l'égal des dieux, l'homme qui est assis en ta présence

et qui entend de près ton doux langage et ton rire désirable, qui font

battre mon cœur au fond de ma poitrine. Car lorsque je t'aperçois, ne

fut-ce qu'un instant, je n'ai plus de paroles, ma langue est brisée,

et soudain un feu subtil court sous ma peau, mes yeux ne voient plus,

mes oreilles bourdonnent, la sueur m'inonde et un tremblement m'agite

toute; je suis plus pâle que l'herbe et dans ma folie je semble presque

une morte... Mais il faut oser tout_». («_Ode à une femme aimée_»;

Sappho, trad. Renée Vivien).

Elle est plus orgueilleuse dans la paraphrase «d'Anactoria» de

Swinburne:

«_M'ayant faite moi il ne me détruira pas,_

_Ne me détruira ni ne m'assouvira, comme des troupeaux à lui_

_Qui rient, vivent an peu, et sont contents de leurs baisers_

_Et leurs amours sont rapides et légers_,

_Et la mort certaine les enserre_...

_«Moi, Sappho, serai une avec toutes ces choses._

_Avec toute chose qui plane éternellement; et mon visage_

_Entrevu, mes chants écoutés dans un étrange domaine,_

_S'enrouleront à l'esprit des hommes..._»

(Je ne connais qu'une tirade aussi magnifique dans l'exaltation de son

entité: c'est lorsque Satan répudie à son tour Jéhovah, dans Milton).

Et dans ses «Sapphics»:

«_Ah the singing, ah the delight, the passion_!

_All the Loves wept, listening; sick with anguish_,

_Stood the crowned nine Muses about Apollo_;

_Fear was upon them_,

«_While the tenth sang wonderful things they knew not._

_Ah the tenth, the Lesbian_!...»

Les livres de physiologie traitent d'exemples parfois moins poétiques,

et autrement définis: «En naissant elle était très petite. Sur un

portrait d'elle à 4 ans, le nez, la bouche et les oreilles sont

d'une grandeur anormale et elle porte un petit chapeau de garçon...»

(_L'inversion sexuelle_ par Havelock Ellis. Cas. IV, etc):

«_Il a beaucoup de soldats dans sa famille... N'aime pas les sports,

mais la musique, les livres, la mer. Ne peut pas siffler._

«_Son aspect n'a rien d'anormal, sinon un air de jeunesse. Il voudrait

avoir un fils, mais craint le mariage._»

«... _Je crois que l'affection entre personnes du même sexe, même si

elle comprend la passion sexuelle et sa satisfaction, peut conduire aux

résultats les plus merveilleux que la nature humaine puisse atteindre.

Bref, je mets l'amour inverti sur le même plan, exactement, que l'amour

normal.._»

«_Comme la race ne semble pas en danger immédiat de périr, je le laisse

à ceux qui l'aiment._»

D'ailleurs on pourrait presque ériger en proverbe: prolifique comme un

inverti, vu le nombre d'enfants que nombre de ceux-ci infligent à leurs

épouses. En revanche «_ces dames de l'île_» n'apportent au mariage

qu'un ou deux exemplaires humains--normaux et fort bien réussis

généralement.--La nature voulant affirmer sans doute par celles-ci et

ceux-là ses inébranlables capacités d'équilibre et loi de compensation.

Si j'ai choisi mes exemples plutôt dans la littérature, c'est que

les êtres doués d'expression se racontent avec plus de subtilité et

d'étendue, et dans une forme plus acceptable.

La légende nous a fait connaître: Alexandre le Grand, Parménion,

Aristogiton et la fidélité inébranlable d'Harmodius; ils renversèrent

le pouvoir des tyrans athéniens Hippias et Hipparque (Voir Platon).

L'amour d'Adrien pour Antinoüs:

«_You heard from Adrian's gilded barge the laughter of Antinoüs._»

(Oscar Wilde).

Voyant qu'Adrien, pour lui, négligeait ses devoirs d'État, Antinoüs

se noya pour le libérer de l'enchantement qu'il subissait, ou pour

d'autres raisons... Et le Nil le reçut.

«_The ivory body of that rare young slave._

_With his pomegranate mouth!_» (Oscar Wilde).

Lesbie et cette esclave que Catulle nommait «son moineau», dont il

était à la fois admirateur et jaloux. (Voir le conte de Catulle Mendès

_Le moineau de Lesbie_, aussi son curieux _Mephistophela_.)

«_Il n'y a donc pas de détails libidineux?»--murmure en lui-même le

public oiseux, désappointé, avec une nuance de reproche.--Ce public, à

l'esprit vide, est généralement dépravé._

_Ainsi vous observerez chez les chiens:--deux chiens courent tout

d'abord en se rencontrant aux parties honteuses de leurs anatomies, en

effectuent un examen complet, et plus ou moins satisfaisant. Ceci fait,

leur curiosité pour autre chose se réduit à néant, et les voilà prêts à

repartir, ayant élucidé le nœud de la question._» (Carlyle, Frédéric

the Great).

La liste interminable des chroniques scandaleuses, etc., serait

peut-être moins longue que les cas actuels, plus probants encore, mais

que je ne veux citer, l'inversion n'étant pas encore revenue tout à

fait à la mode, malgré que certains petits faiseurs d'embarras, pitres

des arts, espèces de plagiaires de femmes, faux mignons ou damoiseaux

dégénérés, de préférence homosexuels, sont admis dans un certain monde

où les frivolités de toute espèce les réclament. Si les homosexuels de

plus d'envergure ne s'y rencontrent guère, c'est que toute véritable

passion rend insociable.

«_Ah! leurs petits vices, ah! le pauvre vice maigre!... Comment

s'indigner des modestes exploits des petits hors-nature?... Les doux

crétins qui pensent aimer le vice ne l'aiment même pas. L'éphèbe vêt

l'éphèbe en femme. S'il haïssait le sexe adverse--ainsi que Renée

Vivien: «On m'avait condamnée aux laideurs masculines»--«il serait

beau comme ce qui vit sous l'ordre d'une fureur. Mais en humbles

«gosses», ils singent le Féminin. Pâles cabots qui ne se passent pas de

mise en scène. Le vrai vice n'est possible que dans l'esprit. Le doux

corps, n'est jamais qu'un benêt, un innocent (sans nuisance, au sens

latin)..._»

«... _Si un homme aimait sans faillir un homme jusqu'à la vieillesse,

et n'importe comment, je les saluerais tous les deux comme un défi à la

faible nature..._» (Aurel, _La semaine d'amour_).

_«Il y a quelque chose de charmant dans l'union de deux jeunes femmes,

à la condition qu'elles veuillent bien rester féminines toutes les

deux..._» (Pierre Louys, _Aphrodite_).

«_Il y avait une jolie femme dans cette société: Madame B..., mais elle

faisait l'amour avec un autre point d'interrogation noir et crochu,

Mademoiselle de M... (Et, en vérité, j'approuve ces pauvres femmes)._

Vie de Henri Brulard, page 98.

Autobiographie de _Stendhal_, publié par Casimir Styenski (Emile-Paul).

En lisant attentivement «La Colère de Samson», d'Alfred de Vigny, il

semble clair que l'infidélité qu'il reproche à la Dorval (à peine

déguisée en Dalila) est toute féminine:

«_Elle rit et triomphe; en sa froideur savante_,

_Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante_

_De ne rien éprouver des atteintes du feu._

_A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu_;

_Elle se fait aimer sans aimer elle-même;_

_Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime;_

_L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.--_»

«_La femme aura Gomorrhe et l'homme aura Sodome_».

... _Et se jetant, de loin, un regard irrité_,

_Les deux sexes mourront, chacun de son côté._»

Mais que ceux qui craignent la fin de l'espèce se rassurent!

«_Les deux sexes mourront, chacun de son côté_» lorsqu'ils ne se

jetteront plus «_un regard irrité_»...

Nous sommes encore loin de cette entente indifférente qu'il nous

est permis de supposer entre Gomorrhe et Sodome (qu'en doit dire

prochainement Marcel Proust?)

L'amour de Ruth pour sa bru s'exprime avec une piété plus fervente

qu'il n'est généralement admis de la part d'une belle-mère ...

occidentale.

«_Noémi dit à Ruth: Voici, ta belle-sœur est retournée vers son

peuple et vers ses dieux; retourne, comme ta belle-sœur. Ruth

répondit: Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi. Où

tu iras, j'irai, où tu demeureras, je demeurerai; ton peuple sera mon

peuple, et ton Dieu sera mon Dieu; où tu mourras, je mourrai, et j'y

serai enterrée. Que l'Eternel me traite dans toute sa rigueur, si autre

chose que la mort vient à me séparer de toi!_»

Et l'amitié de David pour Jonathan est encore moins équivoque:

Oraison funèbre du jeune conquérant:

«_Tu faisais tout mon plaisir._

_Ton amour pour moi était admirable,_

_Au-dessus de l'amour des femmes._»

Les mystères de la Bona Dea n'admettaient aucun homme dans leurs

réunions sacrées.

_Comme autour de l'autel les femmes de la Crète,_

_Nos corps dansent la danse ancienne et secrète._

(«Actes et entr'actes.» N. C. B.)

Ce qui fut peut-être un culte (?) pour elles, devint sous l'abbesse de

Chelles un prétexte à débauches.

Si quelqu'un ne m'avait pas empruntés les deux livres où Westermark

traite du «Development of the Moral Idea», je pourrais donner

d'intéressantes citations sur ces mœurs très répandues chez quelques

tribus que nous nommons sauvages.

Peu connu, ce chef-d'œuvre de Charles Warren Stoddard: «South-sea

Idyls»,

Je me souviens trop nébuleusement de certaines légendes chinoises, dont

il nous reste, réalité très mince, des boys et fumeurs d'opium,

En Perse, les amants choisis pour le plaisir des Shahs...

Les Mille et Une Nuits abondent en chants, en poèmes d'un adolescent à

un autre; et il est question de jouvencelles amoureuses dans l'Histoire

du Capitaine de Police et des deux poules, etc., etc...

Les différences atmosphériques, (rendons-les responsables une fois de

plus!) et les types humains qui en résultent, n'ont fait qu'augmenter

le «Malentendu». (Le malentendu, cette espèce de tour de Babel où tous

disent des choses à peu près pareilles sans se comprendre).

Tel cénacle londonien exclura l'intrus, qui, en la présence de l'auteur

des «Two magies» ou d'un «Régiment of women» osera parler de «Colette à

l'école!» Sans qu'il soit pour cela des Antipodes, l'Anglais ressentira

toujours de la gêne (une gêne souvent recherchée) devant la franchise

latine. Franchise poussée jusqu'à l'exhibitionnisme chez certains

écrivains. Et l'Angleterre demande comme dernière bienséance, _at least

the shadow of a doubt_! Est-ce cette «ombre d'un doute» qui permet à

Lady M... de critiquer sévèrement les mœurs de l'empereur Adrien, tout

en regrettant de ne pouvoir faire escale à Mytilène «to have a dish of

tea with Sappho?» (Mémoires de voyage de Lady M..., XVIIIe

siècle).

Lady M..., si toutefois elle soupçonnait la renommée de Sappho, semble

moins la condamner qu'Adrien à cause de l'intérêt qu'elle, poétesse

aussi, portait à un confrère.--et discuter prosodie avec la «dixième

muse» eût été certes plus profitable qu'avec son Alcée: Pope.

Il y a autant de préjugés que de classes, de castes de contrées, de

coutumes et de climats. Seuls, les pornographes de tous les pays me

paraissent se ressembler; mais l'érotisme descriptif, cette exagération

de précisions inexactes, est en général aussi loin de la vraisemblance

que de l'art--sauf au Japon et chez A. Beardsley, où l'exagération sert

si merveilleusement à rendre l'impression ressentie. En Angleterre,

à ma connaissance--si imparfaite--il n'y a que A. Beardsley qui dans

son roman «Vénus et Tannhaüser» ait excellé dans le genre d'érotisme

fantaisiste et descriptif jusqu'au chef-d'œuvre. Et, dans le genre

de l'érotisme mystique, son dessin de l'Assomption de la Vierge et de

sa demoiselle élue nous montre jusqu'où la perversité puritaine peut

s'élever.

Les mièvreries du XVIIIe siècle français sont des enfantillages

espiègles, sujets d'éventails galants, bergerie, amitiés amoureuses

de reines, liaisons si peu dangereuses, piments visuels, petits jeux

d'alcôve, lits toujours défaits pour gens de cour, aux sensualités

continues, émoussés plutôt que pervertis.

Il a fallu que le romantisme vienne ajouter l'innovation de ses «femmes

damnées» pour galvaniser d'un semblant de «vice» infernal ces couples

féminins et pour dissiper la fadeur et les «désordres charmants» de

ces «tourterelles». Car, quel Français élevé à contempler les Greuze,

etc..., ne trouve en effet charmant «deux petites femmes ensemble» tout

en étant trop de l'époque du libertinage plaisant pour ne pas sentir

exagérés et manquant de mesure «les rires effrénés mêlés aux sombres

pleurs» auxquels se vante--«dès l'enfance--d'assister Baudelaire.

(Baudelaire qui reste cependant complaisamment XVIIIe en décrivant le

décor et jusqu'aux coussins et éclairages de la scène entre Hippolyte

et Delphine.) Mais ici l'influence _psychique_ plutôt que _physique_

rapproche ce romantique protestant? de la tendance anglo-saxonne. Et

les perversités d'âme intéressent à juste titre davantage ce cérébral

que les perversités plus limitées du domaine corporel. Même à ces

écrivains d'un ordre érotico-cérébral, il répugnerait de s'arrêter aux

grouillements plastiques d'un Rodin, groupements de femmes damnées et

autres ou à des complexités de muscles, de chairs ou d'épidermes. Ils

échappent ainsi aux rigueurs de la censure anglaise en creusant assez

profond pour s'esquiver dans les souterrains infernaux où fermentent

tous les miasmes, où toutes les anormalités--d'être obscures--sont

permises.

Outre-Manche, où les idées sont admises comme des joujoux sans danger,

on exerce une vigilance extrême contre les simples «hors nature» dont

les perversités ne se manifestent que charnellement et le charnel en

général est «tabou»; comme résultat, les races nordiques n'ont pas

moins de «pervertis» et beaucoup plus de détraqués. Quoi qu'il eût sa

mode en France, je suppose le Satanique davantage un attribut de la

nature septentrionale. Lucifer a dû être un Nordique! L'imagination

confinant à la folie et les bizarreries de l'esprit ne semblent pas

être une fleur exotique des sens, mais bien une «fleur du mal» des sens

en protestation contre eux-mêmes et leur libre éclosion.

Les contes de fées, les revenants et les fantômes et toutes les

floraisons étranges, délicates ou maladives de l'esprit viennent plutôt

des brumes. Mais la désapprobation puritaine où sont tombées les

choses de l'amour me semble aussi incompréhensible que l'égrillarde

incompréhension de la tolérance parisienne.

Les Grecs («qui nous débarrassera des Grecs?»--celui qui les égalera!)

semblent encore en ceci avoir su donner le ton juste. Car l'amour,

qui ne saurait s'arrêter à un sexe, n'est ni vicieux, ni puéril, ni

joli, ni satanique--car il y a dans chaque amour et tous les amours

et tout l'amour: L'amour sans frontières, identique et multiforme;

et qui n'obéit qu'à des influences élémentales, à des attractions et

à des volontés encore mystérieuses. A. Symonds (voir: _A problem of

Ethics_, complément de son _Problem in Greek Ethics_) en écrivant

à Whitman, pour lui poser la question d'une façon tout à fait

physiologique, n'embrouilla que davantage le malentendu, car Whitman ne

s'explique-t-il pas lui-même:

_Mon enveloppe n'est pas une dure coquille_,

_Je possède sur toute ma surface de prompts conducteurs que je marche_

[_ou que je m'arrête_,

_Ils saisissent chaque objet et le font pénétrer sans peine en moi._

_Je n'ai qu'à remuer, bouger, toucher avec mes doigts_

[_pour être heureux_,

_Le contact du corps d'une autre personne avec le_

_mien, c'est assez, je ne puis guère supporter davantage._

La conjonction physique, qui inquiète tant de physiologistes, semble en

effet essentielle dans les attractions purement animales et la seule

raison d'être des caprices charnels. Il n'est cependant que le détail

dans les grands amours, qui souvent même s'en passe--car leur désir

trouve sa satisfaction non dans un geste mais dans le fait même que

l'être aimé existe. Sa présence est une si fine griserie qu'elle semble

déjà un contact de tout l'être, par des antennes si délicates qu'on y

oublie le plus grossier ajustement physiologique:

Transporté par ses sens comme au-delà des sens.

Les fiancés épris se regardent dans les yeux et y puisent une volupté

éthérée qui ne semble rien avoir de physique et ils ne s'accouplent

peut-être que lorsqu'ils ne se grisent plus assez autrement. Ainsi, ils

recherchent l'oubli du «Paradis perdu» qui fut un état d'innocence--de

si capiteuse innocence que rien jamais ne pourra y suppléer, ni

l'égaler.

Un des rares romans anglais que j'aie lu, et qui m'a découragé d'en

lire d'autres, contient cependant cette déclaration très juste, il me

semble: «_Ce jour-là, ils pensèrent à autre chose qu'à leur amour et ce

fut le commencent de sa fin._»--et sans doute aussi (ce que le roman

anglais tait par pudeur), le jour de leur premier baiser sensuel.

Le corps des amants existe l'un pour l'autre afin que leur désir puisse

travailler à sa propre destruction.

... «_gestes étranges_

_Que pour tuer l'amour inventent les amants._»

(Paul Valéry).

Cette destruction n'est qu'une question de temps variable à l'infini,

et c'est peut-être l'appréhension de cette fin qui donne une impression

de honte et de défaite et de faute commise et que dissimule parfois

la joie de l'emprise, à laquelle viennent s'ajouter le plaisir, les

compréhensions physiques, la tendresse et l'habitude, ces formes de la

pitié.

L'abstinence libère également le désir et le détourne tôt ou tard.

Il se meurt donc également d'abstinence et de satiété, mais il est

préférable que ce soit de satiété? Qu'il soit, est seul essentiel. Les

détails de ses réalisations sont des secrets «d'alcôve» qui ne nous

regardent pas.

Je nomme donc amants tous ceux qui, quel que soit leur sexe, s'aiment

d'amour. Qu'ils se soient ou non «possédés» est une affaire de

circonstances, de volonté, de préjugés ou de physiologie.

Je le répète, ils sont l'un et l'autre et peuvent être l'un à l'autre

même au delà de ces faits et gestes...

La «Vénus terrestre» se différenciait trop de la «Vénus céleste» pour

que les anciens n'eussent pas à blâmer les amours de Bassa, Philaenis,

etc... tout en glorifiant Sappho.

Mais des auteurs, tels que Juvénal, Martial, Lucien, ne peuvent

comprendre que la Vénus terrestre--ses jeux sont vraiment bien limités.

Et comment s'intéresser à ses gymnastiques érotiques, à tout ce

mécanisme des viscères qu'ils décrivent?

Aimer un corps de tout son corps--sans plus--ne devrait appartenir

qu'au règne animal.

Aimer une âme de toute son âme est déjà du règne des esprits, mais que

l'être humain (doué d'un corps et doué d'une âme) aime le corps--de

toute son âme.

La Vénus céleste transfigure le corps qu'elle possède. Sous son

influence le langage s'élève et devient rythme: une lyrique brûlure:

_On peut bien dire que les paroles de Sappho sont aussi mêlées de

flamme, et quelle exalte dans ses vers l'ardeur dont elle brûle_»

(Plutarque «De l'Amour»).

«_On ne saurait blâmer la charité de Mlle Le Fèvre_ (Aussi de Welcker,

Gorsse, Wilamowitz Moellendorff, Th. Reinach...), _qui a tâché, pour

l'honneur de Sappho, de rendre le fait incertain; mais je la crois trop

raisonnable pour se fâcher que nous en croyions nos propres yeux. L'ode

que Longin a rapportée n'est point du style d'une amie qui écrit à

son amie: tout y sent l'amour de concupiscence sans cela, Longin, cet

habile connaisseur, ne l'eût pas donnée comme un modèle de l'art avec

lequel les grands maîtres peignent les choses; il ne l'eut pas, dis-je,

donné comme un exemple de cet art la manière dont on ramasse dans cette

ode les symptômes de la fureur amoureuse..._

«Pierre Bayle, _Dictionnaire critique,_ 1697 (nouvelle édition, 1820,

tome XIII, art. Sappho, p. 94).

«_Les ouvrages de Sappho ne renferment-ils pas tous les principes de

Socrate sur le sujet de l'amour? Socrate et Sappho me paraissent avoir

dit la même chose, l'un de l'amour des hommes et l'autre de l'amour des

femmes. Ils annoncent qu'ils ont de nombreuses amours et que la beauté

est toujours sûre de les enflammer. Ce qu'Alcibiade, Charmide et Phèdre

sont pour Socrate, Gyrinne, Atthis et Anactorie le sont pour Sappho: et

si Socrate a pour rivaux, sous certain rapport, Prodicos, Gorgias,

Thrasymaque et Protagoras, Sappho a pour rivales Gorgo et Andromède.

Tantôt elle leur fait des reproches, tantôt elle les querelle; tantôt

elle le prend avec elles sur le ton d'ironie qui était si familier à

Socrate. (... «Tu me parais une enfant non encore formée.») Socrate

tourne en ridicule le costume et les attitudes des Sophistes, Sappho

parle d'une «femme vêtue comme une paysanne qui ne sait pas relever sa

robe sur ses chevilles». Sappho marie ces idées en comparant l'amour

à de la douce-amère, à de l'aigre-doux. Socrate traite l'amour de

sophiste. Sappho le traite de conteur. Les transports d'amour de

Socrate pour Phèdre sont des transports de Bacchante; «l'amour agite

l'âme de Sappho comme les vents agitent les chênes des montagnes._»

(Maxime de Tyr).

«_Ainsi Sappho réunissait dans sa maison, quelle appelait la_ Maison

amie des Muses _de belles jeunes amies avec lesquelles elle chantait

et auxquelles l'attachait l'amour exalté d'une méridionale au sang

chaud..._» (W. Christ, _Histoire de la littérature grecque_, 1890, p.

128).

Havelock Ellis _Cas XIV._ «_Il admet que la promiscuité des écoles,

casernes, bateaux, télégraphes, usines, etc..., tend à développer des

passions qui, si les relations avec des filles et des femmes étaient

plus faciles, prendraient la forme ordinaire._»

Clemence Dane attribue leur développement à l'éducation séparée;

elle conclut en faveur de la co-éducation, la co-éducation, tendance

moderne, avec ses avantages et ses désavantages.

Mais combien d'enfants élevés dans leur famille avec sœurs, frères et

amis, furent cependant subjugués par ces amours?

Ceci arrive aux êtres les plus délicats et les plus gardés, aussi bien

qu'aux êtres les plus libres. Ils ne choisissent pas toujours le sexe

opposé, le dissemblable, ce serait d'une simplicité plus que naturelle.

L'instinct sexuel, trop affiné, perd son influence, dévie, et d'autres

influences prennent sa place.

Puis, les enfants sont souvent aussi étrangers à leurs proches qu'à

leurs maîtres d'école; il les craignent également et tout leur

_hero-worship_ se détourne de la famille, ou naturelle ou imposée.

Certains d'eux, offusqués par les descriptions chuchotées de la nuit

de noces, de l'enfantement, par cette cohabitation de bébés, tout ce

quotidien de nourrices, de maternités exhibées dans tant de familles

(les femmes en gestation ou en allaitement sont souvent obscènes et

scatologiques), forcent leur sensibilité brutalisée à chercher une

issue qu'elle semble trouver dans l'amour ultra-terrestre de leurs

semblables, car l'attirance adulte ignore généralement ces bases

physiologiques. Si elle s'y soumet, ce n'est que graduellement, sans

viol de ces pudeurs que comportent les unions sanctionnées.

Comment inspirer des êtres délicats d'un sens d'imitation pour de

telles inconvenances, car l'être non troublé et chez qui l'instinct est

faible ne peut être que choqué par toute cette répétition de la vie

qu'un aîné contemple. Il devrait en être à mille lieues. Et ces mille

lieux, il les trouve dans un attachement qui le console de tout cet

attirail de nourricerie, auquel il a échappé sans humiliant souvenir.

Il ne veut même pas penser qu'il était ce même nourrisson débordant, de

toute part, qui fait rire les robustes, mais rougir les pudiques.

Puis, ce délicat, incompris, même par ses frères et sœurs, devient

cachotier, de plus en plus «pas comme tout le monde». Par une

application à rebours, il tient même à se différencier de ce qui le

révolte, il vit à l'écart.

Puis il trouve ou ne trouve pas l'âme sœur, le corps fraternel. Que

d'exemples d'enfants malheureux et hors de l'entourage qu'il leur

faudrait dans la famille ou au pensionnat,--le pensionnat semblerait

les froisser même moins, étant d'une dissemblance plus anonyme.

Ceux-ci, malmenés par les leurs, ont des sensibilités hypertrophiées.

Ils vibrent et ressentent, au lieu de croître lentement. Leurs nerfs

à nu, cordes faussées, répondent cependant au moindre courant; ils

n'existent que par impressionnabilité. Leur être et leur bien être se

transportent du corps au cerveau. Leur émotivité mûrit au détriment de

leur animalité, sans pour cela en faire des hystériques névropathes.

Ils sont tout au plus des artistes, des poètes embryonnaires, des

anormaux tout d'abord, par esprit de contradiction. Ils comprennent

plus tard et tirent de leur mentalité exacerbée des existences

plus remplies de peines et de joies, et d'aventures et de pensées

délicates que bien d'autres. Qu'apportent-ils? A quoi servent-ils?

La nature, prolifique et réitérante à l'origine, produit ensuite et

laisse évoluer une espèce rare, un exemple d'une variété unique et

stérile: un monstre, un étrange chef-d'œuvre. L'être humain n'est-il

pas déjà, vis-à-vis de la nature, un monstre, un chef-d'œuvre. Quel

animal, comme lui, excelle à tuer, sait se servir de ses facultés pour

diversifier, multiplier ses joies?

Ils savent cela mieux que personne, mais étant souvent des délicats

trop délicats, ils deviennent hargneux comme les habitants de Capoue

et s'inventent des tortures lorsque la société ne leur en inflige

pas. Médiums qui n'ont plus le choix, ils s'imprègnent sans cesse de

toutes les nuances. Leur plaque sensible, résonnant trop, finit par

être meurtrie et douloureuse, état que le monde vient aggraver par son

opprobre.

Ce n'est donc pas une question d'éducation, de civilisation,

d'hérédité, de race, de climat, puisque ces amours se trouvent chez

les bergers de l'Arcadie, et les doux sauvages de Honolulu, etc. (voir

énumérations universelles dans préface de John Addington Symonds:

_A problem in modern Ethics_, là aussi ses aptes réfutations des

hypothèses de Carlier de Moreau, de Burton, de Lombroso, de Tarnowski,

de Krafft Ebing, en faveur des Urnings et «psychical hermaphrodite»

de Ulrichs, ou des hypothèses de Magnan: «un cerveau féminin dans un

corps masculin», etc.) C'est une question psychique, et tout en étant

animale, c'est cependant un écart du règne animal.

Nous sommes presque tous d'un composé humain si complexe qu'il faut

répéter que chacun de nous possède des principes masculins et féminins.

Quelle femme n'est mâle en quelque sorte, quel homme n'a reçu quelque

compréhension ou attributs féminins, qui nous rappelle au temps qui

précédait la division des sexes.

L'hermaphrodite existe encore et de multiple façon.

Swinburne traite l'Hermaphrodite du Louvre comme l'apogée de l'être

double, de façon plastique

«_Pour quel étrange but quelque étrange dieu a-t-il_

_fait belle_

«_La double floraison de deux fleurs sans fruits?..._

«_A toi qui es la créature des heures stériles_?

(Trad. M. Gabriel Mourey).

Mais cette dualité, d'être généralement invisible n'en est pas moins

réelle?

Balzac qui a touché à tout (Voir «La Fille aux yeux d'or») a effleuré

ce sujet, le limitant sans le préciser, dans Seraphitus-Séraphita:

l'Être double-l'Être complet.

Pensées d'une amazone · 第 24 / 48 题