«... _Il cultiva à la fois jouvenceaux et jouvencelles.»_
_Mille et Une Nuits_, trad. Dr Mardrus.
_«Et celui qui dit qu'aimer est un vice, est envieux,
novice tout à fait ou, par sécheresse, impuissant à aimer._»
CHAUCER, trad. Taine.
«_Maudit soit à jamais le rêveur inutile_
_Qui voulut le premier, dans sa stupidité,_
_S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,_
_Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté._»
Charles BAUDELAIRE.
«_Ces passions qu'eux seuls nomment encor amours_
_Sont des amours aussi, tendres et furieuses,_
_Avec des particularités curieuses,_
_Que n'ont pas les amours, certes, de tous les jours._
_Même plus quelles et mieux qu' elles héroïques,_
_Elles se parent de splendeurs d'âme et de sang_
_Telles qu'au prix d'elles les amours dans le rang_
_Ne sont que Ris et feux ou besoins érotiques..._
«_Dormez, les amoureux! Tandis qu'autour devons_
_Le monde, inattentif aux choses délicates,_
_Bruit ou gît en somnolences scélérates,_
_Sans même, il est si bête! être de vous jaloux._
_Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l'aventure_
_De fiers damnés d'un plus magnifique sabbat!_
_Et salut, témoins purs de l'âme en ce combat_
_Pour l'affranchissement de la lourde nature!_
VERLAINE, Parallèlement.
Si le monde en général le méprise sans y avoir réfléchi, c'est qu'il
est rarement tolérant au-delà de ses besoins personnels.
--D'ailleurs, depuis que Dieu fit Ève avec une côte d'Adam, rien n'est
normal.
Si le péché originel avait été un péché original!
Flaubert fut critiqué pour avoir écrit: «L'amant pleura l'amant».
Une vieille loi des puritains débarqués en Amérique: «_Ye dirty fellow
that lieth with ye dirty fellow shall swing until he die._»
C'est ce même esprit qui condamna en Angleterre au hard-labour, Oscar
Wilde, et qui motiva le suicide d'un général anglais, colonial, qui,
malgré son courage exceptionnel, fut poursuivi pour ce menu fait.
Un Français de la Cour de Henri III ou un courtisan de l'«Elisabethan
Period» serait bien étonné de telles rigueurs:
_«Bel adolescent... tu es à moi ... je suis à toi..._
_Ainsi qu'au premier jour où je consacrai ton beau nom._»
«... _Tu possèdes un visage de femme peint par la main même de la nature,
Toi, maître-maîtresse de ma passion!_...» (Sonnets de Shakespeare).
On se rappellera que Lycurgue déplorait une infiltration d'esclaves à
Sparte, craignant qu'elles ne détournassent les jeunes gens de leurs
tuteurs, pour les conduire à la débauche. (Voir aussi Plutarque,
Œuvres Morales, tome III, _De l'Amour,_ IVe édit. Hachette).
On a fait du mot «platonique» un contresens.
«_Socrate, qui se connaissait en amour aussi bien qu'un autre, reposa
sous la même chlamyde qu'Alcibiade, qui ne se leva point franc de ses
atteintes._» (Lucien).
Et si Socrate le repousse avec ironie, ce n'est pas par un principe de
chasteté, mais parce qu'il ne le conçoit pas capable de lui donner en
échange un amour assez beau:
«_... Et ce n'est pas moi seul,--dit Alcibiade,--qu'il a ainsi traité;
c'est Charmide, fils de Glaucon, c'est Euthydème, fils de Dioclès,
et une foule d'autres qu'il a déçus en feignant de vouloir jouer
auprès d'eux le rôle d'un amant, alors qu'il tenait plutôt celui du
bien-aimé.»_
«... _Tout Eros n'est pas en soi louable et beau, mais seul est beau
celui qui nous incite à aimer en beauté..._»
«... _Il advient par là, à ceux qui se livrent au hasard des
rencontres, de s'attacher à ce qui est bon tout aussi bien qu'à ce qui
est mauvais._»
Platon semble se résumer, lorsqu'il fait dire à Pausanias:
«_Toute action en tant que l'on agit, n'est en elle-même ni bonne ni
mauvaise ... rien ... n'est beau en soi, mais tout peut le devenir par
la manière dont l'action s'accomplit..._
«... _Toute action n'est en soi ni belle ni laide; elle devient
belle si elle est faite en vue du beau, laide, si c'est le laid qui
l'incite._»
_Banquet,_ traduction Mario MEUNIER.
Je trouve dans l'universel Walt Whitman un «Love of Comrades», un
esprit plus sensitif que l'esprit platonique, plus rude aussi; mais
d'une même essence. Dans «Leaves of grass», page 95, il fait revivre
«Calamus», l'emblème que _les jeunes gens échangeaient entre eux en
gage de leur amour_: et Walt Whitman demande aux «recorders» à venir
de publier son nom comme _celui du plus tendre des amants ... qui
n'était pas orgueilleux de ses chants, mais de cet océan d'amour sans
limite qu'il contenait ... qui, pensif, loin de celui qu'il aimait,
incertain, étendu dans la nuit sans sommeil, connut trop bien cette
maladive crainte cette moiteur apeurée, que celui qu'il aimait ne lui
fût secrètement indiffèrent._
Et ailleurs:
_Quand j'appris à la fin du jour de quels applaudissements mon nom
avait été salué au Capitole, ce ne fut cependant pas une heureuse nuit
pour moi que celle qui suivit..._
_Mais le jour..._
_... où j'ai pensé à mon camarade cher, mon tendre ami qui était en
route pour me voir, ô alors, je me suis senti heureux..._
«_J'entendis le sibilement du liquide dévalant les sables comme s'il
s'adressait à moi en son chuchotis pour me féliciter._
«_Car celui que j'aime le plus au monde dormait auprès de moi, sous les
mêmes couvertures dans la nuit fraîche._
«_Dans le silence, sous les rayons de la lune automnale, son visage
était tourné vers moi._
«_Et son bras entourait légèrement ma poitrine, et cette nuit-là je fus
heureux._» (_Feuilles d'herbe_, trad. Bazalgette, tome I, page 167,
_Mercure,_ 1909).
On connaît:
«_Tes yeux las se sont clos, ô visage parfait._
_Te contemplant ainsi, j'écoute, ô mon amante!_
_Comme un chant très lointain ton haleine dormante._
_Je l'entends, et mon cœur est doux et satisfait._»
de Renée VIVIEN.
et l'émouvant sonnet de Verlaine à Rimbaud:
«... _Bouche qui ris en songe sur ma bouche ..._» ainsi que son «_Laeti
et Errabundi_», dans «_Parallèlement_, où tout leur roman est donné à
entendre:
«_Car les passions satisfaites_
_Insolemment, outre mesure_,
_Mettaient dans nos têtes des fêtes_
_Et dans nos sens, que tout rassure_,
«_Tout, la jeunesse, l'amitié_,
_Et nos cœurs, ah! que dégagés_
_Des femmes prises en pitié_
_Et du dernier des préjugés..._
mais voici que:
«_L'envie aux yeux de Basilic_»
s'en mêle:
«_On vous dit mort, vous. Que le diable_
_Emporte avec qui la colporte_
_La nouvelle irrémédiable_
_Qui vient ainsi battre ma porte!_
«_Je n'y veux rien croire. Mort, vous_,
_Toi, dieu parmi les demi-dieux!_
_Ceux qui le disent sont des fous!_
_Mort_, mon _grand péché radieux..._»
Verlaine est l'esclave de «l'_époux infernal_», que les parents trop
soucieux de sa bonne réputation ont ridiculement voulu prouver chaste.
Chaste en l'honneur de qui, de quoi?
«_On ne se retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l'est
peut-être devenu du moment qu'on aime, parce que le corps que l'on
aime prend une valeur telle qu'on ne peut le qualifier par des mots
impudiques... Pour Verlaine, les relations sexuelles deviennent
chastes lorsqu'elles sont dictées par l'amour, et il ne confond
nullement l'amour avec le besoin physique. L'amour est chaste, quels
que soient ses gestes._»
(_Lettres à l'Amazone,_ Remy de Gourmont).
«_Vous qui me jugez, vous n'êtes rien pour moi._
_J'ai trop contemplé les ombres infinies;_
_Je n'ai point l'orgueil de vos fleurs, ni l'effroi_
_De vos calomnies._
«_Vous ne saurez point ternir la piété_
_De ma passion pour la beauté des femmes,_
_Changeantes ainsi que les couchants d'été,_
_Les flots et les flammes._
_«Rien ne souillera les fronts éblouissants_
_Que frôlent mes chants brisés et mon haleine._
_Comme une Statue au milieu des passants,_
_J'ai l'âme sereine._»
dit Renée Vivien
dans «Le Dédain de Psappha»
Et dans: «A l'Heure des Mains Jointes»:
«... _Vois: j'ai l'âge où la vierge abandonne sa main_
_A l'homme que sa faiblesse cherche et redoute_,
_Et je n'ai point choisi de compagnon de route_,
_Parce que tu parus au tournant du chemin..._
«_On m'a montrée au doigt en un geste irrité,_
_Parce que mon regard cherchait ton regard tendre._
_En nous voyant passer, nul n'a voulu comprendre_
_Que je t'avais choisie avec simplicité._
«_Considère la loi vile que je transgresse_
_Et juge mon amour, qui ne sait point le mal_,
_Aussi candide, aussi nécessaire et fatal_
_Que le désir qui joint l'amant à la maîtresse..._
«_Laissons-les ausouci de leur morale impure..._
«_Nous irons voir le clair d'étoiles sur les monts..._
_Que nous importe a nous le jugement des hommes?_
_Et qu avons-nous à redouter, puisque nous sommes_
_Pures devant la vie et que nous nous aimons?..._
«En débarquant à Mytilène»,
«_Reçois dans tes vergers un couple féminin..._
«_Ile mélodieuse et propice aux caresses..._
_Parmi l'asiatique odeur du lourd jasmin,_
_Tu n'a point oublié Psappha ni ses maîtresses..._
_Ile mélodieuse et propice aux caresses._
_Reçois dans tes vergers un couple féminin..._»
«_Mes mains gardent l'odeur des belles chevelures._
_Que l'on m'enterre avec mes souvenirs, ainsi_
_Qu'on enterrait avec les reines leurs parures.._
_J'emporterai là-bas ma joie et mon souci..._
(Renée Vivien: «A l'Heure des Mains Jointes».)
Lord Alfred Douglas dit au «Poète Mort» (Oscar Wilde):
_Cette nuit, j'ai rêvé de lui, j'ai vu sa face_
_Rassérénée enfin, sans ombre ni tourment_,
_Musique de jadis qui chante éperduement_
_J'entendis sa voix d'or, et son verbe qui trace_
_Sous les vulgarités, l'insoupçonnable grâce._
_Cette voix fait du vide un émerveillement_,
_Revêt tout de beauté comme d'un vêtement_,
_Et le monde n'est plus. La fable le remplace._
_Plus tard il me sembla qu'au dehors d'une grille_
_Je regrettais les mots perdus, à peine nés_,
_Mystère à moitié dit, et que l'heure éparpille._
_Ces contes, oubliés, qu'il contait sans effort_
_Tels des oiseaux chanteurs, étaient assassinés_,
_Ainsi je m'éveillais sachant qu'il était mort._
(Trad. N. C. B. dans «Le double Bouquet»).