LIX

Nous étions encore à table, le souper à peine terminé, lorsqu'on

annonça monsieur et madame Schott.

Wagner fit une grimace drôle, se leva, m'offrir le bras pour passer au

salon.

Mais, dès la porte, je m'esquivai, et, avec Servais, je grimpai au

premier étage, où la femme de chambre de Cosima nous attendait, pour

nous aider à improviser au mieux nos costumes.

Quand nous redescendons, Jacob allume les lumières sur la scène;

écartant un peu les portières, nous jetons un coup d'œil dans le salon.

On est assis, en rangs, les deux nouveaux hôtes en première

ligne. Ils nous apparaissent assez solennels et intimidants: deux

portraits de Franz Hals,--d'un Franz Hals qui aurait vécu sous

Louis-Philippe.--Grands, droits, tout vêtus de noir; lui, en redingote,

haut cravaté de satin; elle, en robe plate et mate, avec à peine au col

un liséré de linge; des ligures maigres, des teints bilieux; rien de

folâtre.... Nous sommes un peu déconcertés.... Bah! la voix du Maître

sonne, rieuse: il est de bonne humeur, tout ira bien. Courage!

Pan!... pan!... pan!

Richter attaque au piano une ouverture fantaisiste où des motifs de

_Tristan et Iseult_ se mêlent à des airs exotiques. On écarte les

draperies.

Une jeune Chinoise brode sous la lampe; mais cette vertueuse occupation

et cet aspect tranquille sont trompeurs: des passions véhémentes

agitent son âme. Elle est mariée à un homme qu'elle déteste, d'abord

parce qu'elle le déteste, et aussi parce qu'il appartient à la race

conquérante: c'est un Tartare. Elle attend son amant, qu'elle adore, et

qui est un vrai Chinois, celui-là.

L'époux est endormi, la nuit profonde; l'amant guette, dans l'ombre.

C'est l'heure de donner le signal: elle ouvre la fenêtre et agite son

écharpe. Au piano, le deuxième acte de _Tristan._

L'amoureux entre impétueusement.

--Mon bien-aimé!

--Ma bien-aimée!... tu es donc à moi!

--Est-ce que tu m'appartiens encore?

--Est-ce là tes yeux?

--Est-ce là ta bouche?

--Là ton cœur?

--Cœur de chou!

--Tige de lotus!

--Canard mandarin!

La musique change: c'est la cinquième scène de _la Walkyrie_, entre

Sieglinde et Siegmund.

--Il dort?

--D'un sommeil profond dort l'époux: je lui ai préparé une

boisson enivrante.

--Pas assez profond encore, ce sommeil! Achevons ce que tu

as commencé: qu'il ne se réveille jamais.

Ils se décident donc à assassiner le Tartare, et à faire disparaître

son corps.

L'amant se glisse dans la pièce voisine, où l'on entend bientôt des

cris, et le bruit d'une lutte, puis le meurtrier revient, traînant

après lui un corps inanimé.

Il faut le faire disparaître, l'aller jeter dans le fleuve, et l'amant

essaye de charger sur son dos le mari mort. Mais ce Tartare, qui était

dans une belle situation, avec le grade de mandarin, jouissait déjà

d'un très gros ventre, et il pèse horriblement, à tel point que le

Chinois s'aplatit sous sa masse, et, il a beau s'efforcer, il ne peut

emporter ce mort trop lourd.

--Eh bien, coupons-le en deux!

Alors, à l'aide d'un grand sabre, ils s'efforcent de faire deux

tronçons du Tartare, ce qui n'est pas trop difficile, étant donnés

les coussins dont il est formé; quand ils y sont parvenus, l'amant

enveloppe une des moitiés dans un tapis et l'emporte; il viendra

chercher le reste la nuit suivante....

Villiers, dans la salle, a déjà deviné que cette première syllabe, mise

en action, doit être: «Tar»,--la moitié d'un Tartare!

Il s'agit maintenant de faire reconnaître l'illustre Pasdeloup

dirigeant un «concert populaire», et c'est à moi qu'est échu cet avatar

peu aisé. Je me suis fait une barbe avec des écheveaux de soie jaune et

j'ai endossé un habit noir à Wagner. Servais doit se multiplier pour

figurer le public, le municipal, etc.,--tandis qu'au loin Richter est

l'orchestre.

On s'accorde en donnant le _la_ avec une insistance toute

particulière; puis on attaque le prélude de _Lohengrin_. Pasdeloup,

selon sa coutume, fait le dos rond, plisse sa bonne figure, dans la

rouille pâle de la barbe, étend les bras, dans un geste de supplication

et d'apaisement, pour obtenir des _pianissimi_ remplis de mystère, et

l'orchestre obéit de son mieux. Mais l'accord ne règne pas dans la

salle: des murmures, des chuts, et bientôt une altercation, des gifles,

un tumulte,--comme il arrivait si souvent, en ces temps-là, au Cirque

d'Hiver.--L'orchestre s'interrompt, le municipal traîne dehors le

tapageur et Pasdeloup fait un discours au public.

Tant bien que mal, cela figurait la syllabe _la_.

Tout le personnel de Tribschen est massé aux portes et contemple, avec

une stupéfaction béate, ce spectacle sans précédents. A ce troisième

tableau, l'attention redouble, car le chaudron et le balai vont jouer

leur rôle, au grand scandale de la cuisinière.

--Encore, si c'était un joli balai de crin!... mais le plus vilain,

celui qui sert pour nettoyer la cour!

En réalité, le balai n'était pas de rigueur; mais, comme je suis seule

pour représenter les trois sorcières de Macbeth, il me semble que

cette monture classique aidera à l'illusion. La tête cachée sous un

voile gris, je l'enfourche, la cavale diabolique, et elle piaffe.

--Tournons en rond autour du chaudron. Jetons-y un œil de

salamandre, un orteil de grenouille, le fiel d'un bouc,

le nez d'un Turc, les boyaux d'un tigre!... Brûle, feu,

frissonne, chaudron, pour faire un charme puissant et

trouble. Qu'il bouille et écume comme une soupe d'enfer....

Alors Macbeth s'avance; il est accueilli par les fatidiques paroles:

--Salut, Macbeth, salut à toi, _thane_ de Glamis!

--Salut à toi _thane_ de Cawdor!

--Salut, Macbeth, tu seras roi!

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 72 / 76 题