LVIII

Tandis qu'assise sur un banc du jardin Cosima et moi nous causons

tranquillement, Jacob s'approche, apportant une dépêche.

On tremble toujours avant d'avoir décacheté ces sortes de messages.

--Ce n'est rien!... qu'un petit ennui! dit Cosima, après avoir lu. Les

vieux Schott, mari et femme, annoncent leur visite pour ce soir, après

souper.... Ce sont de très dignes gens, mais lui, jadis, a eu des torts

assez graves envers Wagner, qui, sans en garder précisément rancune

n'a pas pu les oublier. De plus, ce brave couple est très compassé,

peu bavard: nous ne saurons qu'en faire, il pèsera lourdement, et le

courant sympathique si bien établi entre nous tous va être rompu.

--Il faudrait peut-être, dis-je, imaginer quelque chose de collectif

qui dispenserait un peu de causer pendant cette soirée.

--Justement! Mais quoi?...

--On peut faire de la musique.

--Wagner ne voudra pas. Je le connais; dans des circonstances

pareilles, il ne sait pas du tout se dominer; il va s'énerver et perdre

sa bonne humeur.

--Non, non, pas cela! m'écriai-je, il faut absolument trouver quelque

chose.

--Ah! oui! tirez-nous de peine, si c'est possible, mais ne comptez pas

sur moi. Je me sens complètement incapable d'avoir la moindre idée

divertissante.

J'apercevais au loin Servais avec Richter, tout près du lac, sous le

petit auvent du débarcadère; ils jetaient des morceaux de bois dans

l'eau, pour entraîner Russ et Cos à prendre leur bain.

--Je crois qu'une lueur point dans mon cerveau, dis-je à Cosima;

attendez-moi là.

Et j'allai rejoindre, en courant, les deux jeunes hommes, au bord du

lac.

--Mes amis, leur dis-je, dans une circonstance délicate, vous

sentez-vous de force à être extraordinaires, grandioses, héroïques?...

--Pas du tout, pas du tout! répondit Servais,--je ne me sens apte à

rien de pareil.

--Pour le service du Maître?

--On peut toujours essayer, dit Richter.

--A la bonne heure!... Voyons, Servais, pas moyen de nous dérober: il

faut improviser, ce soir, une charade hors ligne....

--Une charade! devant Wagner!... à nous deux seuls?...

--Avec Richter au piano.

--Mais nous serons grotesques!... nous resterons cois, comme des

idiots....

--La présence du Maître nous inspirera, au contraire. D'ailleurs

nous avons fait nos preuves, chez vous, à Munich, et il faut bien

reconnaître que nous deux seulement, vous surtout, avons montré quelque

talent en ce genre.

--C'est fou, impossible, abominable! gémit Servais, au comble de

l'épouvante. J'aime mieux me jeter dans le lac.

--Ce n'est pas un drame qu'on nous demande, mais une farce.... Voyons,

on sera indulgent, et nous aurons peut-être la gloire d'amuser le

Maître.

Brusquement il relève la tête, en rejetant ses mèches d'or pâle

derrière ses oreilles.

--Eh bien soit! Jouons une charade!

--Ah! enfin!... Nous devons tout préparer et convenir de tout, avant

le souper. Laissez-moi porter la bonne nouvelle à madame Cosima, et,

ensuite, bien vite à l'œuvre!...

--Je vois que vous avez trouvé, dit Cosima, quand je reviens auprès

d'elle.

--Oui: nous jouerons une charade.

--Une charade? parfaitement!... Je ne sais pas exactement ce que c'est,

mais j'ai l'idée que c'est très bien.

--Par exemple, il faut risquer le pillage de votre garde-robe.

--Je le risque: on va vous ouvrir les armoires et les tiroirs. Ne

ménagez rien, excepté pourtant mon châle indien, auquel je tiens

beaucoup.... Seulement, il faudra m'expliquer exactement ce que

vous allez faire, pour que je l'explique à Wagner: sans cela, il se

torturerait l'esprit pour comprendre.... Je suis sûre qu'il n'a aucune

notion de ce que peut être une charade.

Le salon est désert; il nous fut possible, à Richter, à Servais et à

moi, de nous réunir, dans le plus grand mystère, autour du piano pour

méditer, combiner et discuter notre folie.

La musique devait nous être d'un grand secours pour figurer des

personnages, des foules, des brouhahas, des tumultes. Le rôle de

Richter était donc important, et comme, une fois la charade commencée,

il serait séparé de nous, il fut convenu de certains signaux pour nous

entendre.

La galerie, avec sa large ouverture sur le salon, était tout

indiquée pour nous servir de scène; ses lourdes portières, relevées

ou retombées, formeraient le rideau. Tout fut disposé, les lampes

installées en bonne place, les accessoires rassemblés. Le plus

difficile fut d'obtenir, à la cuisine, qu'on nous laissât emporter un

chaudron et un balai, objets indispensables à notre mise en scène:

la cuisinière, les bras au plafond, criait qu'il n'était pas du tout

convenable de porter ces choses au salon et il fallut les enlever de

vive force.

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 71 / 76 题