--Le Maître a été cependant très satisfait du succès de la pièce, dit
Cosima,--et surtout des manifestations sympathiques d'amis inconnus,
qu'elle lui a values. Aussi, pour fêter le dernier anniversaire de
sa naissance, le 22 mai, me suis-je inspirée d'une des scènes les
mieux accueillies de l'œuvre: j'ai costumé les enfants en «messagers
de la paix», et, tandis qu'un chœur invisible chantait pour elles,
les fillettes s'avancèrent, toutes les quatre, dans le salon, d'un
pas mesuré, le bâton de voyage à la main. Wagner a trouve l'invention
jolie.
--Éva, en messager de la paix, devait être délicieuse....
--J'ai aussi gardé l'article de votre père sur _Rienzi_, qui était très
bien, dit Cosima. Wagner a dû lui écrire pour le remercier[1].
--Si l'on reprend _Rienzi_ dis-je, nous allons aussi reprendre
fidèlement notre pèlerinage au théâtre. Pensez que, dix-huit soirs
de suite, du fond de Neuilly, par tous les temps nous sommes allés
au Théâtre-Lyrique et que jamais nous n'avons manqué d'entendre
l'ouverture!...
[1] Voici cet article publié dans le _Journal Officiel_:
«Rarement la curiosité parisienne avait été plus vivement surexcitée
que par ces simples mots inscrits sur l'affiche du Théâtre-Lyrique:
«Mardi, première représentation de _Rienzi,_ opéra en cinq actes, de
Richard Wagner.» Dans un temps où certes la préoccupation n'est pas aux
œuvres d'arts, Wagner a le don de passionner la foule, de provoquer des
enthousiasmes frénétiques et des répulsions violentes. Son nom prononcé
assemble les nuages dans le ciel le plus serein. L'orage se forme
aussitôt; les éclairs se dégagent en lueurs palpitantes, le tonnerre
gronde, la foudre éclate à travers la pluie, le vent et la grêle. A ce
fracas, personne ne reste paisible, il semble que l'univers va crouler,
et chacun court vers l'autel de son dieu menacé. Les chœurs rivaux des
admirateurs et des détracteurs s'injurient comme dans la fiancée de
Messine et sont prêts à en venir aux mains. C'est une agitation, un
tumulte, une furie qui rappellent les grandes luttes romantiques de
1830, où les jeunes bandes d'Hernani se ruaient au théâtre avec leur
mot de passe, scalpant les faux toupets classiques et proclamant la
liberté et l'autonomie de l'art.
«Nous n'aurions jamais entendu une note de Richard Wagner que nous
serions sûrs, à tout ce bruit, de sa supériorité. Il trouble trop
profondément tout le monde musical pour n'être pas un génie, un
héros, à la manière dont l'entendent Emerson et Carlyle. Sous quelque
point de vue qu'on l'envisage, il est celui qui apporte la sensation
nouvelle, peut-être un peu trop tôt, mais on voit dès à présent qu'il
sera le maître souverain, et que rien ne peut empêcher son avènement.
Bientôt sa bannière victorieuse flottera sur le plus haut donjon de la
citadelle, dorée par le soleil et caressée par le vent qui jusqu'alors
l'avait effrangée et tordue. C'est à Wagner que pensent, comme à un
Dieu ou comme à un démon tentateur, les jeunes musiciens cherchant
leur voie. C'est de Wagner que se préoccupent les vieux maîtres, sûrs
pourtant de leur gloire, et dans chaque œuvre contemporaine, il n'est
pas difficile de trouver le reflet ou tout au moins l'étude secrète de
cette puissante originalité.
Un hasard de voyage nous fit assister, au théâtre de Wiesbaden, à une
représentation du _Tannhäuser_, dans un temps, déjà lointain où le nom
de Richard Wagner était à peine prononcé en France. Cette musique,
d'une brusque nouveauté pour nous qui ne connaissions absolument rien
de ce maître, nous produisit une impression étrange et délicieuse;
nous venions d'entendre, pour la première fois, de la vraie musique
romantique, telle que les poètes la conçoivent. Cette musique
reproduisait avec la plus naïve fidélité la légende du bon chevalier
Tannhäuser et de Mme Vénus vivant maritalement dans la montagne de
Vénusberg jusqu'à ce que le soupçon de quelque diablerie vienne à ce
brave Allemand, bon catholique au fond et qu'il dise à sa compagne
mythologique:
Vénus, ma belle déesse, Vous êtes une diablesse.
Ce qui nous frappa surtout dans la partition du maître germanique,
c'était l'extrême clarté de cette phase musicale traduisant la phrase
parlée par une mélodie continue sans fioritures, sans ornements
superflus, l'orchestre se chargeant du commentaire et soutenant de ses
richesses la simplicité du dessin vocal. Nous envoyâmes de Wiesbaden
au _Moniteur_ ou à l'artiste, nous ne savons plus lequel, un article
admiratif que nous terminions en nous étonnant qu'un pareil opéra si
original et si neuf n'eût pas encore franchi le Rhin.
Aussi notre surprise fut grande lorsque l'Opéra ayant monté, quelques
années plus tard, ce même _Tannhäuser_, exécuté si facilement au
Théâtre de Wiesbaden, par des chanteurs et un orchestre qui n'étaient
probablement pas les premiers de l'Allemagne, on déclara cette musique
impossible, folle, absurde, en dehors de toutes les conditions du
théâtre, et _Tannhäuser_ s'abîma sous un ouragan de sifflets; on
affubla, comme d'une pourpre dérisoire, la musique de Wagner de cette
plaisanterie, «musique de l'avenir». Le loustic qui l'inventa ne
croyait pas dire si juste. En effet son temps est arrivé, et la musique
de l'avenir est bien près d'être la musique du présent.
La chute du _Tannhäuser_ n'ébranla nullement notre conviction. Les
critiques sont entêtés et quand ils sont en outre d'anciens poètes
romantiques, ils savent fort bien que les sifflets ne tuent pas une
œuvre de génie. On avait dit des vers dramatiques de Victor Hugo
exactement ce qu'on disait des phrases musicales de Wagner. On leur
reprochait tout simplement de n'être pas des vers et c'est aujourd'hui
un lien commun d'avance que l'auteur de _Ruy-Blas_ et de la _Légende
des Siècles_ est le plus grand métrique de notre temps.
Mais revenons à _Rienzi_, qui en venant se faire jouer sur le
Théâtre-Lyrique, accomplit un ancien projet du maître. Une lettre de
Wagner nous l'apprend; «écrit il y a de cela trente ans, en vue du
grand opéra, _Rienzi_ ne présente aux chanteurs aucune difficulté et
n'offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l'ont
suivi: tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache
aux opéras depuis longtemps populaires à Paris et je crois encore que
s'il est monté avec éclat et joué avec verve, il a chance de succès.»
Les œuvres sérieuses mettent du temps à faire leur chemin, mais elles
le font, et le jugement porté par le maître sur son œuvre, vient
d'être confirmé l'autre soir de la façon la plus triomphante. _Rienzi_
n'est pas arrivé précisément au Grand Opéra, mais il a trouvé, au
Théâtre-Lyrique, un zèle, une chaleur, une conviction et un dévouement
passionnés qui ne doivent lui laisser aucun regret. Pasdeloup a
magnifiquement reçu l'hôte de génie qu'il s'efforce d'introduire et de
naturaliser en France.
Quelques mots sur le livret traduit sur le poème de Wagner par MM.
Nuitter et Guillaume. Il n'y faut pas chercher les complications
savantes de nos drames lyriques. C'est tout simplement l'histoire de
Rienzi telle qu'elle s'est passée dans la réalité. Cola Gabrino, dit
Rienzi ou Rienzo, était le fils d'un cabaretier. Il fit d'excellentes
études, se lia d'amitié avec Pétrarque et, en étudiant l'antiquité,
il s'éprit des idées de liberté et de république. Le séjour des Papes
à Avignon livrait Rome aux plus fâcheux désordres. Rienzi harangua le
peuple, se fit nommer tribun, chassa les barons et rétablit l'ancien
et bon état. Son gouvernement fut sage d'abord, mais l'enivrement du
pouvoir le frappa de vertige, et il devint l'oppresseur de Rome après
en avoir été le libérateur; chassé une fois, il revient et fut tué dans
une émeute par un serviteur de la famille des Colonna; il commença
comme Brutus et finit comme Masaniello ou Jean de Leyde.
_Rienzi_, premier drame lyrique écrit par Wagner, révèle déjà un
immense talent. Ce n'est pas le Wagner qui montre toute son originalité
dès le _Vaisseau Fantôme_, mais c'est déjà un homme tout nouveau.
Excepté les cavatines cousues çà et là pour plaire au public qui
sont dans le goût italien, l'opéra ne rappelle rien ni personne.
L'impression est déjà une. C'est une émeute, un tumulte populaire; il
n'y a en somme que deux personnages, Rienzi et la foule. C'est plutôt
une magnifique symphonie avec chœurs qu'un opéra comme on l'entend
ordinairement. L'orchestre est déjà d'une puissance rare. L'auteur
possédait toute sa science.
Au premier acte, l'appel aux armes:
Quand la trompette aura sonné, Trois fois,
est empreint d'un fier enthousiasme qui se communique au chœur,
dont les voix reprennent le thème, le gonflent et l'augmentent dans
un crescendo superbe. Le trio qui vient ensuite est souligné par
un adorable accompagnement. Au second acte, l'on a longuement et
bruyamment applaudi l'air que chante le coryphée des messagers de
paix, félicitant Rienzi. Rien de plus suave, de plus tendre et de plus
délicat que cette cantilène, admirablement dite par Mlle Priolat, à qui
toute la salle l'a redemandée. Le chœur des patriciens qui conspirent
est aussi fort beau. On sent à travers les sourds murmures les révoltes
de l'orgueil froissé et les grondements de la haine encore impuissante.
L'entrée et la douleur d'Adriano, s'expriment dans l'orchestre par deux
notes de hautbois qui ressemblent au soupir d'un cœur blessé. Ce pur et
charmant détail fait prévoir le Wagner futur dont l'orchestre sait tout
dire et tout faire éprouver. Le
septuor et le chœur final sont des morceaux d'une puissance et d'une
grandeur étonnantes et qui vous soulèvent comme sur des ailes.
Nous avons remarqué au troisième acte la marche militaire d'un rythme
si ferme et si guerrier; la prière des femmes pendant le combat, dont
le tumulte intermittent augmente la ferveur et l'effroi; au quatrième
acte, la marche de la paix et la magnifique situation dramatique de
Rienzi, maudit, excommunié, restant seul sur les marches de l'église;
au cinquième acte, la prière de Rienzi, admirable de ferveur et de
tristesse.
Surgis Soleil, et sur le monde Fais resplendir la liberté.
Dans ce morceau on entrevoit le puissant Wagner d'aujourd'hui, et
l'entrée de la sœur du tribun, qui le console par son amour dévoué, est
une éclaircie, par où apparaissent une seconde, les anges aux ailes
frémissantes du prélude de _Lohengrin._
On ne peut que féliciter M. Pasdeloup, le nouveau directeur du
Théâtre-Lyrique, qui a déjà si bien mérité de l'art avec ses concerts
populaires, d'avoir monté _Rienzi_. L'éclatant succès obtenu à la
première représentation et qui se continuera, sans nul doute, permet
d'espérer que nous verrons bientôt le _Vaisseau-Fantôme, Tannhäuser,
Lohengrin, Tristan et Yseult_, les _Maîtres Chanteurs_ et tout ce
répertoire inconnu, riche écrin de beautés nouvelles.
_Rienzi_ est monté avec beaucoup de richesse; les décors et les
costumes ont du caractère; les masses chorales manœuvrent bien et le
tout forme un spectacle superbe. Le tableau final où Rienzi est tué à
son balcon, est mis en scène de la façon la plus dramatique.
Montjauze, dans le personnage de Rienzi, a dépassé tout ce qu'on
pouvait attendre de son talent; il s'est transfiguré en chanteur et
en acteur de premier ordre. Ce rôle a été pour lui ce que Guillaume
Tell a été pour Duprez. Il tient tête avec une aisance admirable à
ce perpétuel dialogue avec le chœur. Sa voix domine ces ensembles
formidables et d'un geste il retient ce flot de peuple, qui monte
toujours vers lui délirant de joie et de fureur; il porte avec une
grâce majestueuse et un faste d'artiste les magnifiques draperies
blanches, brodées d'or, que revêt le tribun, dans sa vanité de parvenu
à qui la tête tourne au sommet de la grandeur. On ne saurait rêver une
plus parfaite incarnation du type de Rienzi.
Mme Borghèse chante avec chaleur les airs un peu plaqués d'Adriano,
l'amoureux de la sœur du tribun, représenté par Mlle Steinberg avec
beaucoup de grâce. Mais ce pauvre petit amour épisodique est ballotté
en tous sens comme une fleur noyée par le bouillonnement tumultueux et
plein d'écume de ce grand drame sévère, qui commence par un combat et
finit par une émeute.
Les chœurs ont été excellents, et l'orchestre a enlevé avec une verve
superbe cette ouverture de _Rienzi_, déjà populaire avant que l'opéra
lui-même fût connu.
Théophile GAUTIER.