Richard Wagner, ce matin, reçoit une lettre de l'illustre Pasdeloup....
On se souvient, peut-être, que Pasdeloup était alors directeur du
Théâtre-Lyrique depuis à peu près un an. Il avait, naturellement, fait
représenter tout d'abord à son théâtre un des opéras de Wagner, et
comme il avait l'intention de les jouer successivement tous, il avait
commencé par le premier en date, _Rienzi_. Brillamment montée, l'œuvre
avait été bien accueillie et le ténor Monjauze, très remarquable dans
le rôle du tribun, avait eu un très vif succès....
Ce que Pasdeloup écrit aujourd'hui, c'est que _Rienzi_ va être repris,
à la rentrée, mais sans Monjauze, qui s'est cassé le bras.
On plaint Monjauze et on regrette beaucoup qu'il faille le remplacer,
car lui seul, dans l'œuvre, était à la hauteur de sa tâche. Pasdeloup
ne dit pas qui remplira le rôle.
C'est à l'occasion de cette représentation de _Rienzi_ à Paris que,
sollicitée par Pasdeloup, j'avais de nouveau écrit à Wagner, après
l'envoi des fameux articles qui m'avaient valu la belle réponse du
maître où il m'expliquait certaines scènes des _Maîtres Chanteurs_.
J'écrivais cette fois, pour lui demander s'il voudrait venir à Paris,
mettre en scène et diriger son œuvre. Il me répondit par une seconde
lettre, également belle et très digne, destinée à être publiée et qui
parut dans la _Liberté._
--Maintenant que je connais votre écriture, dis-je à Cosima, je
comprends que cette lettre était de votre main.
--En effet, Wagner l'a d'abord écrite en allemand, je l'ai traduite en
français, nous l'avons relue et corrigée ensemble, et finalement je
l'ai recopiée.
--Comme c'est mal à nous de vous avoir donné toute cette peine!
Pasdeloup ne doute de rien. Si j'avais connu cette retraite de
Tribschen comme l'idée m'eût paru encore plus sacrilège de demander au
Maître de la quitter pour faire plaisir à un directeur de théâtre!
--Vous avez vu par l'affaire de _l'Or du Rhin_ qu'il vaut mieux pour
Wagner ne pas se mêler au monde du théâtre. Son premier devoir est de
garder intacte sa faculté de créer, mais c'est un «combatif» et il est
toujours tenté de se jeter dans la mêlée.
--Maintenant que j'ai la joie de le connaître, ce n'est plus moi qui
l'appellerai au combat!
--Il n'y retournera que trop de lui-même: car le repos n'est pas fait
pour lui ajoute Cosima en soupirant.
--Je serais curieuse de relire cette lettre que vous m'avez écrite, à
vous deux, quand vous me croyiez une vieille dame très sérieuse....
Vous souvenez-vous de votre surprise, la première fois que vous m'avez
vue, de me trouver si différente de ce que vous vous figuriez? Vous ne
pourriez plus m'écrire sur le même ton, aujourd'hui.
--Certes, le style de vos articles ne vous ressemble pas du tout, et
nous ne prévoyions guère la gamine que vous êtes ... parfois!
--Je ne savais pas non plus que Wagner grimpait aux arbres....
--Mais, en tout cas, la lettre n'avait rien d'intime, elle était faite
pour être publiée.
Cosima a gardé un exemplaire du texte, qu'elle retrouve, et nous le
relisons ensemble:
Madame,
Vous avez la bonté de me demander quelques détails sur
l'époque de mon premier séjour en France, dans l'intention
bienveillante de rédiger à leur aide un article dont la
publication coïnciderait avec mon arrivée à Paris, que
vous croyez prochaine. En vous remerciant de l'intérêt que
vous voulez bien me porter, permettez-moi de vous dire,
madame, que je n'ai pas l'intention de me rendre à Paris.
Je sais que j'y ai d'excellents, voire même de nombreux
amis, et j'espère n'avoir pas besoin de vous assurer que
je suis capable d'apprécier la valeur et la portée des
témoignages de sympathie dont je suis l'objet. Cependant
ma présence et ma participation à la représentation qui se
prépare devraient donner lieu à un malentendu. J'aurais
l'air de me mettre à la tête d'une entreprise théâtrale
dans le but de regagner par _Rienzi_ ce que j'ai perdu par
_Tannhäuser_. C'est du moins ainsi, sans nul doute, que la
presse interpréterait ma venue. Or, la mise en scène de
_Rienzi_ au Théâtre-Lyrique n'a été qu'une question toute
personnelle entre M. Pasdeloup et moi.
A la suite de la représentation des _Maîtres Chanteurs_
à Munich et de l'attention dont elle a été l'objet,
plusieurs propositions m'ont été faites. On a d'abord
parlé d'une troupe allemande devant donner, l'un après
l'autre, mes six opéras à Paris; puis on a voulu tenter
_Lohengrin_ en italien, puis encore _Lohengrin_ en
français, que sais-je? Bref il n'était pas question,
cet été, de moins de cinq projets concernant la
représentation de mes œuvres à Paris. Cependant je n'en
ai point encouragé un seul. Quand M. Pasdeloup est venu
me dire qu'il prenait la direction du Théâtre-Lyrique
dans l'intention de donner plusieurs de mes ouvrages, je
ne crus pas pouvoir refuser à cet ami zélé et capable
l'autorisation de les représenter, et, comme il désirait
débuter par _Rienzi_, je lui dis qu'en effet c'était celui
de mes opéras qui m'avait toujours paru devoir s'adapter
le plus aisément à une scène française. Ecrit, il y a
de cela trente ans, en vue du Grand Opéra, _Rienzi_ ne
présente aux chanteurs aucune des difficultés et n'offre
au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui
l'ont suivi. Tant par son sujet que par sa forme musicale,
il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à
Paris, et je crois encore que, s'il est monté avec éclat
et donné avec verve, il a chance de succès. Ce succès, je
le lui souhaite, de tout mon cœur, et plus encore à mon
ami M. Pasdeloup, qui, de son plein gré, a vaillamment
arboré et énergiquement soutenu ma cause depuis une série
d'années; mais je serais malavisé de vouloir y contribuer
par ma personne: ma nature autant que ma destinée m'ont
voué à la concentration et à la solitude du travail et je
me sens absolument impropre à toute entreprise extérieure.
Ou _Rienzi_ fera son chemin sans moi, ou, s'il n'est pas
capable de le faire ainsi, mon assistance ne saurait l'y
aider et nous aurions à nous dire que les conditions lui
sont défavorables.
Telle est en peu de mots ma façon de voir et la ligne de
conduite que je suis décidé, ou, pour mieux dire, appelé
à suivre en ce qui concerne la représentation de mes
ouvrages à Paris, tous tant qu'ils sont. Et veuillez,
madame, ne pas voir dans cette réserve le signe d'un
dédain déraisonnable que l'on serait autorisé à prendre
pour le masque d'une rancune mal étouffée. Je suis loin
de faire fi d'un succès à Paris et je vous avoue même que
j'ai toujours considéré comme une des nombreuses ironies
de mon sort que _Rienzi_, fait en vue de Paris, n'y ait
point été donné, alors que cette œuvre de jeunesse avait
encore pour moi toute sa fraîcheur. Mais, puisque vous me
parlez de la renommée que je me suis acquise en Allemagne,
permettez-moi de vous dire, madame, que cette renommée
s'est faite sans ma participation personnelle, par mes
œuvres seules, à l'aide de quelques amis, au milieu des
huées de la presse entière du Nord et du Midi et malgré
les entraves que ma situation politique opposait à la
propagation de mes opéras. C'est ainsi seulement que je
désire réussir à Paris, où j'ai trouvé des amis très
dévoués et trop intelligents pour ne pas m'en remettre
entièrement à eux du sort de mes œuvres. Si vous me
disiez, madame, qu'une représentation conforme à mes
intentions, et par ainsi ma présence aux répétitions,
serait avant tout nécessaire au succès de l'entreprise, je
vous répondrais que _Tannhäuser_ et _Lohengrin_ ont été
mutilés par la plupart des maîtres de chapelle allemands,
comme ils ne sauraient l'être davantage sur la dernière
scène française, et que ce n'est que depuis que le roi de
Bavière m'a accordé sa protection qu'il m'a été possible
de faire connaître mes intentions dramatiques et musicales
sur un théâtre important.
Croyez-moi, madame, les choses en étant au point où elles
en sont, je ne saurais faire autre besogne qu'écrire mes
œuvres, et, pour ce qui est de leur sort, tant dans mon
pays qu'à l'étranger, m'en remettre à leur étoile et à
mes amis. Je ne suis pas l'homme des accommodements et
cependant ces accommodements sont parfois indispensables.
Je me retire donc, afin de ne pas rendre plus âpre encore
à mes amis de France la voie si âpre qu'ils ont choisie
en essayant de naturaliser en France une individualité
essentiellement germanique. Si cette naturalisation est
possible, elle se fera par eux et sans moi; si elle n'est
pas possible, je déplorerai leurs peines, en me consolant
par la pensée qu'eux aussi bien que moi ont puisé leurs
forces ailleurs que dans l'idée d'un succès et que leur
conviction pareille à la mienne les rend indépendants de
la bonne et de la mauvaise fortune.
Veuillez, madame, excuser la longueur de cette
explication, et croire à ma reconnaissance et à mon
respectueux dévouement.