Aujourd'hui on me présente Siegfried,--«Fidi», dans l'intimité.--C'est
un magnifique bébé, qui pèse lourd au bras de sa nourrice. Il ne parle
pas encore, mais il comprend ce qu'on lui dit. On lui demande:
--_Fidi, wie gross bist du[1]?_
Il étend les bras et montre, avec un rire plein de fosettes, qu'il est
aussi haut que le plafond.
--Voici, dis-je, un petit être qui a une origine peu banale: descendant
de Wagner et de Liszt!... Quels projets d'avenir et de gloire a-t-on
déjà formés pour lui?
--C'est encore assez vague, dit le Maître en riant; j'ai pourtant
l'ambition de lui assurer un très modeste revenu, pour qu'il soit
toujours à l'abri de ces terribles tracas matériels, de ces honteuses
misérabilités, dont j'ai si cruellement souffert. Puis je veux qu'il
sache un peu de chirurgie, assez pour pouvoir porter secours à un
blessé, faire un premier pansement. J'ai été si souvent désolé de mon
impuissance, quand un accident se produisait devant moi, que je veux
au moins lui épargner cette peine-là. Autrement, je le laisserai tout
à fait libre. Je serais heureux, pourtant, s'il avait du goût pour
l'architecture.
--En attendant, me dit Cosima, que la vocation du futur architecte se
soit déclarée, vous sentez-vous digne, chère amie, de remplir auprès de
lui une mission de confiance? La nourrice va aller prendre son repas,
qu'on lui sert avant le nôtre; moi j'ai un bain qui tiédit au soleil;
l'eau ainsi chauffée est très hygiénique: je veux m'y plonger tout
de suite pour ne pas retarder le dîner. Or, c'est l'heure où Fidi a
l'habitude de sucer un biscuit trempé dans du madère: il ne reste donc
que vous pour le lui faire manger.
Du madère, à cet âge?... Je suis très surprise, mais je n'objecte rien,
ayant le sentiment de mon incompétence.
Me voici donc installée au jardin, près d'une petite table en fer,
derrière le rideau de buissons qui cache le bain de Cosima, Fidi est
sur mes genoux. Pénétrée de l'importance de ma tâche, je trempe le
biscuit dans le madère, ni trop, ni trop peu, et je m'efforce de ne pas
salir les jolies broderies de la robe. Avec gourmandise le bébé suce le
vin doré et avale le biscuit, sans tousser, sans s'étrangler. Je n'en
reviens pas.... Derrière les feuilles, j'entends le clapotis de l'eau,
et la voix de Cosima qui m'encourage. Tout va bien, tant que durent
le madère et le biscuit. Mais, quand il n'y a plus rien, Fidi donne
des signes manifestes d'impatience: il se tortille, pour m'échapper
et glisser par terre. Cela, jamais! Je ne suis pas autorisée; je ne
sais pas si l'enfant marche tout seul. Il est bien décidé à descendre,
envoie des coups de pieds et pourtant, me regarde, les sourcils
froncés, avec comme un étonnement que je ne le comprenne pas.
--Dépêchez-vous, Cosima: Fidi me déteste et veut s'en aller.
--Mais non! il vous aime beaucoup, crie la baigneuse; tenez-le ferme.
Je le tiens ferme ... mais il a une force incroyable et une volonté
persévérante: la lutte est pénible et longue... Enfin, lorsqu'on
vient à mon aide, on peut constater, trop tard, que le bébé avait de
sérieuses raisons pour s'obstiner à descendre!
[1] «Fidi, comment es-tu grand?»