LVI

Aujourd'hui on me présente Siegfried,--«Fidi», dans l'intimité.--C'est

un magnifique bébé, qui pèse lourd au bras de sa nourrice. Il ne parle

pas encore, mais il comprend ce qu'on lui dit. On lui demande:

--_Fidi, wie gross bist du[1]?_

Il étend les bras et montre, avec un rire plein de fosettes, qu'il est

aussi haut que le plafond.

--Voici, dis-je, un petit être qui a une origine peu banale: descendant

de Wagner et de Liszt!... Quels projets d'avenir et de gloire a-t-on

déjà formés pour lui?

--C'est encore assez vague, dit le Maître en riant; j'ai pourtant

l'ambition de lui assurer un très modeste revenu, pour qu'il soit

toujours à l'abri de ces terribles tracas matériels, de ces honteuses

misérabilités, dont j'ai si cruellement souffert. Puis je veux qu'il

sache un peu de chirurgie, assez pour pouvoir porter secours à un

blessé, faire un premier pansement. J'ai été si souvent désolé de mon

impuissance, quand un accident se produisait devant moi, que je veux

au moins lui épargner cette peine-là. Autrement, je le laisserai tout

à fait libre. Je serais heureux, pourtant, s'il avait du goût pour

l'architecture.

--En attendant, me dit Cosima, que la vocation du futur architecte se

soit déclarée, vous sentez-vous digne, chère amie, de remplir auprès de

lui une mission de confiance? La nourrice va aller prendre son repas,

qu'on lui sert avant le nôtre; moi j'ai un bain qui tiédit au soleil;

l'eau ainsi chauffée est très hygiénique: je veux m'y plonger tout

de suite pour ne pas retarder le dîner. Or, c'est l'heure où Fidi a

l'habitude de sucer un biscuit trempé dans du madère: il ne reste donc

que vous pour le lui faire manger.

Du madère, à cet âge?... Je suis très surprise, mais je n'objecte rien,

ayant le sentiment de mon incompétence.

Me voici donc installée au jardin, près d'une petite table en fer,

derrière le rideau de buissons qui cache le bain de Cosima, Fidi est

sur mes genoux. Pénétrée de l'importance de ma tâche, je trempe le

biscuit dans le madère, ni trop, ni trop peu, et je m'efforce de ne pas

salir les jolies broderies de la robe. Avec gourmandise le bébé suce le

vin doré et avale le biscuit, sans tousser, sans s'étrangler. Je n'en

reviens pas.... Derrière les feuilles, j'entends le clapotis de l'eau,

et la voix de Cosima qui m'encourage. Tout va bien, tant que durent

le madère et le biscuit. Mais, quand il n'y a plus rien, Fidi donne

des signes manifestes d'impatience: il se tortille, pour m'échapper

et glisser par terre. Cela, jamais! Je ne suis pas autorisée; je ne

sais pas si l'enfant marche tout seul. Il est bien décidé à descendre,

envoie des coups de pieds et pourtant, me regarde, les sourcils

froncés, avec comme un étonnement que je ne le comprenne pas.

--Dépêchez-vous, Cosima: Fidi me déteste et veut s'en aller.

--Mais non! il vous aime beaucoup, crie la baigneuse; tenez-le ferme.

Je le tiens ferme ... mais il a une force incroyable et une volonté

persévérante: la lutte est pénible et longue... Enfin, lorsqu'on

vient à mon aide, on peut constater, trop tard, que le bébé avait de

sérieuses raisons pour s'obstiner à descendre!

[1] «Fidi, comment es-tu grand?»

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 68 / 76 题