Cette fois, nous arrivons à Tribschen sans avoir prévenu.
Quelle joie de connaître et de retrouver!... de sauter du bateau,
sous l'auvent familier du débarcadère!... de reprendre dans ses yeux
l'aspect du jardin, de la maison, des verdures, de l'air bleu!...
Servais, qui vient pour la première fois, est très ému. Villiers
exulte....
Je cours à travers la pelouse, pour arriver plus vite, Russ nous a
signalés; il s'élance en bondissant, me reconnaît et me fête à grands
coups de langue.
Voici les enfants qui accourent et poussent des cris d'allégresse. Au
salon, le son du piano, que j'entendais, s'arrête brusquement. Wagner
paraît sur le perron et Cosima le suit.--Ah! vous voilà enfin!
s'écrie-t-il en descendant en hâte les marches. Sans rien savoir, je
vous attendais aujourd'hui!
Et on s'embrasse, non pas ainsi, que le proclame Cosima, comme des gens
du monde, mais comme des pauvres.
Que de choses à nous raconter, à nous redire, plutôt, sur ce cauchemar
de _l'Or du Rhin_, qui recommence quand on le croit fini et n'est pas
encore au bout!
--Vous devinez me dit Cosima le mélange de terreur et de joie qui me
bouleversa, quand, deux jours après le départ du maître, je reçus
la dépêche qui m'annonçait son retour subit. Je l'attendais à la
gare, avec les quatre enfants et les deux chiens. En voyant son air
radieux, je fus tout de suite rassurée, et, à l'idée que je suis pour
quelque chose dans la sérénité qu'il peut garder à travers toutes les
peines, je me sens heureuse autant que fière. Les quelques moments
de défaillance et d'énervement, qu'il a subis ne reviendront plus et
Tribschen restera le paradis que vous savez.
On a eu tout de même une satisfaction, en ces jours troublés: la
réconciliation avec Liszt, ou plutôt la fin d'un malentendu....
Cosima m'avoue, tout bas, que son père est venu secrètement, un soir,
qu'il a passé une nuit à Tribschen et que cela a été une bien douce
consolation. Maintenant on rompt de nouveau toute relation avec le
monde extérieur et l'on vit pour le noble labeur et les joies intimes.
--Savez-vous comment nous nous occupions quand vous êtes arrivée? me
demande le Maître.
--Vous faisiez de la musique, mais il me semble que ce n'était pas du
Wagner.
--Nous jouions à quatre mains, Cosima et moi, des symphonies de Haydn,
et cela avec infiniment de plaisir. Nous avons choisi les douze
symphonies anglaises, qu'Haydn écrivit après la mort de Mozart. Leur
trame musicale est merveilleuse de soin et de finesse. On retrouve
plus, dans ces œuvres, le précurseur de Beethoven, en tant que
symphoniste, que dans Mozart. Voici quelque temps que nous poursuivons
cette étude et cela nous a valu des heures charmantes.
Richter, qui est à Tribschen depuis quelques jours, nous a entendus
sans doute; il se glisse dans le salon, comme furtivement, et nous
salue, avec une effusion contenue. Devant Wagner, il semble toujours
extatique et annihilé. Cosima me confirme qu'il en est ainsi depuis
son arrivée. On ne peut pas le décider à parler. Il se fait invisible,
par peur de gêner, rend toutes sortes de services, va baigner les
chiens et, quand il est là, se tient debout dans un coin, écoute et
admire. Parfois il s'en va, tout à coup, et l'on entend qu'il descend à
la cuisine. Curieux de savoir ce qu'il allait y faire, un soir, on l'a
suivi, sans qu'il s'en doutât, et on l'a entendu redire aux gens, qui
l'écoutaient bouche bée, comme au sermon, tout ce que Wagner avait dit
de beau!...