LV

Cette fois, nous arrivons à Tribschen sans avoir prévenu.

Quelle joie de connaître et de retrouver!... de sauter du bateau,

sous l'auvent familier du débarcadère!... de reprendre dans ses yeux

l'aspect du jardin, de la maison, des verdures, de l'air bleu!...

Servais, qui vient pour la première fois, est très ému. Villiers

exulte....

Je cours à travers la pelouse, pour arriver plus vite, Russ nous a

signalés; il s'élance en bondissant, me reconnaît et me fête à grands

coups de langue.

Voici les enfants qui accourent et poussent des cris d'allégresse. Au

salon, le son du piano, que j'entendais, s'arrête brusquement. Wagner

paraît sur le perron et Cosima le suit.--Ah! vous voilà enfin!

s'écrie-t-il en descendant en hâte les marches. Sans rien savoir, je

vous attendais aujourd'hui!

Et on s'embrasse, non pas ainsi, que le proclame Cosima, comme des gens

du monde, mais comme des pauvres.

Que de choses à nous raconter, à nous redire, plutôt, sur ce cauchemar

de _l'Or du Rhin_, qui recommence quand on le croit fini et n'est pas

encore au bout!

--Vous devinez me dit Cosima le mélange de terreur et de joie qui me

bouleversa, quand, deux jours après le départ du maître, je reçus

la dépêche qui m'annonçait son retour subit. Je l'attendais à la

gare, avec les quatre enfants et les deux chiens. En voyant son air

radieux, je fus tout de suite rassurée, et, à l'idée que je suis pour

quelque chose dans la sérénité qu'il peut garder à travers toutes les

peines, je me sens heureuse autant que fière. Les quelques moments

de défaillance et d'énervement, qu'il a subis ne reviendront plus et

Tribschen restera le paradis que vous savez.

On a eu tout de même une satisfaction, en ces jours troublés: la

réconciliation avec Liszt, ou plutôt la fin d'un malentendu....

Cosima m'avoue, tout bas, que son père est venu secrètement, un soir,

qu'il a passé une nuit à Tribschen et que cela a été une bien douce

consolation. Maintenant on rompt de nouveau toute relation avec le

monde extérieur et l'on vit pour le noble labeur et les joies intimes.

--Savez-vous comment nous nous occupions quand vous êtes arrivée? me

demande le Maître.

--Vous faisiez de la musique, mais il me semble que ce n'était pas du

Wagner.

--Nous jouions à quatre mains, Cosima et moi, des symphonies de Haydn,

et cela avec infiniment de plaisir. Nous avons choisi les douze

symphonies anglaises, qu'Haydn écrivit après la mort de Mozart. Leur

trame musicale est merveilleuse de soin et de finesse. On retrouve

plus, dans ces œuvres, le précurseur de Beethoven, en tant que

symphoniste, que dans Mozart. Voici quelque temps que nous poursuivons

cette étude et cela nous a valu des heures charmantes.

Richter, qui est à Tribschen depuis quelques jours, nous a entendus

sans doute; il se glisse dans le salon, comme furtivement, et nous

salue, avec une effusion contenue. Devant Wagner, il semble toujours

extatique et annihilé. Cosima me confirme qu'il en est ainsi depuis

son arrivée. On ne peut pas le décider à parler. Il se fait invisible,

par peur de gêner, rend toutes sortes de services, va baigner les

chiens et, quand il est là, se tient debout dans un coin, écoute et

admire. Parfois il s'en va, tout à coup, et l'on entend qu'il descend à

la cuisine. Curieux de savoir ce qu'il allait y faire, un soir, on l'a

suivi, sans qu'il s'en doutât, et on l'a entendu redire aux gens, qui

l'écoutaient bouche bée, comme au sermon, tout ce que Wagner avait dit

de beau!...

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 67 / 76 题