Les intrigues continuent, dans les sphères gouvernementales, autour
des incidents occasionnés par _l'Or du Rhin_, et les journalistes
qui prennent là le mot d'ordre ne cessent pas de répandre leur encre
servile en des articles calomnieux. C'est au point que Wagner a été
contraint de rompre le silence qu'il voulait garder, en publiant un
court article dans l'_Allgemeine Zeitung_ d'Augsbourg. Il déclare
encore une fois, dans cet article, ne s'être jamais opposé à
l'exécution de son œuvre. «Je serais certainement très heureux, dit-il,
si l'on renonçait à la jouer dans d'aussi déplorables conditions; mais,
si l'on est décidé à le faire, je suis complètement résigné et n'ai
nullement l'intention d'entraver les représentations.»
Les nouvelles de Tribschen m'apprennent que le Maître est en bonne
santé, mais la persistance de cet acharnement contre lui a fait
fléchir, un instant, sa force d'âme: Cosima la surpris, une fois, seul,
dans sa chambre, assis dans un fauteuil et sanglotant. Mais le calme et
la gaieté reviennent. Wagner se remet régulièrement au travail, qu'il
avait abandonné en ces jours de trouble, et alors tout refleurit.
Au théâtre, Kindermann, «le chanteur-canon», comme l'appelle Villiers,
à cause de sa voix tonnante, qui interprétait le rôle d'un des géants,
étudie celui de Wotan, abandonné par Betz.
On a fait venir, en toute hâte, de Darmstadt, le très habile décorateur
Brandt, pour lui demander s'il ne pourrait pas rafistoler un peu la
mise en scène; mais il s'est enfui plus vite qu'il n'était venu, en
déclarant qu'il ne pouvait rien tirer de ces horreurs, que tout était à
refaire.
L'intendance ne renonce pas encore, cependant, car _l'Or du Rhin_ est
annoncé pour le 22 septembre.
Tous les visiteurs qui étaient venus, de différents pays, à Munich s'en
vont, l'un après l'autre. Liszt est parti le premier. Sans doute, il a
été voir secrètement sa fille. Madame Muchanoff nous a fait ses adieux;
elle passe elle-même par Lucerne et fera une visite à Wagner. Richter
est déjà à Tribschen et Schuré y va aussi.
Nous restons les derniers à Munich, malgré les lettres anonymes que
nous recevons journellement, et qui nous menacent, si nous ne nous
en allons pas, de toutes sortes de représailles: «C'est vous qui
avez empêché le théâtre d'exécuter les ordres du roi; vous êtes les
valets d'un traître, traîtres vous-mêmes.... On ne peut endurer plus
longtemps, etc...» Nous n'avons pas la moindre peur.
Cosima m'a raconté qu'il fut un temps où elle recevait, à Munich,
quatre ou cinq lettres anonymes par jour, dans lesquelles on jurait sa
mort en la traitant, d'«espionne prussienne».
Nous restons, surtout, pour laisser passer ce flot de visiteurs,
là-bas, et ne pas encombrer la délicieuse retraite. Cependant on nous
appelle avec une insistance si charmante et si affectueuse, en nous
annonçant qu'il n'y a plus personne, que nous nous décidons soudain.
Et, face à l'ennemi, nous quittons Munich, sans rancune contre cette
jolie ville, où nous avons reçu, de tous ceux qui n'étaient pas
affiliés à la cabale des courtisans, le plus sympathique et le plus
cordial accueil.