La mère de Richter habitait, dans les environs de Munich, je ne sais
plus quelle bourgade. Il nous proposa de l'accompagner quand, avant son
départ pour Lucerne, il alla passer deux jours auprès d'elle: il nous
ferait voir du pays et nous pourrions être rentrés à Munich le même
jour, avant le souper.
Villiers et Servais furent de la partie. Nous vîmes d'agréables
coteaux, des villages pittoresques, des villégiatures bourgeoises.
Madame Richter était professeur de chant, et c'était l'heure du cours
quand nous entrâmes dans la petite maison qu'elle habitait. Des gammes
et des roulades, d'une strideur très spéciale, frappèrent nos oreilles,
tandis que nous attendions, au rez-de-chaussée, que la leçon fût finie.
Les élèves passent devant nous, pour s'en aller, et Richter nous
fait alors monter au premier où se trouve le salon, d'une élégance
bourgeoise et bien allemande.
Madame Richter est une femme encore jeune, avenante et gracieuse. Elle
nous parle avec tristesse des événements qui ont amené la destitution
de son fils et elle semble croire qu'il ne retrouvera jamais ce qu'il a
perdu.
On apporte de la bière et des bretzels. La causerie se prolonge, un peu
languissante d'abord, mais elle prend tout à coup de l'intérêt quand
Richter nous a révélé que sa mère a inventé une façon de chanter qui
quintuple la puissance de la voix.
En effet, les élèves que nous entendions tout à l'heure nous ont paru
avoir un volume de voix peu ordinaire.
Le système de madame Richter consiste à lancer le son, en chantant,
contre la voûte du palais, qui forme alors comme une caisse de
résonance et augmente la force d'émission, en des proportions
étonnantes.
Richter se met au piano et chante selon cette formule. Sa voix a des
éclats formidables, dont toute l'étroite maison tremble.
--On dirait qu'il a un palais en fer-blanc! s'écrie Villiers.
Notre aimable hôtesse nous donne des explications détaillées, sur son
invention avec des exemples à l'appui, d'une voix qui sonne comme une
cloche.
C'est Servais qui comprend le premier et s'assimile le procédé: il
l'essaye et obtient des beuglements très remarquables.
--Le plus curieux, dit Richter, c'est que ce système, que ma chère
mère a trouvé, supprime toute fatigue: on peut ainsi user de sa voix
indéfiniment.
Et Richter nous chante, pour preuve de ce qu'il affirme, tout le
troisième tableau de _l'Or du Rhin._
Quand nous avons pris congé de nos hôtes, nous nous efforçons à qui
mieux mieux, sur le chemin de la gare, en wagon, à chanter du palais,
et cela, en une cacophonie scandaleuse!...