LIII

La mère de Richter habitait, dans les environs de Munich, je ne sais

plus quelle bourgade. Il nous proposa de l'accompagner quand, avant son

départ pour Lucerne, il alla passer deux jours auprès d'elle: il nous

ferait voir du pays et nous pourrions être rentrés à Munich le même

jour, avant le souper.

Villiers et Servais furent de la partie. Nous vîmes d'agréables

coteaux, des villages pittoresques, des villégiatures bourgeoises.

Madame Richter était professeur de chant, et c'était l'heure du cours

quand nous entrâmes dans la petite maison qu'elle habitait. Des gammes

et des roulades, d'une strideur très spéciale, frappèrent nos oreilles,

tandis que nous attendions, au rez-de-chaussée, que la leçon fût finie.

Les élèves passent devant nous, pour s'en aller, et Richter nous

fait alors monter au premier où se trouve le salon, d'une élégance

bourgeoise et bien allemande.

Madame Richter est une femme encore jeune, avenante et gracieuse. Elle

nous parle avec tristesse des événements qui ont amené la destitution

de son fils et elle semble croire qu'il ne retrouvera jamais ce qu'il a

perdu.

On apporte de la bière et des bretzels. La causerie se prolonge, un peu

languissante d'abord, mais elle prend tout à coup de l'intérêt quand

Richter nous a révélé que sa mère a inventé une façon de chanter qui

quintuple la puissance de la voix.

En effet, les élèves que nous entendions tout à l'heure nous ont paru

avoir un volume de voix peu ordinaire.

Le système de madame Richter consiste à lancer le son, en chantant,

contre la voûte du palais, qui forme alors comme une caisse de

résonance et augmente la force d'émission, en des proportions

étonnantes.

Richter se met au piano et chante selon cette formule. Sa voix a des

éclats formidables, dont toute l'étroite maison tremble.

--On dirait qu'il a un palais en fer-blanc! s'écrie Villiers.

Notre aimable hôtesse nous donne des explications détaillées, sur son

invention avec des exemples à l'appui, d'une voix qui sonne comme une

cloche.

C'est Servais qui comprend le premier et s'assimile le procédé: il

l'essaye et obtient des beuglements très remarquables.

--Le plus curieux, dit Richter, c'est que ce système, que ma chère

mère a trouvé, supprime toute fatigue: on peut ainsi user de sa voix

indéfiniment.

Et Richter nous chante, pour preuve de ce qu'il affirme, tout le

troisième tableau de _l'Or du Rhin._

Quand nous avons pris congé de nos hôtes, nous nous efforçons à qui

mieux mieux, sur le chemin de la gare, en wagon, à chanter du palais,

et cela, en une cacophonie scandaleuse!...

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 65 / 76 题