Les répétitions, à l'orchestre, de _l'Or du Rhin_, vont commencer!
Wagner a exigé qu'on laissât ses amis assister à la dernière, avant la
générale. Cette perspective nous comble d'aise.
Richter, cependant, paraît soucieux. Tout ne marche donc pas à son
idée?... Les chanteurs sont de premier ordre et pleins de zèle; les
musiciens de l'orchestre, les meilleurs du monde, c'est certain....
mais il y a l'intendance du théâtre, qui travaille, en secret, à la
mise en scène de l'œuvre. Et que va-t-elle être, cette mise en scène,
sans les conseils du Maître, exécutée par une direction livrée à
elle-même et hostile? Oui, si incroyable que cela puisse paraître, les
hommes qui dirigent et administrent ce théâtre, auquel Wagner procure
triomphes et profits, sont hostiles à Wagner.
Et cependant l'intendant Perfall a été nommé grâce, uniquement, à la
recommandation du Maître, qu'il avait sollicité, avec une insistance
servile, en lui jurant qu'il n'aurait d'autre but que de se dévouer
à lui et à ses intérêts, de tout son cœur et de tout son pouvoir.
Aussitôt nommé, avec une impudence sans pareille, il a renié celui à
qui il devait sa position et entravé de mille façons la représentation
des _Maîtres Chanteurs._
On ne pouvait guère compter non plus sur le conseiller à la cour:
Lorenz von Düfflipp, intermédiaire entre le palais et le théâtre, qui,
malgré son obséquiosité flatteuse envers le Maître, était secrètement
du parti adverse et l'allié de l'intendant.
Stériles représailles, nous l'appelions: «Tartufflip», et son titre de
Hofrath se changeait pour nous en «Chausse-trappe».
Ce conseiller, secrétaire du roi, remplaçait Pfistermeister, le
messager qui avait apporté la bonne nouvelle à Wagner, de la part de
Louis II, et qui pourtant fut, lui aussi, un de ses adversaires les
plus acharnés.
«Tartufflipp», avec une figure avenante, était mal bâti, carré, bossu
même, et le bruit courait que sa bosse s'était augmentée du projet de
théâtre wagnérien, qu'il y avait caché, après l'avoir escamoté.
Que va-t-il résulter maintenant de ces menées sournoises? Déjà l'on m'a
écrit de Tribschen que les costumes, d'après les maquettes envoyées au
Maître, étaient affreux et qu'il faut les refaire. On avait imaginé
de dresser des échafaudages d'or sur la tête des Dieux, sans prendre
garde que dans cette œuvre, où l'or est pour ainsi dire révélé, il
doit apparaître seulement après qu'Albernich l'a dérobé et forgé.
Tiendra-t-on compte des observations de l'auteur?... En ce qui concerne
la mise en scène, tout n'est-il pas à redouter, ceux-là seuls dont elle
dépend étant malveillants et incapables?
Décidément, le souci de Richter s'explique, et il nous gagne.