Richard Wagner avait été longtemps, à Munich, le voisin du comte
Friedrich de Schack et s'était lié d'amitié avec lui: j'étais chargée
de recommander à Richter de ne pas oublier d'inviter le comte à la
répétition générale de _l'Or du Rhin_, et j'avais promis, aussi,
d'aller visiter sa fameuse collection de peinture.
Ce comte de Schack était un écrivain très fécond, Wagner estimait
beaucoup son _Histoire de la Littérature et de l'Art dramatiques en
Espagne_; il savait l'arabe, le persan, le sanscrit, et avait traduit,
entre autres, le _Livre des Rois_ de Ferdousi. Le Maître projeta
autrefois de tirer un drame musical d'un des épisodes de cet ouvrage;
il fut tenté aussi par une légende contenue dans les _Voix du Gange_,
recueil traduit également par Schack.
Quant à son musée, on en disait plus de mal que de bien: on
allait jusqu'à l'appeler: _le Crousteum_, tant il est vrai que la
philanthropie enfante l'ingratitude, car voilà ce que récoltait ce
millionnaire, qui croyait bien agir en commandant des tableaux à de
pauvres artistes, auxquels on n'avait jamais rien commandé!
En somme, la collection comptait pas mal d'horreurs et quelques très
belles œuvres.
Les copies de maîtres, dues au pinceau de Lembach, par exemple, me
parurent extrêmement remarquables. Elles me firent me souvenir d'une
commission dont Cosima m'avait chargée pour cet artiste et je me
décidai à me rendre aussitôt à son atelier, qui était proche de la
galerie Schack.
Lembach avait une figure fine, un peu narquoise, le regard aigu du
chercheur, la barbe courte, d'un brun roux, et il ne souriait que d'un
seul coin de la bouche.
Il me montra de délicieux portraits d'enfants, qu'il venait de
terminer; il me fit admirer quelques toiles de maîtres, qu'il
possédait, authentiques et de la plus grande beauté, entre autres,
une esquisse de Rubens et un magnifique portrait de François
Ier, par le Titien.
Ce que j'avais à lui dire était ceci:
--Il faut absolument que vous fassiez le portrait de Richard Wagner,
car il est vraiment honteux pour l'Allemagne qu'aucun artiste de
valeur ne l'ait encore essayé. C'est madame Cosima qui vous en fait la
commande et vous laisse la liberté d'en fixer le prix.
--Avec le plus grand plaisir, je ferai cette œuvre, dit Lembach, et je
n'en veux d'autre prix que l'honneur, si je le réussis.
--Voilà qui est digne de vous, dis-je en lui tendant la main, mais
Cosima ne l'entendra, sans doute, pas ainsi: vous discuterez cela avec
elle.
--Il y a un portrait que j'aimerais aussi beaucoup à faire, c'est le
vôtre.
--Mon portrait!... vous trouveriez le temps?
--Le plus tôt possible, je vous en prie.
O insouciante jeunesse! plusieurs fois Lembach me reparla de ce
portrait, mais cela m'ennuyait de poser et j'éludais les rendez-vous.
J'en suis assez punie aujourd'hui par de cuisants regrets.