Le temps est venu: l'avant-derrière répétition de _l'Or du Rhin_ va
commencer.
Comme le théâtre vide et presque obscur est mystérieux et imposant! Il
paraît immense, avec des aspects de cathédrale; la scène baigne tout
entière dans une brume bleue, formée, sans doute, de quelque reflet du
jour extérieur, car il est trois heures de l'après-midi.
A quelques-uns seulement on a accordé la faveur d'assister à cette
répétition, sans décor et sans costumes.
Liszt est là. Sa haute silhouette noire vient de surgir aux fauteuils
d'orchestre: je cours saluer le maître, l'ami, maintenant, et je lui
demande s'il me permet de rester auprès de lui, pendant l'audition,
pour être un peu guidée à travers le chef-d'œuvre dont je connais trop
peu la partition. La permission m'est très galamment accordée.
Déjà les musiciens arrivent et gagnent leurs places: quelle solennelle
attente! quelle émotion quasi-religieuse!
--Depuis combien d'années j'attendais cette minute! dit Liszt, et je
craignais bien de ne l'atteindre jamais.... Si vous saviez à travers
quelles misères, quels écroulements, cette œuvre a germé et fleuri! Je
l'ai vu et j'en ai souffert. Comment Wagner a-t-il pu garder intacte
la divine inspiration? Il m'apparaît comme un passager qui, dans une
tempête, porterait une coupe pleine d'eau, sans devoir en verser une
goutte. Et voyez, même au port, il ne trouve pas d'abri.... Au temps
de l'exil il fut, pendant des années, le seul Allemand qui n'eût pas
entendu _Lohengrin_; aujourd'hui, la sonorité de son immense orchestre,
révélant sa nouvelle œuvre, va vibrer pour la première fois, et il ne
l'entendra pas.... Ah! de quelle rançon, doit être payé le génie!...
Voici Richter, grave et pâle, qui monte au pupitre.
Nous sommes à peine une dizaine d'auditeurs dans la salle obscure.
J'entrevois les mèches blondes, presque blanches, de Servais et je
devine Édouard Schuré à côté de lui. J'aperçois aussi une ombre qui
escalade les fauteuils d'orchestre: c'est Villiers, qui court s'asseoir
plus loin, pour être bien seul, bien recueilli.
On ferme le rideau devant la scène: Richter frappe des coups pressés
sur le pupitre, puis d'un geste fier et pieux, lève haut le bâton de
commandement.
Et voici qu'une note grave et sourde monte de l'orchestre; elle frémit
presque insensiblement, dans les profondeurs les plus basses de la
gamme, imprécise, sans contour, elle vibre dans une fluidité trouble;
puis elle semble se dilater, s'étendre, un glissement lent et doux
se déroule et se perd, suivi aussitôt d'un autre glissement, tout
semblable, qui prend le même chemin et s'enfuit: telle la vague après
la vague.
Bientôt ces ondes musicales s'enflent et se succèdent: des gouttes de
lumière diffuse tombent et s'étalent, croirait-on comme des gouttes
de lait dans l'eau. Le rideau s'écarte pour laisser voir les abîmes
mystérieux du Rhin, à travers des transparences bleuâtres.
Sur le théâtre, il n'y a rien, qu'une pénombre confuse; mais comme
l'imagination, suggestionnée par la musique, évoque le tableau! Mieux,
peut-être que ne le fera le décor....
Une ondulation paisible balance la lourdeur de l'eau et, tout à coup,
dans le cristal fluide, une voix de cristal résonne, en même temps que
la naïade coule des hauteurs et nage sous l'eau remuante. Les paroles
qu'elle chante forment des allitérations glissantes;
Weïa! Waga! Vogue, vague, va vers ton berceau...
Et elle ondoie autour du récif, au sommet duquel brille, d'un éclat
douteux, un filon d'or; puis une autre fille du Rhin plonge des
hauteurs et poursuit joyeusement sa sœur qui fuit. Mais la voix d'une
troisième ondine les gronde, toutes deux, en riant:
Weïa! Waga! sauvages sœurs!
Vous veillez mal sur le sommeil de l'or.
Gardez mieux le lit du dormeur!
A son tour, elle s'élance, et les gracieuses habitantes du Rhin nagent
et folâtrent, portées par les ondulations harmonieuses de l'orchestre,
autour du rocher fatidique où est enfermé l'or, inconnu et vierge
encore.
Les filles du Rhin, ici, sont debout sur le plancher, en toilette
de ville et coiffées de chapeaux de paille, mais on les distingue
peu; sans troubler notre vision, elles prêtent leurs voix limpides et
fraîches aux figures que le poète a créées.
Maintenant, des profondeurs obscures du fleuve, dans un rythme lourd
et heurté, se hausse un étrange nain, aux cheveux blancs, à la longue
barbe pâle réunie en une tresse; il grimpe le long des écueils
visqueux. La musique s'efforce avec lui et il se plaint de l'assaut
pénible, en allitérant ses mots:
Roche lisse, gluante, glissante, je glisse!...
Son regard avide suit les ondines dans leur jeu charmant, et, incapable
de les atteindre, il leur crie:
Hé! hé! nixes gracieuses, race enviable!
De la nuit du Nibelheim, je monterais volontiers vers
vous,
Si vous vous penchiez vers moi...
Les filles du Rhin, effrayées, se réunissent autour du rocher:
--Gardons l'or!
Le père nous a mises en méfiance de cet ennemi.
--Que veux-tu, toi qui viens d'en bas?...
--Comme vous êtes claires et belles dans la lueur
Volontiers mon bras enlacerait l'une de vous,
--Nixes élancées.
Si doucement elle se coulait vers le fond...
--Maintenant rions de notre peur:
L'ennemi est amoureux ...
Et les ondines espiègles se précipitent du haut des écueils,
poursuivent, agacent, tentent le nain ardent, qui, avec une fureur
passionnée, bondit de roche en roche, cherchant à atteindre l'une
ou l'autre. Mais les glissantes filles toujours se dérobent, lui
échappent, et, tandis qu'il retombe, haletant et rageur, elles égrènent
leur rire moqueur en notes cristallines....
Mais je ne vais pas me laisser aller, aujourd'hui, au plaisir de
revivre mes souvenirs, en racontant _l'Or du Rhin_. Alors que je
l'entendais, à Munich, dans le solennel silence du théâtre obscur,
aussi bien que le métal vierge encore, qu'un rayon de soleil faisait
luire sous l'eau, au sommet du roc, l'œuvre était pour la première
fois révélée au monde, tandis qu'à présent, autant que l'or monnayé
lui-même, elle est connue de tous.
Cette première partie de la Tétralogie, qui est un prologue, n'est
pas divisée en actes, ses quatre tableaux furent exécutés sans
interruption. Des changements à vue, commentés par l'orchestre,
conduisaient d'un décor à l'autre.
L'exécution durait plus de deux heures, et cependant, même à cette
première audition où toutes les facultés d'attention étaient tendues au
possible, on n'éprouvait pas de fatigue, tant l'architecture du drame
était simple de lignes, clairement exposée, tant la musique évoquait
avec certitude les diverses phases, pour ainsi dire élémentaires, de
l'œuvre et les personnifiaient en des thèmes et des rythmes d'une
extraordinaire beauté.
Un seul passage me parut difficile à comprendre, celui, où, devant le
trésor forgé par le Nibelung et qu'il vient de ravir, Wotan est, dit le
texte, «frappé par une haute pensée». A ce moment, se fait entendre,
pour la première et unique fois, le _Leit-motif_ du glaive,--ce glaive
nommé _Nothung_, qui jouera un rôle si important dans les œuvres
suivantes, mais qu'aucun geste ni aucune phrase ne désigne, quand
paraît le thème qui le symbolise.--Liszt, interrogé par moi, convint
qu'il y avait là une obscurité, et que Wagner s'en serait aperçu, s'il
avait assisté aux répétitions. Plus tard, je questionnai le Maître
lui-même à ce propos, et il me répondit que l'observation était très
juste et qu'il en tiendrait compte. Depuis, un glaive est ajouté au
trésor du Nibelung: Wotan le découvre et le brandit au moment où le
thème paraît....
Nous étions tous ivres d'enthousiasme, quand les Dieux, marchant sur
l'arc-en-ciel, par-dessus les vallées, furent entrés au Walhalla et
que le rideau se referma. Richter, enfiévré d'émotion, fut entouré,
acclamé. Liszt l'embrassa et le complimenta chaudement. On félicita les
chanteurs, les musiciens de l'orchestre, qui avaient si admirablement
rempli leur glorieuse tâche.
Après avoir fait cortège à Liszt jusqu'à sa voiture, nous allâmes
tous, dans une exaltation qui ne se calmait pas, envahir le café
Maximilien. Au lieu de commander le souper, nous demandâmes papier et
plumes, et chacun de nous écrivit à Richard Wagner, pour lui exprimer
toute l'admiration dont nous enivrait son nouveau chef-d'œuvre, et le
remercier de nous avoir accordé l'insigne faveur de l'entendre, avant
tout autre public, et même, hélas! avant Lui....