XLVI

Le temps est venu: l'avant-derrière répétition de _l'Or du Rhin_ va

commencer.

Comme le théâtre vide et presque obscur est mystérieux et imposant! Il

paraît immense, avec des aspects de cathédrale; la scène baigne tout

entière dans une brume bleue, formée, sans doute, de quelque reflet du

jour extérieur, car il est trois heures de l'après-midi.

A quelques-uns seulement on a accordé la faveur d'assister à cette

répétition, sans décor et sans costumes.

Liszt est là. Sa haute silhouette noire vient de surgir aux fauteuils

d'orchestre: je cours saluer le maître, l'ami, maintenant, et je lui

demande s'il me permet de rester auprès de lui, pendant l'audition,

pour être un peu guidée à travers le chef-d'œuvre dont je connais trop

peu la partition. La permission m'est très galamment accordée.

Déjà les musiciens arrivent et gagnent leurs places: quelle solennelle

attente! quelle émotion quasi-religieuse!

--Depuis combien d'années j'attendais cette minute! dit Liszt, et je

craignais bien de ne l'atteindre jamais.... Si vous saviez à travers

quelles misères, quels écroulements, cette œuvre a germé et fleuri! Je

l'ai vu et j'en ai souffert. Comment Wagner a-t-il pu garder intacte

la divine inspiration? Il m'apparaît comme un passager qui, dans une

tempête, porterait une coupe pleine d'eau, sans devoir en verser une

goutte. Et voyez, même au port, il ne trouve pas d'abri.... Au temps

de l'exil il fut, pendant des années, le seul Allemand qui n'eût pas

entendu _Lohengrin_; aujourd'hui, la sonorité de son immense orchestre,

révélant sa nouvelle œuvre, va vibrer pour la première fois, et il ne

l'entendra pas.... Ah! de quelle rançon, doit être payé le génie!...

Voici Richter, grave et pâle, qui monte au pupitre.

Nous sommes à peine une dizaine d'auditeurs dans la salle obscure.

J'entrevois les mèches blondes, presque blanches, de Servais et je

devine Édouard Schuré à côté de lui. J'aperçois aussi une ombre qui

escalade les fauteuils d'orchestre: c'est Villiers, qui court s'asseoir

plus loin, pour être bien seul, bien recueilli.

On ferme le rideau devant la scène: Richter frappe des coups pressés

sur le pupitre, puis d'un geste fier et pieux, lève haut le bâton de

commandement.

Et voici qu'une note grave et sourde monte de l'orchestre; elle frémit

presque insensiblement, dans les profondeurs les plus basses de la

gamme, imprécise, sans contour, elle vibre dans une fluidité trouble;

puis elle semble se dilater, s'étendre, un glissement lent et doux

se déroule et se perd, suivi aussitôt d'un autre glissement, tout

semblable, qui prend le même chemin et s'enfuit: telle la vague après

la vague.

Bientôt ces ondes musicales s'enflent et se succèdent: des gouttes de

lumière diffuse tombent et s'étalent, croirait-on comme des gouttes

de lait dans l'eau. Le rideau s'écarte pour laisser voir les abîmes

mystérieux du Rhin, à travers des transparences bleuâtres.

Sur le théâtre, il n'y a rien, qu'une pénombre confuse; mais comme

l'imagination, suggestionnée par la musique, évoque le tableau! Mieux,

peut-être que ne le fera le décor....

Une ondulation paisible balance la lourdeur de l'eau et, tout à coup,

dans le cristal fluide, une voix de cristal résonne, en même temps que

la naïade coule des hauteurs et nage sous l'eau remuante. Les paroles

qu'elle chante forment des allitérations glissantes;

Weïa! Waga! Vogue, vague, va vers ton berceau...

Et elle ondoie autour du récif, au sommet duquel brille, d'un éclat

douteux, un filon d'or; puis une autre fille du Rhin plonge des

hauteurs et poursuit joyeusement sa sœur qui fuit. Mais la voix d'une

troisième ondine les gronde, toutes deux, en riant:

Weïa! Waga! sauvages sœurs!

Vous veillez mal sur le sommeil de l'or.

Gardez mieux le lit du dormeur!

A son tour, elle s'élance, et les gracieuses habitantes du Rhin nagent

et folâtrent, portées par les ondulations harmonieuses de l'orchestre,

autour du rocher fatidique où est enfermé l'or, inconnu et vierge

encore.

Les filles du Rhin, ici, sont debout sur le plancher, en toilette

de ville et coiffées de chapeaux de paille, mais on les distingue

peu; sans troubler notre vision, elles prêtent leurs voix limpides et

fraîches aux figures que le poète a créées.

Maintenant, des profondeurs obscures du fleuve, dans un rythme lourd

et heurté, se hausse un étrange nain, aux cheveux blancs, à la longue

barbe pâle réunie en une tresse; il grimpe le long des écueils

visqueux. La musique s'efforce avec lui et il se plaint de l'assaut

pénible, en allitérant ses mots:

Roche lisse, gluante, glissante, je glisse!...

Son regard avide suit les ondines dans leur jeu charmant, et, incapable

de les atteindre, il leur crie:

Hé! hé! nixes gracieuses, race enviable!

De la nuit du Nibelheim, je monterais volontiers vers

vous,

Si vous vous penchiez vers moi...

Les filles du Rhin, effrayées, se réunissent autour du rocher:

--Gardons l'or!

Le père nous a mises en méfiance de cet ennemi.

--Que veux-tu, toi qui viens d'en bas?...

--Comme vous êtes claires et belles dans la lueur

Volontiers mon bras enlacerait l'une de vous,

--Nixes élancées.

Si doucement elle se coulait vers le fond...

--Maintenant rions de notre peur:

L'ennemi est amoureux ...

Et les ondines espiègles se précipitent du haut des écueils,

poursuivent, agacent, tentent le nain ardent, qui, avec une fureur

passionnée, bondit de roche en roche, cherchant à atteindre l'une

ou l'autre. Mais les glissantes filles toujours se dérobent, lui

échappent, et, tandis qu'il retombe, haletant et rageur, elles égrènent

leur rire moqueur en notes cristallines....

Mais je ne vais pas me laisser aller, aujourd'hui, au plaisir de

revivre mes souvenirs, en racontant _l'Or du Rhin_. Alors que je

l'entendais, à Munich, dans le solennel silence du théâtre obscur,

aussi bien que le métal vierge encore, qu'un rayon de soleil faisait

luire sous l'eau, au sommet du roc, l'œuvre était pour la première

fois révélée au monde, tandis qu'à présent, autant que l'or monnayé

lui-même, elle est connue de tous.

Cette première partie de la Tétralogie, qui est un prologue, n'est

pas divisée en actes, ses quatre tableaux furent exécutés sans

interruption. Des changements à vue, commentés par l'orchestre,

conduisaient d'un décor à l'autre.

L'exécution durait plus de deux heures, et cependant, même à cette

première audition où toutes les facultés d'attention étaient tendues au

possible, on n'éprouvait pas de fatigue, tant l'architecture du drame

était simple de lignes, clairement exposée, tant la musique évoquait

avec certitude les diverses phases, pour ainsi dire élémentaires, de

l'œuvre et les personnifiaient en des thèmes et des rythmes d'une

extraordinaire beauté.

Un seul passage me parut difficile à comprendre, celui, où, devant le

trésor forgé par le Nibelung et qu'il vient de ravir, Wotan est, dit le

texte, «frappé par une haute pensée». A ce moment, se fait entendre,

pour la première et unique fois, le _Leit-motif_ du glaive,--ce glaive

nommé _Nothung_, qui jouera un rôle si important dans les œuvres

suivantes, mais qu'aucun geste ni aucune phrase ne désigne, quand

paraît le thème qui le symbolise.--Liszt, interrogé par moi, convint

qu'il y avait là une obscurité, et que Wagner s'en serait aperçu, s'il

avait assisté aux répétitions. Plus tard, je questionnai le Maître

lui-même à ce propos, et il me répondit que l'observation était très

juste et qu'il en tiendrait compte. Depuis, un glaive est ajouté au

trésor du Nibelung: Wotan le découvre et le brandit au moment où le

thème paraît....

Nous étions tous ivres d'enthousiasme, quand les Dieux, marchant sur

l'arc-en-ciel, par-dessus les vallées, furent entrés au Walhalla et

que le rideau se referma. Richter, enfiévré d'émotion, fut entouré,

acclamé. Liszt l'embrassa et le complimenta chaudement. On félicita les

chanteurs, les musiciens de l'orchestre, qui avaient si admirablement

rempli leur glorieuse tâche.

Après avoir fait cortège à Liszt jusqu'à sa voiture, nous allâmes

tous, dans une exaltation qui ne se calmait pas, envahir le café

Maximilien. Au lieu de commander le souper, nous demandâmes papier et

plumes, et chacun de nous écrivit à Richard Wagner, pour lui exprimer

toute l'admiration dont nous enivrait son nouveau chef-d'œuvre, et le

remercier de nous avoir accordé l'insigne faveur de l'entendre, avant

tout autre public, et même, hélas! avant Lui....

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 59 / 76 题