Nous avions loué des chambres meublées dans la _Maximiliansstrasse_,
qui est vraiment une rue très belle, étonnamment large, animée, bordée
d'élégantes boutiques, aux devantures amusantes. Elle commence au cœur
de Munich, devant le Théâtre Royal et, après un parcours d'un kilomètre
et demi, aboutit à l'Isar, une très impétueuse rivière, qui court
comme une folle sur de grandes dalles, taillées, à ce qu'il semble, de
main d'homme. Ces dalles forment, par de brusques cassures, comme des
marches géantes d'où l'eau se précipite en cascades. Nous croyions bien
ce torrent pas navigable; mais, une fois, un spectacle imprévu nous
démontra qu'il l'était.
Il faisait très chaud, ce jour-là, et nous nous en allions par groupes,
tout doucement, vers l'Isar, pour chercher un peu de fraîcheur dans
les jardins qui, sur l'autre rive, s'étendent le long des larges berges.
Arrêtés au milieu du pont, au-dessus d'un tumulte d'eau qui donnait le
vertige, nous vîmes tout à coup paraître au loin quatre ou cinq radeaux
chargés d'hommes, que le courant semblait emporter, mais qui étaient
dirigés cependant.
--Des sauvages! des pirogues! s'écria Villiers. Et, en effet, à cette
vue, on ne pouvait songer qu'aux nègres aventureux, descendant les
rapides dans les nacelles faites d'écorces d'arbres.
Le peu d'épaisseur de l'eau, sur les dalles, ajoutait au danger
d'être noyé celui d'être brisé à la moindre erreur dans la difficile
manœuvre. A peine avait-on le temps de trembler pour ces hommes, de
les apercevoir, debout sur les radeaux, s'appuyant sur une courte
perche, qu'ils étaient passés, fuyaient de l'autre côté du pont,
disparaissaient.
--La vraie course à l'abîme! s'écria Villiers.
--D'où viennent ces êtres-là? demandai-je, où vont-ils?
--Ah! mieux vaut ne pas le savoir. Il n'est jamais bon d'approfondir.
Une vision nous a montré, n'est-ce pas? de farouches guerriers
descendant l'Ogooué, à la poursuite de quelque tribu rivale: n'allons
pas nous convaincre que nous n'avons vu que de braves paysans, qui
allaient, tout simplement, vendre quelque vulgaire denrée au plus
proche marché.
--De braves paysans et des paysans braves, en tout cas!...
Mais Villiers n'écoute plus: son imagination a suivi les guerriers de
l'Ogooué, elle est partie, elle vagabonde, et le voici qui s'enfonce
dans un monologue confus, mêlé de rires. Il joue avec des idées, comme
on s'amuse, sur les plages, à faire glisser entre les doigts le sable
en cascades. Mais je sais qu'il y a quelques pierreries dans le sable
que Villiers remue, et je les guette au passage....
Quand nous sommes assis, enfin, sur des tertres de gazon, dans
l'ombre des grands arbres du jardin anglais, au bord de fraîches
prairies étoilées de colchiques qui semblent des milliers de feux
follets, et non loin des saules, couleur vert-de-gris, dont les longs
échevellements trempent dans l'Isar qui les entraîne, je commence à
distinguer quelque lueur parmi les obscurités du discours de Villiers.
J'entrevois une mer brumeuse ... un crépuscule de rêve ... autour d'une
île inconnue.... Puis, dans un remous lumineux, un grand sphinx qui
émerge des flots, nage vers la rive.... En travers de son dos flotte
une bannière violette, sur laquelle éclate en lettres d'or ce mot:
_Inviolata!..._
--Et c'est tout, dit Villiers; cela ne se rattachera jamais à rien,
ne s'expliquera pas. L'impression intense, le mystère, le charme,
l'étrangeté inquiétante, sont contenus dans ce tableau aperçu comme par
une déchirure de nuage, qui ne doit pas être écartée davantage.
--Il y a même des poèmes, ajoute-t-il, qui ne peuvent avoir qu'un seul
vers; celui-ci, par exemple:
La lourde clé du rêve à ma ceinture sonne...
--Est-ce assez complet? est-ce magnifique?... Qu'est-ce qu'on peut
ajoutera cela?... Par bêtise, pour faire un poème, j'ai essayé de
trouver une suite.... Impossible!... Il n'y en a pas.... Pas plus à cet
autre vers:
O pasteur, Hespérus à l'occident s'allume!
--La mélancolie de l'heure, le soir limpide, la lumière de l'étoile et
la vie pastorale, tout y est: pourquoi chercher autre chose?
--C'est vrai, dis-je, ce genre de vers, le vers unique, dans lequel
semble se condenser un poème, se suffit à lui-même et dédaigne la rime;
j'en ai composé un, moi aussi, très absurde mais qui ne pouvait rimer à
rien:
Je suis le nautonier des océans lunaires!
«Le poète italien Gualdo a cité quelque part ce vers en épigraphe, pour
taquiner ses contemporains en leur faisant chercher «d'où c'était».
Villiers fouille, tout à coup, dans ses poches et, après une
exploration fébrile, en tire des feuillets, très chiffonnés.
--Revenons au sérieux, dit-il, soyons pratiques et prosaïques. Voici
mon article sur l'exposition: il est fini.
--Comment! m'écriai-je, il n'est pas encore parti? Mais il sera trop
tard: l'ouverture de l'exposition, c'est déjà vieux; on ne voudra pas
le publier.
--Oh! si, vous verrez, avec quelques petites retouches il sera tout
rafraîchi.... D'abord j'ai changé le titre; c'est maintenant: _Munich
pendant l'Exposition_. L'article n'est pas trop mal, écoutez-moi ça:
Et il lit:
«Les salles du Palais de Cristal sont emplies, les
envois français se sont brusquement abattus par caisses
énormes; à l'Exposition, toute la cimaise est couverte, on
parle déjà d'accrocher quelques toiles retardataires au
restaurant d'en face,--notamment le _Casseur de pierres_,
de Courbet. Disons toutefois que Courbet a envoyé ici
un paysage magnifique dont l'eau naturelle et profonde
fait véritablement songer: c'est, avec le _Fauconnier_
de Couture, ce que nous aimons le plus dans le Salon
français, malgré le peu de sympathie que nous avons pour
l'école réaliste.
«Les Allemands disent, à l'aspect des tableaux de Courbet:
«Peinture aussi bonne que brutale: il voit comme un paysan
et peint comme un professeur,--ce qui est déjà beaucoup»,
ajoutent-ils en riant....»
--Ici; intercale une phrase, dit Villiers: «Il est bien tard pour
parler de l'exposition», et puis j'en parle tout de même:
«Il faut citer des grisailles exquises de Ramberg, le
_Saint Joseph_ de Gysis, des portraits de Lembach, des
paysages de Zwangauer, le Daubigny allemand, des sépias
académiques de Kaulbach, sur des sujets tirés des opéras
de Wagner, et _la Femme à la robe de velours_ de M. Canon,
un jeune peintre autrichien, d'un talent hors ligne. L'on
pense que _le Banquet de Platon_, de M. Anselm Feuerbach,
aura la médaille d'honneur. L'œuvre est grandiose, en
vérité, et depuis Pierre de Cornelius on n'a pas mieux
fait en Allemagne. L'art est donc bien portant....»
--Je vais encore glisser là une phrase, dit Villiers: «Laissons donc
l'exposition, cette déjà vieille nouvelle, et promenons-nous par la
ville....»
Et il continue sa lecture:
«Nous aimons Munich, mais tout le monde n'est pas de notre
avis. Il est vrai que Munich manque un peu de sergents de
ville, qu'on n'y chante pas _les Pompiers de Nanterre_,
qu'on y remarque une absence de viols, d'escroqueries
et d'assassinats vraiment désolante pour l'avenir de
cette capitale. Par contre, nous avons vu de magnifiques
théâtres où l'on joue Gœthe, nous avons visité des musées
qui contiennent des trésors d'art et de génie, nous avons
vu des monuments du plus pur style grec, des jardins
grands comme le bois de Boulogne, des cafés immenses où
l'on est servi par de belles filles que personne n'a
l'idée de chiffonner outre mesure, à l'exception de
quelques loustics de passage et qui en sont pour leurs
frais.
«Nous sommes montés dans la _Bavaria_, l'énorme statue de
bronze qui domine la ville et par les yeux de laquelle
six personnes peuvent voir, de front, l'espace s'étendre
jusqu'aux montagnes du Tyrol.
«Nous avons visité la salle des portraits des dames de
beauté du pays.... Qu'on se représente une sorte de
Galerie Montyon de l'amour, où--si son nez est d'un jet
héroïque--la fille d'un cordonnier côtoie la fille d'une
princesse. Le roi Louis Ier, qui a logé dans son palais
ce naïf exposé de la beauté germanique, aimait les jolies
femmes. Et les bons Bavarois racontent qu'à sa mort la
scène suivante se serait passée à la porte du ciel:
«--Toc! toc!
«--Qui est là?--demande saint Pierre.
«--C'est moi, Louis Ier, roi de Bavière!
«--Un instant!--répond le bienheureux apôtre.
«Il s'écrie d'une voix de tonnerre:
«--Ramassez les onze mille vierges! Voici Louis de Bavière
qui arrive!
«Mais ne rions pas trop de ce roi qui, au lieu de gloire
militaire, a légué à son peuple des écoles où l'on apprend
aux enfants à se tenir l'esprit haut et fier....»
--Ça va bien, Villiers, mais ne m'en lisez pas davantage, dis-je en
l'interrompant. Courons plutôt à la poste: il est encore temps pour le
courrier du soir. Expédions l'article: plus vous laisserez passer de
temps, moins vous aurez de chances qu'il soit publié, car, malgré vos
phrases conciliantes, l'actualité n'attend pas.