XLI

Nous avions loué des chambres meublées dans la _Maximiliansstrasse_,

qui est vraiment une rue très belle, étonnamment large, animée, bordée

d'élégantes boutiques, aux devantures amusantes. Elle commence au cœur

de Munich, devant le Théâtre Royal et, après un parcours d'un kilomètre

et demi, aboutit à l'Isar, une très impétueuse rivière, qui court

comme une folle sur de grandes dalles, taillées, à ce qu'il semble, de

main d'homme. Ces dalles forment, par de brusques cassures, comme des

marches géantes d'où l'eau se précipite en cascades. Nous croyions bien

ce torrent pas navigable; mais, une fois, un spectacle imprévu nous

démontra qu'il l'était.

Il faisait très chaud, ce jour-là, et nous nous en allions par groupes,

tout doucement, vers l'Isar, pour chercher un peu de fraîcheur dans

les jardins qui, sur l'autre rive, s'étendent le long des larges berges.

Arrêtés au milieu du pont, au-dessus d'un tumulte d'eau qui donnait le

vertige, nous vîmes tout à coup paraître au loin quatre ou cinq radeaux

chargés d'hommes, que le courant semblait emporter, mais qui étaient

dirigés cependant.

--Des sauvages! des pirogues! s'écria Villiers. Et, en effet, à cette

vue, on ne pouvait songer qu'aux nègres aventureux, descendant les

rapides dans les nacelles faites d'écorces d'arbres.

Le peu d'épaisseur de l'eau, sur les dalles, ajoutait au danger

d'être noyé celui d'être brisé à la moindre erreur dans la difficile

manœuvre. A peine avait-on le temps de trembler pour ces hommes, de

les apercevoir, debout sur les radeaux, s'appuyant sur une courte

perche, qu'ils étaient passés, fuyaient de l'autre côté du pont,

disparaissaient.

--La vraie course à l'abîme! s'écria Villiers.

--D'où viennent ces êtres-là? demandai-je, où vont-ils?

--Ah! mieux vaut ne pas le savoir. Il n'est jamais bon d'approfondir.

Une vision nous a montré, n'est-ce pas? de farouches guerriers

descendant l'Ogooué, à la poursuite de quelque tribu rivale: n'allons

pas nous convaincre que nous n'avons vu que de braves paysans, qui

allaient, tout simplement, vendre quelque vulgaire denrée au plus

proche marché.

--De braves paysans et des paysans braves, en tout cas!...

Mais Villiers n'écoute plus: son imagination a suivi les guerriers de

l'Ogooué, elle est partie, elle vagabonde, et le voici qui s'enfonce

dans un monologue confus, mêlé de rires. Il joue avec des idées, comme

on s'amuse, sur les plages, à faire glisser entre les doigts le sable

en cascades. Mais je sais qu'il y a quelques pierreries dans le sable

que Villiers remue, et je les guette au passage....

Quand nous sommes assis, enfin, sur des tertres de gazon, dans

l'ombre des grands arbres du jardin anglais, au bord de fraîches

prairies étoilées de colchiques qui semblent des milliers de feux

follets, et non loin des saules, couleur vert-de-gris, dont les longs

échevellements trempent dans l'Isar qui les entraîne, je commence à

distinguer quelque lueur parmi les obscurités du discours de Villiers.

J'entrevois une mer brumeuse ... un crépuscule de rêve ... autour d'une

île inconnue.... Puis, dans un remous lumineux, un grand sphinx qui

émerge des flots, nage vers la rive.... En travers de son dos flotte

une bannière violette, sur laquelle éclate en lettres d'or ce mot:

_Inviolata!..._

--Et c'est tout, dit Villiers; cela ne se rattachera jamais à rien,

ne s'expliquera pas. L'impression intense, le mystère, le charme,

l'étrangeté inquiétante, sont contenus dans ce tableau aperçu comme par

une déchirure de nuage, qui ne doit pas être écartée davantage.

--Il y a même des poèmes, ajoute-t-il, qui ne peuvent avoir qu'un seul

vers; celui-ci, par exemple:

La lourde clé du rêve à ma ceinture sonne...

--Est-ce assez complet? est-ce magnifique?... Qu'est-ce qu'on peut

ajoutera cela?... Par bêtise, pour faire un poème, j'ai essayé de

trouver une suite.... Impossible!... Il n'y en a pas.... Pas plus à cet

autre vers:

O pasteur, Hespérus à l'occident s'allume!

--La mélancolie de l'heure, le soir limpide, la lumière de l'étoile et

la vie pastorale, tout y est: pourquoi chercher autre chose?

--C'est vrai, dis-je, ce genre de vers, le vers unique, dans lequel

semble se condenser un poème, se suffit à lui-même et dédaigne la rime;

j'en ai composé un, moi aussi, très absurde mais qui ne pouvait rimer à

rien:

Je suis le nautonier des océans lunaires!

«Le poète italien Gualdo a cité quelque part ce vers en épigraphe, pour

taquiner ses contemporains en leur faisant chercher «d'où c'était».

Villiers fouille, tout à coup, dans ses poches et, après une

exploration fébrile, en tire des feuillets, très chiffonnés.

--Revenons au sérieux, dit-il, soyons pratiques et prosaïques. Voici

mon article sur l'exposition: il est fini.

--Comment! m'écriai-je, il n'est pas encore parti? Mais il sera trop

tard: l'ouverture de l'exposition, c'est déjà vieux; on ne voudra pas

le publier.

--Oh! si, vous verrez, avec quelques petites retouches il sera tout

rafraîchi.... D'abord j'ai changé le titre; c'est maintenant: _Munich

pendant l'Exposition_. L'article n'est pas trop mal, écoutez-moi ça:

Et il lit:

«Les salles du Palais de Cristal sont emplies, les

envois français se sont brusquement abattus par caisses

énormes; à l'Exposition, toute la cimaise est couverte, on

parle déjà d'accrocher quelques toiles retardataires au

restaurant d'en face,--notamment le _Casseur de pierres_,

de Courbet. Disons toutefois que Courbet a envoyé ici

un paysage magnifique dont l'eau naturelle et profonde

fait véritablement songer: c'est, avec le _Fauconnier_

de Couture, ce que nous aimons le plus dans le Salon

français, malgré le peu de sympathie que nous avons pour

l'école réaliste.

«Les Allemands disent, à l'aspect des tableaux de Courbet:

«Peinture aussi bonne que brutale: il voit comme un paysan

et peint comme un professeur,--ce qui est déjà beaucoup»,

ajoutent-ils en riant....»

--Ici; intercale une phrase, dit Villiers: «Il est bien tard pour

parler de l'exposition», et puis j'en parle tout de même:

«Il faut citer des grisailles exquises de Ramberg, le

_Saint Joseph_ de Gysis, des portraits de Lembach, des

paysages de Zwangauer, le Daubigny allemand, des sépias

académiques de Kaulbach, sur des sujets tirés des opéras

de Wagner, et _la Femme à la robe de velours_ de M. Canon,

un jeune peintre autrichien, d'un talent hors ligne. L'on

pense que _le Banquet de Platon_, de M. Anselm Feuerbach,

aura la médaille d'honneur. L'œuvre est grandiose, en

vérité, et depuis Pierre de Cornelius on n'a pas mieux

fait en Allemagne. L'art est donc bien portant....»

--Je vais encore glisser là une phrase, dit Villiers: «Laissons donc

l'exposition, cette déjà vieille nouvelle, et promenons-nous par la

ville....»

Et il continue sa lecture:

«Nous aimons Munich, mais tout le monde n'est pas de notre

avis. Il est vrai que Munich manque un peu de sergents de

ville, qu'on n'y chante pas _les Pompiers de Nanterre_,

qu'on y remarque une absence de viols, d'escroqueries

et d'assassinats vraiment désolante pour l'avenir de

cette capitale. Par contre, nous avons vu de magnifiques

théâtres où l'on joue Gœthe, nous avons visité des musées

qui contiennent des trésors d'art et de génie, nous avons

vu des monuments du plus pur style grec, des jardins

grands comme le bois de Boulogne, des cafés immenses où

l'on est servi par de belles filles que personne n'a

l'idée de chiffonner outre mesure, à l'exception de

quelques loustics de passage et qui en sont pour leurs

frais.

«Nous sommes montés dans la _Bavaria_, l'énorme statue de

bronze qui domine la ville et par les yeux de laquelle

six personnes peuvent voir, de front, l'espace s'étendre

jusqu'aux montagnes du Tyrol.

«Nous avons visité la salle des portraits des dames de

beauté du pays.... Qu'on se représente une sorte de

Galerie Montyon de l'amour, où--si son nez est d'un jet

héroïque--la fille d'un cordonnier côtoie la fille d'une

princesse. Le roi Louis Ier, qui a logé dans son palais

ce naïf exposé de la beauté germanique, aimait les jolies

femmes. Et les bons Bavarois racontent qu'à sa mort la

scène suivante se serait passée à la porte du ciel:

«--Toc! toc!

«--Qui est là?--demande saint Pierre.

«--C'est moi, Louis Ier, roi de Bavière!

«--Un instant!--répond le bienheureux apôtre.

«Il s'écrie d'une voix de tonnerre:

«--Ramassez les onze mille vierges! Voici Louis de Bavière

qui arrive!

«Mais ne rions pas trop de ce roi qui, au lieu de gloire

militaire, a légué à son peuple des écoles où l'on apprend

aux enfants à se tenir l'esprit haut et fier....»

--Ça va bien, Villiers, mais ne m'en lisez pas davantage, dis-je en

l'interrompant. Courons plutôt à la poste: il est encore temps pour le

courrier du soir. Expédions l'article: plus vous laisserez passer de

temps, moins vous aurez de chances qu'il soit publié, car, malgré vos

phrases conciliantes, l'actualité n'attend pas.

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 54 / 76 题