Je fus contente de rencontrer Liszt, à cette soirée, donnée pour
Villiers de l'Isle-Adam par la comtesse Muchanoff. Dès mon entrée, je
vis qu'il était, lui aussi, impatient de me revoir, car il m'interrogea
tout de suite du regard. Aussitôt qu'il nous fut possible de nous
isoler un peu, il me dit:
--Eh bien, les nouvelles?
Alors je lui appris, combien ma lettre, rapportant ses paroles, avait
causé d'émotion et de joie à Tribschen. Quelle bienfaisante détente,
quel allégement de soucis cuisants, quelle consolation de n'avoir pas
perdu l'affection d'un cœur si cher, et la force invincible que l'on
puisait, dans cette certitude, pour les luttes avenir! A moi, simple
messagère, le maître faisait dire: «qu'il me bénissait!...»
Liszt, les yeux brillants d'une larme, aussitôt séchée, me prit la main
rapidement et me dit tout bas:
--Gardez-bien le secret que je vous confie: je ferai l'impossible, en
retournant en Italie, pour m'arrêter quelques heures à Lucerne et aller
embrasser ma fille et mes petits-enfants.
Et lui, qui toujours refusait de jouer, il alla vers le piano,
découvrit le clavier d'un mouvement brusque, puis laissa courir ses
doigts souverains sur les touches en une improvisation fougueuse,
passionnée, éblouissante.
L'ovation qu'on lui fit tint du délire, naturellement, mais c'est à
peine s'il y prit garde.
C'était maintenant au tour de Villiers de charmer l'assistance.
Bien frisé, sa croix de Malte en bonne place sur son flanc gauche,
il avait très grand air. Il me parut cependant un peu nerveux et
inquiet.... Est-ce que ce salon d'hôtel, trop orné, l'impressionne?
Est-ce que cette réunion de nobles dames bien parées, de hauts
fonctionnaires, d'artistes, formant un demi-cercle, comme au théâtre,
et qui le dévisagent, en une attente silencieuse, l'intimide plus que
l'olympienne intimité de Tribschen?... En pleine lumière, debout contre
le grand piano à queue, il semble hésiter, se tait.... Enfin, le voici
qui, d'un crâne mouvement de tête, rejette en arrière ses boucles
ondulées, et il commence à lire, d'une voix ferme, claire.
Je me tranquillise, Villiers, très sûr de lui, prend des temps, ménage
ses effets: l'auditoire est intéressé; un murmure flatteur accueille
certains passages, on applaudit discrètement; puis, de nouveau, le
respectueux silence se rétablit. On écoute....
Mais, hélas! qu'arrive-t-il?...
Brusquement Villiers se tait, laisse tomber le manuscrit et regarde
les auditeurs avec des yeux écarquillés, pleins d'épouvante. D'un
geste fébrile, il dégrafe la ceinture de son pantalon, puis il ôte ses
bottines et s'assied sur le piano.
O stupeur! Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que c'est dans la
pièce?... Une mystification?... une gageure!... en tout cas, de bien
mauvais goût!... Tout le monde se lève, dans un brouhaha moqueur, on
vient à moi, on m'interroge:
Que dire? Comment faire comprendre que Villiers s'est cru en danger
de mort et qu'alors il s'agissait bien, pour lui de convenances et
d'à-propos!... Il a eu sans doute, un petit spasme nerveux au cœur: un
médecin, goguenard peut-être, lui a dit que, si ce cas se présentait,
il devait aussitôt desserrer ses vêtements, se déchausser et s'asseoir
haut pour faire pendre ses pieds.... Et l'on voit que le malade se
conforme de tous points à l'ordonnance.
Des rires s'étouffent derrière les éventails; on feint d'oublier
l'incident.
Villiers s'est enfui, emportant ses bottines, tandis que notre groupe
de Français, qui se sent solidaire du vaincu, n'ose pas battre en
retraite avec lui et reste là, très penaud. Franz Servais, lui, est
consterné; il marche fiévreusement, les mains dans ses poches; ses
longues mèches pâles et pendantes se rejoignent dans sa bouche qui
s'ouvre sans cesse pour laisser passer de véhémentes récriminations.
--Une seule chose pouvait sauver la situation, s'écrie-t-il, Villiers
ne pouvait invoquer qu'une seule excuse: la mort!... Oui, oui, pour
notre honneur à tous, il devait mourir!...