XL

Je fus contente de rencontrer Liszt, à cette soirée, donnée pour

Villiers de l'Isle-Adam par la comtesse Muchanoff. Dès mon entrée, je

vis qu'il était, lui aussi, impatient de me revoir, car il m'interrogea

tout de suite du regard. Aussitôt qu'il nous fut possible de nous

isoler un peu, il me dit:

--Eh bien, les nouvelles?

Alors je lui appris, combien ma lettre, rapportant ses paroles, avait

causé d'émotion et de joie à Tribschen. Quelle bienfaisante détente,

quel allégement de soucis cuisants, quelle consolation de n'avoir pas

perdu l'affection d'un cœur si cher, et la force invincible que l'on

puisait, dans cette certitude, pour les luttes avenir! A moi, simple

messagère, le maître faisait dire: «qu'il me bénissait!...»

Liszt, les yeux brillants d'une larme, aussitôt séchée, me prit la main

rapidement et me dit tout bas:

--Gardez-bien le secret que je vous confie: je ferai l'impossible, en

retournant en Italie, pour m'arrêter quelques heures à Lucerne et aller

embrasser ma fille et mes petits-enfants.

Et lui, qui toujours refusait de jouer, il alla vers le piano,

découvrit le clavier d'un mouvement brusque, puis laissa courir ses

doigts souverains sur les touches en une improvisation fougueuse,

passionnée, éblouissante.

L'ovation qu'on lui fit tint du délire, naturellement, mais c'est à

peine s'il y prit garde.

C'était maintenant au tour de Villiers de charmer l'assistance.

Bien frisé, sa croix de Malte en bonne place sur son flanc gauche,

il avait très grand air. Il me parut cependant un peu nerveux et

inquiet.... Est-ce que ce salon d'hôtel, trop orné, l'impressionne?

Est-ce que cette réunion de nobles dames bien parées, de hauts

fonctionnaires, d'artistes, formant un demi-cercle, comme au théâtre,

et qui le dévisagent, en une attente silencieuse, l'intimide plus que

l'olympienne intimité de Tribschen?... En pleine lumière, debout contre

le grand piano à queue, il semble hésiter, se tait.... Enfin, le voici

qui, d'un crâne mouvement de tête, rejette en arrière ses boucles

ondulées, et il commence à lire, d'une voix ferme, claire.

Je me tranquillise, Villiers, très sûr de lui, prend des temps, ménage

ses effets: l'auditoire est intéressé; un murmure flatteur accueille

certains passages, on applaudit discrètement; puis, de nouveau, le

respectueux silence se rétablit. On écoute....

Mais, hélas! qu'arrive-t-il?...

Brusquement Villiers se tait, laisse tomber le manuscrit et regarde

les auditeurs avec des yeux écarquillés, pleins d'épouvante. D'un

geste fébrile, il dégrafe la ceinture de son pantalon, puis il ôte ses

bottines et s'assied sur le piano.

O stupeur! Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que c'est dans la

pièce?... Une mystification?... une gageure!... en tout cas, de bien

mauvais goût!... Tout le monde se lève, dans un brouhaha moqueur, on

vient à moi, on m'interroge:

Que dire? Comment faire comprendre que Villiers s'est cru en danger

de mort et qu'alors il s'agissait bien, pour lui de convenances et

d'à-propos!... Il a eu sans doute, un petit spasme nerveux au cœur: un

médecin, goguenard peut-être, lui a dit que, si ce cas se présentait,

il devait aussitôt desserrer ses vêtements, se déchausser et s'asseoir

haut pour faire pendre ses pieds.... Et l'on voit que le malade se

conforme de tous points à l'ordonnance.

Des rires s'étouffent derrière les éventails; on feint d'oublier

l'incident.

Villiers s'est enfui, emportant ses bottines, tandis que notre groupe

de Français, qui se sent solidaire du vaincu, n'ose pas battre en

retraite avec lui et reste là, très penaud. Franz Servais, lui, est

consterné; il marche fiévreusement, les mains dans ses poches; ses

longues mèches pâles et pendantes se rejoignent dans sa bouche qui

s'ouvre sans cesse pour laisser passer de véhémentes récriminations.

--Une seule chose pouvait sauver la situation, s'écrie-t-il, Villiers

ne pouvait invoquer qu'une seule excuse: la mort!... Oui, oui, pour

notre honneur à tous, il devait mourir!...

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 53 / 76 题