Depuis l'incident fâcheux de l'Hôtel des Quatre Saisons, où Villiers
avait ôté ses bottines devant une noble assistance, nous boudions le
monde, refusions les invitations, et c'est chez Frantz Servais que nous
aimions à nous réunir, le soir, quand il n'y avait rien d'intéressant
pour nous au théâtre.
Servais, qui faisait d'assez fréquents séjours à Munich, y avait un
appartement assez spacieux, au rez-de-chaussée, dans un quartier un
peu éloigné du centre. Il possédait un piano, autour duquel nous
passions des heures charmantes, grâce à l'inlassable complaisance de
Hans Richter qui nous jouait des fragments de _l'Or du Rhin,_ pour nous
initier un peu à l'œuvre que nous aurions bientôt le bonheur de voir
représenter.
Servais n'a pas gardé rancune à Villiers: il reconnaît maintenant qu'il
a très bien fait de ne pas mourir. Ils sont devenus d'excellents
camarades et s'entendent on ne peut mieux....
Quelquefois nous nous amusions, entre nous, à jouer des charades. Sans
doute c'était moi qui avais proposé ce genre de divertissement que
j'aimais beaucoup. Ce jeu plaisait à mon père, il égayait souvent, à
Neuilly, les jeudis intimes de la rue de Longchamps.
Tout de suite Servais montra de remarquables dispositions. Il avait
de l'à-propos, de l'imprévu, et ne craignait pas les effets comiques.
Villiers si grand acteur cependant! se déclarait incapable d'improviser
deux phrases et il se réservait l'honneur de deviner le mot des
charades. Schuré demandait à tenir l'emploi de public,--public un peu
distrait.--tandis que Scheffer et son chien, qui ne le quittait pas,
étaient tous deux très attentifs. Quant à Richter, il consentait à
paraître dans les rôles de personnage muet, tellement muet même, qu'une
fois, figurant un malade, il se laissa verser de la brillantine dans la
bouche sans protester, pour ne pas faire manquer l'effet!
Comment la renommée, qui devait avoir autre chose à faire,
s'avisa-t-elle d'annoncer par sa trompette, à travers la ville, de
quelle façon nous passions nos soirées? Toujours est-il qu'on le
sut: un soir que nous avions soupe au Café Maximilien, au moment où
nous allions en sortir, nous vîmes arriver plusieurs équipages qui se
suivaient, et s'arrêtèrent l'un après l'autre devant le café. Avant
que nous eussions le temps de rien comprendre, la comtesse Muchanoff
descendit de la première voiture et entra rapidement.
--Enfin on vous trouve! s'écria-t-elle. Vous êtes devenus
insaisissables: à votre logis, vous n'y êtes jamais; vous ne venez pas
quand on vous invite. Alors nous nous sommes décidés à vous chercher
partout. Voilà une heure que nous courons toutes les brasseries, tous
les restaurants de Munich; il ne nous restait plus que celui-ci!
Nous étions un peu interloqués. Villiers avait fait mine de s'enfuir;
mais la retraite était coupée, les portières des autres voitures
s'ouvraient: dames et messieurs, ayant fait partie de l'élégante
société qui assistait à la désastreuse fête, s'éparpillaient sur le
trottoir très éclairé.
--C'est mal de faire bande à part, reprend madame Muchanoff,
d'organiser de charmantes soirées, sans prévenir! Maintenant que nous
vous avons découverts, nous vous emmenons tous. Venez, venez, vous
ferez des charades: nous sommes si curieux de voir cela!
--Des charades!
Comment savent-ils? et croient-ils vraiment que nous irons jouer des
charades, en ville?...
--Mais, chère madame, lui dis-je, c'est tout à fait entre nous, et
comme on jouerait aux jeux innocents, que nous nous récréons ainsi:
nous perdrions tout notre entrain si cela devenait sérieux.
On insiste, on supplie, mais nous restons fermes et inébranlables. Nous
déclarons considérer tous ceux qui sont venus à nous comme nos hôtes:
c'est nous qui devons les recevoir, et qu'ils nous excusent de ne
pouvoir le faire que dans un café.
Voici que l'on nous ouvre une salle déserte, qui s'illumine, et tout ce
beau monde, très amusé, y entre sous les regards surpris et admiratifs
des consommateurs. Les dames laissent glisser leur sortie de bal et
montrent des épaules nues dans des toilettes claires. Les messieurs
sont en frac.
Nous connaissons à peine la plupart des personnes présentes et il y a
un peu de gêne tout d'abord; mais on demande du thé, du champagne, les
dames allument des cigarettes russes, minces comme des cure-dents et le
malaise se dissipe. Le comte de Berghem, un très séduisant seigneur,
dont je ne sais rien de plus que le nom, entame une dissertation avec
Schuré et Servais sur les analogies qui existent entre les Dieux de
l'Edda, parmi lesquels Wagner a pris ses héros, et les dieux d'Olympe,
entre Wotan et Jupiter.
La comtesse Muchanoff est décidée à reconquérir Villiers, qui se dérobe
autant qu'il le peut: mais elle lui fait de si gracieuses avances,
témoigne d'une si vive admiration pour son esprit, qu'il reprend toute
son assurance.
En somme, cette démarche peut-être singulière, cette invasion imprévue,
est plutôt charmante et cordiale.
C'est la conclusion que proclame Villiers. Il n'a plus du tout honte
de s'être assis sur le piano en laissant pendre ses pieds; il regrette
seulement de ne pas avoir eu, ce soir, sa croix de Malte dans sa poche,
pour l'épingler sur son veston.