XLII

Depuis l'incident fâcheux de l'Hôtel des Quatre Saisons, où Villiers

avait ôté ses bottines devant une noble assistance, nous boudions le

monde, refusions les invitations, et c'est chez Frantz Servais que nous

aimions à nous réunir, le soir, quand il n'y avait rien d'intéressant

pour nous au théâtre.

Servais, qui faisait d'assez fréquents séjours à Munich, y avait un

appartement assez spacieux, au rez-de-chaussée, dans un quartier un

peu éloigné du centre. Il possédait un piano, autour duquel nous

passions des heures charmantes, grâce à l'inlassable complaisance de

Hans Richter qui nous jouait des fragments de _l'Or du Rhin,_ pour nous

initier un peu à l'œuvre que nous aurions bientôt le bonheur de voir

représenter.

Servais n'a pas gardé rancune à Villiers: il reconnaît maintenant qu'il

a très bien fait de ne pas mourir. Ils sont devenus d'excellents

camarades et s'entendent on ne peut mieux....

Quelquefois nous nous amusions, entre nous, à jouer des charades. Sans

doute c'était moi qui avais proposé ce genre de divertissement que

j'aimais beaucoup. Ce jeu plaisait à mon père, il égayait souvent, à

Neuilly, les jeudis intimes de la rue de Longchamps.

Tout de suite Servais montra de remarquables dispositions. Il avait

de l'à-propos, de l'imprévu, et ne craignait pas les effets comiques.

Villiers si grand acteur cependant! se déclarait incapable d'improviser

deux phrases et il se réservait l'honneur de deviner le mot des

charades. Schuré demandait à tenir l'emploi de public,--public un peu

distrait.--tandis que Scheffer et son chien, qui ne le quittait pas,

étaient tous deux très attentifs. Quant à Richter, il consentait à

paraître dans les rôles de personnage muet, tellement muet même, qu'une

fois, figurant un malade, il se laissa verser de la brillantine dans la

bouche sans protester, pour ne pas faire manquer l'effet!

Comment la renommée, qui devait avoir autre chose à faire,

s'avisa-t-elle d'annoncer par sa trompette, à travers la ville, de

quelle façon nous passions nos soirées? Toujours est-il qu'on le

sut: un soir que nous avions soupe au Café Maximilien, au moment où

nous allions en sortir, nous vîmes arriver plusieurs équipages qui se

suivaient, et s'arrêtèrent l'un après l'autre devant le café. Avant

que nous eussions le temps de rien comprendre, la comtesse Muchanoff

descendit de la première voiture et entra rapidement.

--Enfin on vous trouve! s'écria-t-elle. Vous êtes devenus

insaisissables: à votre logis, vous n'y êtes jamais; vous ne venez pas

quand on vous invite. Alors nous nous sommes décidés à vous chercher

partout. Voilà une heure que nous courons toutes les brasseries, tous

les restaurants de Munich; il ne nous restait plus que celui-ci!

Nous étions un peu interloqués. Villiers avait fait mine de s'enfuir;

mais la retraite était coupée, les portières des autres voitures

s'ouvraient: dames et messieurs, ayant fait partie de l'élégante

société qui assistait à la désastreuse fête, s'éparpillaient sur le

trottoir très éclairé.

--C'est mal de faire bande à part, reprend madame Muchanoff,

d'organiser de charmantes soirées, sans prévenir! Maintenant que nous

vous avons découverts, nous vous emmenons tous. Venez, venez, vous

ferez des charades: nous sommes si curieux de voir cela!

--Des charades!

Comment savent-ils? et croient-ils vraiment que nous irons jouer des

charades, en ville?...

--Mais, chère madame, lui dis-je, c'est tout à fait entre nous, et

comme on jouerait aux jeux innocents, que nous nous récréons ainsi:

nous perdrions tout notre entrain si cela devenait sérieux.

On insiste, on supplie, mais nous restons fermes et inébranlables. Nous

déclarons considérer tous ceux qui sont venus à nous comme nos hôtes:

c'est nous qui devons les recevoir, et qu'ils nous excusent de ne

pouvoir le faire que dans un café.

Voici que l'on nous ouvre une salle déserte, qui s'illumine, et tout ce

beau monde, très amusé, y entre sous les regards surpris et admiratifs

des consommateurs. Les dames laissent glisser leur sortie de bal et

montrent des épaules nues dans des toilettes claires. Les messieurs

sont en frac.

Nous connaissons à peine la plupart des personnes présentes et il y a

un peu de gêne tout d'abord; mais on demande du thé, du champagne, les

dames allument des cigarettes russes, minces comme des cure-dents et le

malaise se dissipe. Le comte de Berghem, un très séduisant seigneur,

dont je ne sais rien de plus que le nom, entame une dissertation avec

Schuré et Servais sur les analogies qui existent entre les Dieux de

l'Edda, parmi lesquels Wagner a pris ses héros, et les dieux d'Olympe,

entre Wotan et Jupiter.

La comtesse Muchanoff est décidée à reconquérir Villiers, qui se dérobe

autant qu'il le peut: mais elle lui fait de si gracieuses avances,

témoigne d'une si vive admiration pour son esprit, qu'il reprend toute

son assurance.

En somme, cette démarche peut-être singulière, cette invasion imprévue,

est plutôt charmante et cordiale.

C'est la conclusion que proclame Villiers. Il n'a plus du tout honte

de s'être assis sur le piano en laissant pendre ses pieds; il regrette

seulement de ne pas avoir eu, ce soir, sa croix de Malte dans sa poche,

pour l'épingler sur son veston.

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 55 / 76 题