La comtesse de Schleinitz, chez qui l'on se réunissait, femme du
ministre de la maison royale de Prusse, était extrêmement gracieuse,
mignonne, mignarde même, parlant le français comme une Parisienne,
pétillante d'esprit et de malice, mais avec une flamme de passion dans
le regard. On pouvait dire:
Le caprice a taillé son petit nez charmant...
car il se relevait avec une impertinence élégante. Les fossettes que
son sourire creusait dans ses joues semblaient le tripler.
On ne manqua pas de me présenter à de nombreuses personnes, dont les
noms, pas faciles à retenir, se sont envolés de ma mémoire. Je retins
celui de Lenbach, le peintre déjà illustre, et je remarquai la belle
tête d'Edouard Schuré, à l'air inspiré, un peu «absent».
L'apparition de Franz Liszt me stupéfia.
Je n'étais au courant de rien, je ne savais rien: pourquoi cette longue
soutane noire? c'était donc un prêtre?... derrière ce visage glabre,
y avait-il donc une tonsure dans ces cheveux qui tombaient droits,
jusqu'aux épaules?... Mais quels yeux de lion, quelles prunelles
ardentes sous les sourcils en broussailles! Quelle souveraine ironie
dans les sinuosités de la bouche large et mince! Dans toute cette
attitude, quelle majesté tempérée de bienveillance.... L'entrée de
Liszt causait à l'assemblée une émotion extrême et j'étais de plus
en plus surprise. Serait-ce donc un saint?... on lui témoigne une
vénération extraordinaire, les femmes surtout!... Elles s'élancent vers
lui, s'agenouillent presque, lui baisent les mains, lèvent vers sa face
des yeux d'extase....
Mais une femme est arrivée, en même temps, qui brusquement détourne
mon attention. C'est elle, la mystérieuse beauté, jadis venue du Nord
dans un tourbillon de neige, et plus blanche que la neige; la dame aux
prunelles pareilles à des violettes de Parme, celle que les poètes
ont chantée à l'envi, la comtesse de Kalergis, devenue comtesse
Muchanoff,--la _Symphonie en blanc majeur_ enfin!--Je ne la vois encore
que de dos, là-bas, de l'autre côté du grand piano; on s'empresse
autour d'elle et elle serre des mains tendues. Elle est grande, une
écharpe de mousseline couvre ses épaules, des cheveux blond pâle
ondoient sur sa nuque.... Je me redis tout bas des fragments du célèbre
poème, qui fut inspiré par elle à mon père, il y a longtemps:
Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur
A des régals de chair nacrée
A des débauches de blancheur,
Son sein, neige moulée en globe,
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents,
Dans ces grandes batailles blanches,
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
De quel mica de neige vierge,
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau?
Alfred de Musset fut aussi un fervent de cette blanche idole et, plus
tard, Henri Heine paraphrasa, en l'honneur de celle qu'il appelait «la
cathédrale du Dieu Amour», les vers de Théophile Gautier:
Auprès d'elle la neige de l'Himalaya
Paraît grise comme la cendre;
Le lis que sa main saisit, aussitôt, par le contraste
Ou par jalousie, devient couleur de rouille...
J'ai peur vraiment de la voir se retourner et, comme elle a fait un
mouvement, je ferme les yeux, pour garder l'illusion du passé, une
minute de plus.
J'entends auprès de moi presque aussitôt de grands frissons de soie;
une voix bien timbrée, chantante, me parle, avec ce léger accent russe
qui module si joliment. La comtesse Muchanoff s'est assise à côté
de moi et me serre la main en m'affirmant qu'il n'est pas besoin de
présentation, qu'elle m'a reconnue sans qu'on me nomme; qu'ayant les
mêmes admirations, les mêmes fanatismes, nous sommes de la même famille
idéale et que nous nous aimions déjà avant de nous rencontrer.
Elle m'apparaît très grande dame, très sûre d'elle-même, intelligente,
et passionnée d'art. Je cherche les camélias blancs près de la neige de
sa poitrine, très marmoréenne, en effet, mais par le secours peut-être
du blanc de perles et d'une neige de poudre de riz. Le visage est
régulier, pâle sous les cheveux pâles savamment disposés. Pourtant
on la devine trop supérieure pour s'attarder aux artifices de la
coquetterie. Elle cherche à retenir, à prolonger une beauté célèbre,
mais elle attend plus encore des grâces de son esprit, que le temps ne
peut atteindre, de sa culture intellectuelle, de son talent musical.
Avec une familiarité câline, elle s'efforce de m'apprivoiser, de
m'inspirer confiance; mais l'idée me hante qu'elle a des torts envers
Cosima, qu'elle a trahi l'amitié, et j'ai grand' peine à répondre à ses
amabilités, à sortir de ma réserve.
Liszt s'est approché, à son tour: il me parle de mon père, qu'il
connaît; il m'a vue enfant et se souvient de moi, qui ne me souviens
plus de lui. Je trouve qu'il a des manières onctueuses qui sont bien
d'un prêtre; mais comment est-il un prêtre, et pourquoi les femmes
semblent-elles toutes éprises de lui?... En ce moment, elles sont
affolées de le voir s'occuper de moi, qui n'ai fait aucune avance, et
voici qu'elles le rejoignent, le supplient de jouer quelque chose, le
harcèlent pour qu'il se mette au piano. Il ne cède pas, les repousse
assez rudement et déclare que c'est madame Muchanoff qui doit jouer,
qu'il a lui-même trop de plaisir à l'entendre pour s'asseoir devant le
clavier quand elle est là.
La comtesse se lève, nonchalante et dédaigneuse; elle ôte ses gants,
lentement, et son sourire dit assez que c'est pour épargner une corvée
à Liszt qu'elle se dévoue, et qu'elle s'amuse, autant qu'elle se
moque, de la rage jalouse de toutes celles qui vont être forcées de
l'applaudir.
L'ivoire, où ses mains ont des ailes,
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent leurs baisers tremblants...
Ces vers se mêlent, pour moi, aux phrases du nocturne que la comtesse
exécute. Elle a certainement du talent; mais il me semble que dans son
jeu elle exagère la fantaisie, l'abandon, le _rubato_ enfin.
Voici que, pour aller au buffet, Liszt vient m'offrir son bras, sous
les regards envieux et déçus de la plupart des femmes. Il laisse passer
tout le monde devant nous, dans l'idée, sans doute, de se ménager un
aparté avec moi. En effet, dès que nous sommes seuls, il me dit à
demi-voix:
--Vous avez vu Cosima?
Je n'ai pas bien le sentiment de ce que vaut la haute personnalité
de Liszt; j'ignore absolument la beauté de ses compositions, que
j'admirerai tant plus tard, et l'incomparable noblesse de son
caractère; je le considère seulement comme un très illustre pianiste:
aussi je ne suis pas du tout intimidée, et, le croyant hostile aux
résolutions de sa fille, c'est avec une véhémence agressive que je lui
réponds:
--Je vous en prie, ne me dites rien contre votre fille: je suis à
tel point de son parti que je ne puis admettre aucun blâme. Quand il
s'agit d'un être tellement au-dessus de l'humanité que Richard Wagner,
les préjugés et même les lois des hommes n'ont plus de valeur. Qui
donc pourrait ne pas subir, avec joie, la fascination et le prestige
du génie? A la place de Cosima, vous auriez fait comme elle, et votre
devoir de père est de ne pas mettre obstacle à la réalisation du
magnifique dénouement qu'elle est en droit d'attendre.
Liszt me serre le bras affectueusement.
--Je suis absolument de votre avis, mais je dois me taire, dit-il d'une
voix encore plus basse; l'habit que je porte m'impose des opinions
que je ne peux renier ouvertement. Je connais trop les entraînements
du cœur pour les juger avec sévérité; les convenances me forcent au
silence, mais, en moi-même, je souhaite plus que personne la solution
légale de cette pénible crise. Je ne puis rien pour la hâter. Quant
à la retarder de quelque façon que ce soit, je n'en ai jamais eu la
pensée.
Quelle surprise! quel soupir de délivrance!...
--Est-ce que vous m'autorisez à écrire cela à Cosima? m'écriai-je, dans
un élan de joie profonde.
--Certes, dit-il. Je voulais vous demander de le faire; assurez-la
qu'il ne peut pas y avoir désunion entre nous, que je suis de cœur avec
elle, mais qu'elle doit comprendre ma réserve et, pour le monde, en
observer une semblable à mon égard, jusqu'à nouvel ordre.
--J'écrirai, ce soir même. Si vous saviez quel soulagement et quel
bonheur cette nouvelle va apporter là-bas!
--J'en serai très heureux. Vous voyez comme j'ai saisi au vol
l'occasion qui se présentait de faire connaître secrètement à ma fille
le fond de ma pensée. Je la cherchais sans la trouver: à qui se fier?
L'envie et l'hypocrisie se partagent le cœur des êtres: bien peu ont
votre belle franchise et votre enthousiasme, sans restriction. Mais
entrons: je crois qu'on nous surveille et qu'on s'étonne déjà de notre
entretien particulier.
En effet des regards anxieux ou irrités fusaient vers nous, et, si les
yeux des femmes, groupées là, avaient été des armes, je n'aurais pas
franchi vivante la porte de la salle à manger.
Au buffet, Villiers de l'Isle-Adam causait avec la comtesse Muchanoff
qui paraissait s'émerveiller de lui. Il avait épinglé sur son habit
noir la décoration des chevaliers de Malte,--une petite croix ancrée
en émail blanc,--et il expliquait qu'il était grand-maître de cet
ordre, un de ses aïeux l'ayant été en 1520. La France ne reconnaissant
pas la chevalerie de Malte, il n'en pouvait porter les insignes qu'à
l'étranger: là, du moins, il les portait en conscience.
Villiers s'aventura, ensuite, à raconter l'histoire compliquée et
confuse, des droits incontestables que cette grande-maîtrise lui
donnait sur le trône de Grèce. Il avait même, un jour, posé sa
candidature à la succession royale et mené, pour l'obtenir, une
campagne mémorable. L'empereur Napoléon III avait reçu le prétendant en
audience et s'était déclaré son partisan.
Des fantaisies héraldiques et de la vanité nobiliaire, Villiers passe,
heureusement, au juste orgueil du poète: il narre sa lecture chez
Wagner et son glorieux succès, et, lorsqu'on se sépare, il promet à la
comtesse Muchanoff de faire, à l'Hôtel des Quatre Saisons, dans une
soirée qu'elle veut organiser tout exprès, une seconde lecture de _la
Révolte._