Des affiches placardées chaque matin donnent le programme des concerts
exécutés dans presque toutes les brasseries de Munich, pendant le
«dîner» de deux heures. De nombreux fragments des opéras de Wagner
figurent dans ces programmes et cela nous décide à quitter l'Hôtel des
_Trois Rois Mages_ et sa banale table d'hôte, pour louer un appartement
meublé et être libres ainsi de choisir le lieu de notre repas, d'après
le menu musical. Nous voici donc, notre résolution prise, courant d'un
coin à l'autre de la ville à la recherche de la brasserie élue, et, une
fois là, côtoyant la population paisible, les étudiants turbulents ou
les familles bourgeoises qui aiment à dîner aux sons des violons.
A nous, Français, peu gâtés dans notre pays, ces orchestres de
brasseries paraissent excellents et nous prenons grand plaisir à
écouter les morceaux que nous avons si rarement l'occasion d'entendre
chez nous. Le public des dîneurs--et notre ferveur s'en réjouit--fait
toujours un accueil particulièrement chaleureux aux morceaux tirés des
œuvres de Wagner.
Un jour, dans un lointain restaurant, on jouait l'ouverture des
_Maîtres Chanteurs_; mais l'orchestre était singulièrement disposé:
faute de place, on l'avait installé sur la galerie extérieure d'un
chalet situé au milieu d'un jardin, galerie étroite où deux musiciens,
bien juste, pouvaient s'asseoir de front, de sorte que l'assemblée
des exécutants était étirée d'un bout à l'autre de la façade et que
les contrebasses se trouvaient à une folle distance des cuivres. Nous
avions quitté la table où nous dînions pour chercher l'endroit où les
sons seraient le moins éparpillés et nous nous étions placés devant la
galerie, en face du chef d'orchestre qui en occupait le milieu.
Non loin de nous, un groupe de trois jeunes hommes, qui s'étaient
aussi rapprochés des musiciens, nous examinaient à la dérobée, avec
une avide insistance. L'un d'eux, grand, mince, d'un blond très pâle,
me sembla résumer le type même de l'étudiant allemand: il avait de
longs cheveux, droits comme des baguettes et d'un ton plus clair que
celui de son visage; son fin profil rappelait celui des portraits de
Schiller. Un de ses compagnons, dont la barbe d'or et les lunettes d'or
brillaient au soleil, laissait rayonner sur sa face une expression très
saisissante d'enthousiasme et d'allégresse. Le troisième était d'assez
petite taille et l'on voyait mal ses traits sous l'ébouriffement de
sa barbe, de ses sourcils, de ses cheveux châtains. Un chien blanc se
tenait auprès de lui.
Soudain, j'entendis le jeune homme à la barbe d'or dire, presque à
haute voix, en nous regardant:
--Je parie que ce sont eux!
Après les dernières notes de l'ouverture des _Maîtres Chanteurs_, comme
nous applaudissions de toutes nos forces, le groupe des inconnus se
rapprocha de nous.
--Plus de doute, fit l'un, puisqu'ils applaudissent!...
Et le jeune homme à la barbe d'or s'avança sans hésiter:
--Je suis Hans Richter, dit-il en saluant, et vous êtes certainement
les Français qui venez de rendre visite à Richard Wagner. Le Maître
m'a écrit de me mettre tout à votre disposition et de vous servir de
guide à Munich, mais il ne m'a pas dit où je vous trouverais.
Hans Richter, le chef d'orchestre du Théâtre Royal, qui allait avoir
l'honneur de diriger _l' Or du Rhin!..._
Après de cordiales poignées de mains, Richter présenta ses amis,
d'abord l'homme très barbu, puis l'autre:
--Monsieur Scheffer, un wagnérien fanatique.... Monsieur Franz Servais,
le fils du célèbre violoniste belge: il arrive de Bruxelles pour
entendre _l'Or du Rhin._
Celui qui m'avait paru personnifier l'étudiant d'Allemagne était un
compositeur belge!
Réunis autour de la même table, où des bocks mousseux sont apportés,
nous faisons vite connaissance: nous sommes d'accord sur toutes choses,
puisque nous servons sous la même bannière. Il paraît que l'on nous
cherchait dans tout Munich. Notre passage à l'hôtel des _Trois Rois_
avait été signalé, mais nous étions partis sans laisser d'adresse, et,
de là, on perdait nos traces. M. Scheffer s'était fait fort de nous
retrouver, ce jour même, et s'était adressé à la police; le hasard
avait été plus prompt.
--Nous avions juré dit Richter de vous amener, ce soir, à une réunion,
chez la comtesse de Schleinitz. Tous les nôtres seront là.
--Liszt viendra, s'écrie Servais, il est arrivé hier à Munich. Vous
verrez aussi la comtesse Muchanoff.
--Liszt!...
Je pense à Cosima, et à son chagrin d'être désapprouvée par son père:
j'aimerais mieux ne pas le voir. Mais, avec joie, mes compagnons ont
accepté, et ont pris rendez-vous pour le soir, à huit heures.