XXXV

Quelle amusante ville que Munich, avec ses folies architecturales!...

Je n'en connais aucune, hors de France, qui m'ait paru aussi agréable.

Louis Ier, probablement, avait le culte des souvenirs, et,

certainement, il ne doutait de rien. C'est lui qui a voulu réunir dans

sa capitale, en les recréant, tous les édifices qui l'avaient charmé

au cours de ses voyages: aussi cette jolie cité semble-t-elle être ce

qu'est dans une exposition universelle la «rue des Nations».

Aimez-vous le florentin? Voici la bibliothèque et son majestueux

escalier de marbre qui mène à «la loge des lansquenets», copiée

exactement sur celle de Florence; un peu plus loin, sous le _nom de

Königbau_[1], vous verrez une reproduction du fameux palais Pitti. Si

vous préférez l'art romain, l'arc de Constantin est tout proche, et

vous rencontrerez aussi une basilique du Ve siècle; si c'est l'art grec

qui vous séduit, allez voir les Propylées d'Athènes, la Glyptothèque,

de style ionique, ou le palais des Beaux-Arts, de style corinthien;

ou bien encore près d'un bois sacré, la galerie de la Gloire. Si vous

rêvez de Venise, c'est que vous entendez le frou-frou d'ailes de tous

les pigeons de Saint-Marc qui, évidemment, ont émigré à Munich!

Il y a des maisons hautes comme des cathédrales et toute fouillées de

sculptures, mais elles sont en terre cuite moulée. Le style Renaissance

est bien représenté, le rococo abonde. L'art égyptien même n'est pas

oublié: pour commémorer un noble fait d'armes, on a érigé un obélisque

en métal, copié sur le monolithe de Louqsor; mais celui-ci n'a même pas

le mérite d'être d'une seule coulée de bronze.

L'exposition internationale de Peinture--prétexte de notre voyage--fut,

je crois, très remarquable; elle fit honneur au groupe d'artistes qui

l'avait organisée et mit en valeur la peinture bavaroise. Mais je suis

forcée d'avouer qu'en dépit des comptes rendus très consciencieux

que je publiai sur elle, je ne sais plus dans quels journaux, je n'en

retrouve en ma tête que de confus souvenirs. J'ai retenu pourtant le

nom d'un peintre, peut-être oublié aujourd'hui, qui débutait alors et

autour duquel on fit grand bruit: Gabriel Max, et j'ai gardé aussi la

vision de sa gracieuse martyre, qui, toute blanche et morte, semblait

dormir si voluptueusement sur la croix.

En revanche, une visite à la Pinacothèque m'a causé une impression

ineffaçable. La collection des Rubens surtout me sembla superbe;

l'artiste triomphe ici dans toute sa gloire charnelle, il est rutilant,

éblouissant.

Et quel goût parfait dans la disposition des toiles! quel classement

rationnel! Autant que possible, chaque salle renferme uniquement les

œuvres d'un même maître, espacées sur des fonds d'une couleur propice

et sous un jour favorablement ménagé. L'intensité d'effet est de la

sorte doublée: on subit le charme du peintre dans toute sa puissance

et le contraste d'un maître à un autre est saisissant. Ainsi, dans la

salle des Van Dyck, lorsqu'on y entre après avoir regardé les parois

ensoleillées de la salle des Rubens, la tonalité donne l'impression

de ténèbres reposantes et mystérieuses, où les yeux voient peu à peu

s'ébaucher des masques blancs d'une distinction sans égale.

Par exemple, la lecture du catalogue, rédigé en français, ne manque pas

de gaîté. On y lit des choses comme celles-ci:

La Vierge est assise au soir devant un bâtiment; à ses

genoux, le garçon Jésus saisit avec la main droite la

lisière poitrinale de sa robe.

La vanité sous l'image d'une belle femme de forme

luxueuse, s'appuyante avec la main gauche qui tient une

chandelle s'éteignante, sur un miroir rond.

Un loup dévore un agneau tandis qu'un renard s'y introduit.

Une femme est assise à côté d'un âne qui brait à terre,

allaitant son enfant.

Deux chiens se chamaillent d'une tête de veau.

Portrait de l'électeur Maximilien en pleine armature.

Saint Martin à cheval blanc.

Le Christ, après avoir essuyé la mort, reçoit

gracieusement les quatre pêcheurs repentants.

C'est bon de rire un peu!

[1] «Bâtiment du roi».

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 48 / 76 题