Un ciel lourd, une atmosphère brumeuse et la pluie tiède qui tombe en
silence: le temps est bien à l'unisson de nos sentiments! Plus d'azur,
plus de soleil; il fait gris autour de nous comme en nous. Le lac de
Constance, sur lequel nous naviguons pour gagner la Bavière, nous
paraît bien vilain, sous ce brouillard, après que le lac des Quatre
Cantons s'est montré à nous si bleu, si limpide! Pourtant cette eau qui
nous porte, et qui ne baigne point, hélas! le cher promontoire ponctué
de hauts peupliers, elle nous mène encore à un pays d'élection, vers le
Temple-Théâtre où s'accomplissent les rites de notre culte....
Il faut chasser cette mélancolie, et c'est Villiers qui s'en charge.
Plein d'orgueil encore du succès qu'il a remporté la veille, en lisant
_la Révolte_, devant Wagner, il ne peut se lasser d'y repenser, d'en
reparler:
--Hein! comme il écoutait!... quel public!... Et comme j'ai bien
joué!...
Et de nouveau son rire éclate; son esprit fuse, à travers les
obscurités de ses discours.
Pour déjeuner, nous nous installons sur le pont, abrités par une tente
qui ruisselle. Mais quel déjeuner! une omelette plus dure qu'une crêpe
et gonflée d'une farce dont nous ne pouvons parvenir à définir la
composition.
--Des navets jaunes! propose Villiers.
--Il n'y en a pas, de navets jaunes.... Ce sont plutôt des morceaux de
citrouille crus....
La _Speisekarte_[1], consultée, déclare: «Omelette aux abricots.» Des
quartiers d'abricots, pas mûrs, dans une omelette trop cuite, quelle
infernale combinaison! O Brillat-Savarin! notre délicate gourmandise
française va être mise, sans doute, à une rude épreuve par la lourde et
barbare cuisine allemande. Mais quoi! est-ce-que la coquille où boit le
pèlerin n'est pas accrochée sur notre épaule? le bourdon ne charge-t-il
pas notre main? L'eau souillée des ruisseaux, les racines arrachées à
la terre, voilà de quoi nous devons savoir nous contenter.
Certes!... et il est bien évident que c'est seulement par une pensée
charitable, pour leur venir en aide, que nous envoyons vers les
poissons du lac l'omelette aux abricots....
A Lindau, on débarque et nous entrons en Bavière.
Et voici que cela nous cause une émotion, de fouler ce sol, d'être chez
Louis II, chez ce jeune roi du Graal, que nous-mêmes avons élu aussi
pour notre roi!
Ici tout parle de lui, tout porte ses couleurs et sa marque: les
poteaux indicateurs, les barrières, les boîtes aux lettres, sont peints
en blanc et bleu; on voit partout la couronne royale en bronze ciselé,
surmontant le blason, lozangé d'azur et d'argent, que soutiennent des
lions cabrés; _Königreich Bayern_[2], on lit de tous côtés ces mots,
sur des façades, sous le fronton de la gare, sur les wagons....
En route vers Munich, nous nous remémorons tout ce que Wagner nous
a raconté à propos du roi: d'abord, la première entrevue avec le
messager envoyé par lui, qui, après tant de vaines recherches, trouvait
enfin l'introuvable grand homme.
C'était à Stuttgard: Wagner s'était arrêté là en arrivant de Vienne,
d'où il venait de s'enfuir. Pendant plusieurs mois il avait dirigé,
à l'Opéra de cette ville, les répétitions de _Tristan et Isolde,_
l'attente de la «première» et l'espoir de recettes fructueuses aidaient
à faire patienter l'hôtelier, qui avait déjà présenté sa note. Mais,
après soixante-dix répétitions, à quelques jours de cette «première»,
par suite d'intrigues et de désaccord, l'œuvre fut déclarée injouable
et tout s'écroula. La détention pour dettes existait encore, Wagner la
redoutait par-dessus tout, il n'apercevait point de ressources pour
désintéresser ses créanciers; il était donc parti, se raccrochant à un
projet de concerts en Russie, qui échoua.
Le découragement, l'amer désespoir, encore une fois, le terrassaient,
et il croyait ne plus avoir désormais la force de réagir. Dans la plus
sombre humeur, il allait quitter Stuttgard et faisait ses préparatifs
de départ pour le lendematin, quand un garçon de l'hôtel où il était
descendu lui apporta une carte de visite sur laquelle il lut: _Von
Pfistermeister, secrétaire aulique de Sa Majesté le Roi de Bavière._
Comment deviner que ce petit morceau de carton marquait la fin de
toutes les peines et que le bonheur entrait avec lui?...
Wagner crut à quelque créancier déguisé et refusa de recevoir cet
inconnu. Mais le visiteur insista, disant que le roi Louis II lui-même
l'envoyait et qu'il était impossible de ne pas l'accueillir.
Quand l'annonciateur du miracle apparut, il tendit tout d'abord au
Maître le portrait du roi et une bague ornée d'un diamant. Louis II se
déclarait le plus fervent admirateur du génie de Wagner et s'offrait
à l'aider de tout son pouvoir à terminer son œuvre et à réaliser ses
rêves. Le messager avait ordre de ne pas revenir sans Richard Wagner.
Dans une émotion indicible, le visage inondé de larmes qui ne voulaient
pas tarir, Wagner comprit que le malheur était enfin dompté, qu'un
pacte d'alliance sublime allait être conclu entre lui et ce royal
disciple, si soudainement révélé....
Le premier geste de ce roi de dix-huit ans, monté sur le trône depuis
moins d'un mois, fut donc de rendre hommage à un artiste de génie et
de lui tendre une main fraternelle.
Tandis que Louis II, au palais de Munich, attendait avec une impatience
joyeuse l'arrivée de Richard Wagner, un courtisan, voulant flatter le
souverain, lui dit:
--Des hommes, d'un génie égal à celui de Wagner, reviennent sur la
terre tous les mille ans.
«Un homme d'un génie égal à celui de Wagner répondit le roi n'était pas
encore venu au monde, et il n'en reviendra aucun, jamais.
Et Louis II, au grand scandale de sa cour, descendit précipitamment
l'escalier d'honneur, pour aller au-devant de Richard Wagner.
Cette rencontre fut peut-être une des plus touchantes, des plus belles
heures de l'histoire. Wagner en garda une impression féerique:
«Ce roi est si beau, d'une intelligence si noble, et d'une âme si
splendide, disait-il, que j'ai peur que sa vie ne passe, à travers ce
monde vulgaire, comme un rêve des Dieux.... Il connaît tout de moi et
me comprend comme ma propre âme. Il veut me débarrasser de toutes mes
misères, m'aidera accomplir mon œuvre!...»
On sait cependant que, malgré sa puissance et son vouloir, le roi
ne parvint pas à réaliser jusqu'au bout ses désirs. L'archange ne
put vaincre le dragon, que couvrait l'impénétrable cuirasse faite de
l'imbécillité humaine. Le glaive s'émoussa sur cette carapace épaisse,
la couronne faillit s'y briser: la haine et la fureur des philistins
contre un artiste de génie s'enfla, cette fois, jusqu'à l'émeute; on
hurla dans les rues, on cassa les vitres de la demeure du Maître, qui,
pour ne pas perdre l'ami royal s'acharnant à le défendre, feignit de se
séparer de lui et quitta Munich.
Si le chef d'État, douloureusement, dut reculer devant la tempête
populaire, l'ami ne céda sur aucun point et resta fidèle à sa foi.
Dans cette retraite de Tribschen qu'il se créa alors, à jamais délivré
des honteux tracas qui souillent l'esprit, grâce à son royal ami,
Wagner n'eut plus que de hautains soucis, et dans le recueillement et
la paix, il acheva les _Maîtres Chanteurs_ et se remit à _l'Anneau de
Nibelung_....
Le train souffle, halète, s'efforce, pour grimper la pente raide
qui, sans interruption, monte de Lindau à Munich. Nous sommes haut
déjà, car des flocons de nuages traversent notre wagon. D'étonnants
paysages défilent: pics lointains auxquels se déchirent des écharpes de
brouillard, vallées profondes fuyant à perte de vue, forêts de pins,
collines d'un frais velours vert qui ondoient à l'infini.... Et, aux
stations des rares bourgades, des rares villages, toujours reparaissent
sur les barrières, sur les poteaux, le bleu et le blanc du blason
royal. _Königreich Bayern!_ Comme nous sommes heureux d'être dans le
domaine du Roi Charmant. Nous ne pensons qu'à lui; nous ne parlons que
de lui.
Cette route, où nous roulons en ce moment, il l'a parcourue en sens
inverse, une fois, tout seul, en grand mystère, pour aller à Tribschen,
surprendre le Maître et «vivre quelques-unes de ces heures solennelles
où il avait la joie de le revoir». Wagner nous avait narré ce voyage du
roi:
--C'était le 22 mai 1866, jour du cinquante-troisième anniversaire de
ma naissance. De bon matin, en secret, le roi était sorti, à cheval, du
château de Starnberg, et il alla prendre, à Biesenhofen, un train qui
le conduisit à Lindau; là il s'embarqua et, à ma profonde stupéfaction,
arriva, l'après-midi même, à Tribschen. C'est alors qu'on lui dressa
un lit de camp dans mon cabinet de travail. Il me supplia de revenir
auprès de lui, en Bavière, mais, pour son propre bien, je crus devoir
refuser.
L'année suivante, Louis II était fiancé à sa cousine, l'archiduchesse
Sophie, sœur de l'impératrice d'Autriche, et, afin de donner plus
de solennité aux fêtes du mariage, fixé au 12 octobre, on réservait
pour cette date la première représentation des _Maîtres Chanteurs_.
Mais, avant ce temps, un soir que l'on représentait _Tristan_ au
Théâtre Royal, la fiancée se montra dans une loge, en toilette sombre
et négligée; elle écouta l'œuvre d'un air distrait et maussade, sans
dissimuler son ennui. Elle n'était pas wagnérienne! Cette découverte
rompit brusquement le charme: le roi jugea qu'une personne qui
partageait si peu sa foi et ses enthousiasmes ne pouvait pas être sa
femme et il la rejeta de son cœur....
Nous trouvons tout cela admirable, et Villiers déclare que, s'il savait
bien l'allemand, il composerait un poème où il dirait des choses
magnifiques et qu'il l'enverrait à Louis II.
Cette idée nous ramène à la dédicace imprimée en tête de la partition
de la _Walkyrie_, à ces strophes célèbres que Wagner adressa «au
royal ami», le sacrant ainsi immortel et à jamais glorieux. Ces vers
sont réputés intraduisibles en français et, naturellement, cela nous
a incités à essayer de les traduire. L'un de nous connaît à fond la
langue de Gœthe et voici déjà quelque temps que nous travaillons à
cette traduction. Quelle occasion de reprendre l'œuvre, en ces heures
lentes de voyage! En allemand, le poème de Wagner est très beau, d'une
grâce spéciale, d'une subtilité exquise. Que sera-t-il en français?...
Voici l'essai que nous proposons: