Villiers a promis de lire à Wagner sa pièce en un acte: _la Révolte_,
que Dumas fils, qui l'admire beaucoup, a fait recevoir au Vaudeville
et que l'on doit représenter l'hiver suivant. Mais Villiers a toujours
remis cette solennelle lecture. Comme le lendemain est le dernier jour
avant le départ pour Munich, on le somme, au moment des adieux, le
soir, de ne pas oublier d'apporter le manuscrit quand nous reviendrons
demain.
Villiers avait l'ambition d'être un grand acteur:--peut-être
l'était-il;--pendant longtemps il eut un rêve qui l'occupait
uniquement, celui d'apprendre le rôle d'Hamlet et de l'interpréter
mieux que personne. Il dépensa même des sommes importantes pour
l'exécution d'un costume admirable en velours noir garni de jais. Il
le revêtait souvent et, seul dans sa chambre, devant une glace, il
passait des nuits à chercher des effets. Un maillot rembourré avait
seul survécu de ce costume, et Villiers le mettait quelquefois, pour
aller dans le monde, quand il voulait avoir de belles jambes.
Cette lecture de _la Révolte_, à Tribschen, devant Richard Wagner, fut
pour l'auteur de cette œuvre un moment glorieux.
Il n'était plus question, quand il lisait ou déclamait, de
bredouillements, ni de phrases entrecoupées. D'une voix claire et bien
timbrée il détaillait le texte avec un art parfait, et donnait aux
sentiments et aux caractères un relief remarquable.
On l'écouta dans un religieux silence, avec une attention extrême et un
intérêt croissant.
Il est certain que, si la pièce tomba, au Vaudeville, devant les
philistins qu'elle flagellait, elle eut d'avance sa revanche en cette
soirée, car elle remporta un éclatant succès.
--Vous êtes un vrai poète, dit Wagner à l'auteur qui exultait de joie,
et je voudrais vous voir jeter sur le monde idéal, plus important
que le réel pour nous artistes, le regard pénétrant dont vous avez
transpercé le monde existant; je voudrais vous voir faire surgir des
types aussi vivants que ceux que vous venez d'évoquer.
Villiers expliqua, mais clairement, cette fois, que c'était justement
pour défendre l'idéal qu'il avait créé ce caractère de femme, hantée de
si hautes aspirations, et mariée à l'homme «le plus terre à terre», le
plus incapable de la comprendre, et qui la torturait sans le savoir.
--Un Prométhée femelle, conclut-il, dont le foie est dévoré par une
oie....
On prolongea la soirée le plus possible; mais il fallut tout de même
en arriver aux adieux, à la séparation. Il fut convenu que nous
reviendrions passer encore quelques jours après Munich, Tribschen étant
certainement le chemin le plus court pour retourner à Paris.
Une dernière fois la voiture de Wagner nous emmena, par les routes
obscures, et après qu'elle nous eut quittés à l'hôtel, longtemps nous
écoutâmes le bruit de ses roues, le pas des chevaux, s'éloigner,
s'éteindre peu à peu dans la nuit....
Le lendemain, de grand matin, quand nous sortons de l'Hôtel du Lac,
pour nous rendre à la gare, quelle surprise! Russ, le terre-neuve noir,
est là, qui nous attend!
Il venait quelquefois nous voir ainsi, tout seul; mais, ce jour-là, à
une pareille heure! c'est vraiment bien singulier. Est-ce qu'il s'est
douté de quelque chose? l'a-t-on envoyé vers nous, pour nous porter un
dernier salut?...
Très heureux, très émus, nous répondons à ses caresses, et c'est sur sa
bonne grosse tête, qu'avec une sincère effusion, nous posons le baiser
d'adieu.