XXXII

--Quand vous serez à Munich, me dit Wagner, tâchez de vous faire

montrer le modèle du théâtre que le grand architecte Semper avait

établi pour moi.... Je vous préviens que ce ne sera pas facile, malgré

les recommandations que je pourrai vous donner. On a relégué ce modèle

dans je ne sais quel coin du palais, et l'on n'aime pas à l'exhumer.

On devine bien que je n'ai pas tout à fait renoncé à l'espoir de voir

un jour ressusciter mon projet enseveli, et cette idée-là est pour mes

ennemis un vrai cauchemar....

Un peu plus tard, madame Cosima me prit à part:

--Si vous pouviez, à propos de la prochaine représentation de _l'Or du

Rhin_, me dit-elle, donner la publicité d'un journal à l'historique

de ce projet de théâtre, dont le Maître vous parlait, je ne crois

pas me tromper en disant que vous lui procureriez une véritable et

profonde satisfaction: car la vérité sur ces événements a été si

complètement défigurée par l'envie, l'incapacité et la haine que bien

peu connaissent son vrai visage.

--Vous ne doutez pas que c'est avec joie que je vais faire ce que vous

me demandez!

--C'est justement parce que je suis sûre de votre dévouement à cette

noble cause que je vous adresse cette prière.

--Mais je ne sais rien de ce projet: où me renseigner pour ne pas

m'égarer?

--Il va sans dire que je vais vous raconter l'affaire, aussi brièvement

et clairement que possible. Allons dans mon boudoir, là-haut: vous

pourrez prendre quelques notes.

Le boudoir, au premier étage, était une petite pièce, tendue et drapée

de soie verte, située dans un angle de la maison. Elle donnait sur le

jardin et, entre les arbres, on apercevait le bleu du lac et le mauve

des montagnes.

J'avais déjà passé de longues heures dans cette jolie retraite, madame

Cosima ayant bien voulu me lire, en la traduisant de l'allemand,

l'histoire hindoue de Nal et Damayanti. Je cherchais alors, en tous

pays, des biographies d'amantes illustres, ayant promis de rédiger une

série de portraits pour la publication projetée par l'éditeur Lacroix

et intitulée: _Les Grandes Amoureuses_. Jean Richepin, Zola et d'autres

collaborèrent à cette œuvre, qui d'ailleurs ne vit jamais le jour;

quelques figures seulement parurent en librairie, mais sans suite, et

la plupart des manuscrits furent égarés.

Je m'installai à ma place accoutumée, sur le petit divan qui

s'emboîtait dans un angle. Madame Cosima s'assit en face de moi,

accoudée des deux bras à la table. Elle était charmante, là, en pleine

lumière, sous sa lourde chevelure blonde. Ses yeux d'un bleu si doux

brillaient d'une lumière attendrie; un sourire heureux découvrait à

demi ses jolies dents. Nous étions si contentes de comploter quelque

chose qui peut-être ferait plaisir au Maître!...

J'ai pris un crayon et un cahier; j'écoute de toutes mes oreilles.

--Vous ne savez peut-être pas dit-elle que Wagner a été condamné à

mort, en Saxe, pour avoir participé à la révolution de 49. En fuite,

avec d'autres condamnés, il ne dut son salut qu'à un hasard singulier:

dans un village proche de la frontière, ses compagnons furent arrêtés

et on ne prit pas garde à lui, qui s'était endormi dans un coin obscur

d'une salle d'auberge.

--Wagner condamné à mort!...

--C'est inouï, n'est-ce pas? Mais ne vous imaginez pas qu'il était un

démocrate bien farouche: les questions d'art seules l'occupaient, et,

comme le Walther des _Maîtres Chanteurs_, il était surtout en révolte

ouverte contre la tyrannie de la routine. Il croyait sincèrement

qu'un bouleversement politique amènerait une réforme de l'art: il a

payé cette erreur par douze années d'exil. Comme l'insurrection était

vaincue, il garda l'illusion que des temps meilleurs pourraient venir

pour sa patrie et pour l'art. C'est alors que seul, séparé du monde,

vivant de rien, il conçut, en vue de ces temps meilleurs, le plan de sa

Tétralogie, du grand drame national qui devait faire revivre, devant

le peuple allemand régénéré, les dieux et les héros de l'ancienne

mythologie germanique.... Les années passèrent, les temps meilleurs

ne venaient pas, et la vie de l'exilé se faisait de plus en plus

amère. Cependant, sans qu'il s'en doutât, Richard Wagner devenait en

Allemagne un compositeur célèbre et populaire. Grâce à l'intervention

de mon père, _Tannhäuser_ et _Lohengrin_ avaient été représentés à

Weimar et sur les scènes d'autres capitales. Les exigences de la vie

ne permettaient pas de dédaigner la situation qui s'offrait: le Maître

comprit qu'il fallait descendre des hauteurs de son rêve et s'engager

dans cette route plus accessible qui s'ouvrait devant lui. En 1857, il

interrompit donc la composition de _l'Anneau du Nibelung; l'Or du Rhin,

la Walkyrie_ et deux actes de _Siegfried_ étaient terminés.

--Quoi! cette œuvre prodigieuse, si avancée déjà?...

--Oui, et Wagner fit alors un nouveau miracle: il composa _Tristan

et Isolde!..._ Quand l'amnistie lui fut enfin accordée, le Maître

rentra en Allemagne. Il vit ce qui s'y passait en fait d'art, et

qu'il n'y avait pas à songer à faire représenter sa Tétralogie. Il en

publia pourtant les poèmes, précédés d'une préface où il indiquait à

un souverain quelconque la marche à suivre pour parvenir à créer un

grand art national. Puis il se mit à la composition de ses _Maîtres

Chanteurs_. Quand le roi de Bavière fit appeler Wagner, il avait lu

cette préface; et il lui dit tout d'abord: «Terminez vos _Nibelungen_:

je me crois appelé à réaliser votre pensée.»

»Et il fut décidé que l'on construirait un théâtre absolument

indépendant des exigences du répertoire et des représentations

quotidiennes; un théâtre dont l'ouverture, ne se faisant qu'une fois

par an, serait une solennité artistique. Quel était l'architecte

capable d'édifier le monument selon le vœu du Maître? Nul autre que

Semper, le créateur du musée et du théâtre de Dresde, artiste de

premier ordre, d'un talent incontesté. Le roi lui commanda des plans.

Mais alors une cabale formidable s'organisa; un déchaînement de haines,

de fureurs, d'outrages, éclata, contre celui qui rêvait de doter sa

patrie d'un art supérieur. Ce fut à tel point que Wagner, craignant

pour son royal ami, s'éloigna de Munich. Mais Louis II ne lâcha pas

prise: il renvoya d'auprès de sa personne les fauteurs principaux de

ces vilenies,--entre autres, le ministre Pforten;--les négociations

avec Semper, au sujet du théâtre, furent reprises.

»Les ennemis n'étaient vaincus qu'en apparence: ils se déchaînèrent

de nouveau, et, après des luttes épuisantes, trop longues à conter,

il fallut de nouveau renoncer à l'édification du théâtre. Wagner se

retira encore une fois; Il vint à Tribschen et se remit, après dix

ans d'interruptions, à son œuvre capitale. Le roi ne lui demande plus

que de terminer cette Tétralogie dont il compte faire représenter

les diverses parties, d'année en année, sur son théâtre ordinaire,

puisque la sottise et la malignité de son entourage n'ont pas permis

la construction du théâtre de Semper. Mais Wagner a juré de n'assister

à aucune de ces représentations fragmentaires de son œuvre: il se

considère comme moralement exilé de Bavière, et le sort lui réserve

pour la seconde fois l'épreuve de ne pas assister à l'exécution de ses

œuvres, de ne pas entendre la sonorité de son immense orchestre; cela

lui est imposé, aujourd'hui, par sa conscience d'artiste.

»Voilà, chère amie, l'histoire de la défaite d'un homme de génie par

une horde d'envieux imbéciles. Je suis sûre que Wagner sera heureux

si vous rétablissez sur cette affaire la vérité qui a été odieusement

défigurée....

»Et maintenant descendons vite: on doit déjà avoir remarqué notre

absence.»

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 44 / 76 题