--Quand vous serez à Munich, me dit Wagner, tâchez de vous faire
montrer le modèle du théâtre que le grand architecte Semper avait
établi pour moi.... Je vous préviens que ce ne sera pas facile, malgré
les recommandations que je pourrai vous donner. On a relégué ce modèle
dans je ne sais quel coin du palais, et l'on n'aime pas à l'exhumer.
On devine bien que je n'ai pas tout à fait renoncé à l'espoir de voir
un jour ressusciter mon projet enseveli, et cette idée-là est pour mes
ennemis un vrai cauchemar....
Un peu plus tard, madame Cosima me prit à part:
--Si vous pouviez, à propos de la prochaine représentation de _l'Or du
Rhin_, me dit-elle, donner la publicité d'un journal à l'historique
de ce projet de théâtre, dont le Maître vous parlait, je ne crois
pas me tromper en disant que vous lui procureriez une véritable et
profonde satisfaction: car la vérité sur ces événements a été si
complètement défigurée par l'envie, l'incapacité et la haine que bien
peu connaissent son vrai visage.
--Vous ne doutez pas que c'est avec joie que je vais faire ce que vous
me demandez!
--C'est justement parce que je suis sûre de votre dévouement à cette
noble cause que je vous adresse cette prière.
--Mais je ne sais rien de ce projet: où me renseigner pour ne pas
m'égarer?
--Il va sans dire que je vais vous raconter l'affaire, aussi brièvement
et clairement que possible. Allons dans mon boudoir, là-haut: vous
pourrez prendre quelques notes.
Le boudoir, au premier étage, était une petite pièce, tendue et drapée
de soie verte, située dans un angle de la maison. Elle donnait sur le
jardin et, entre les arbres, on apercevait le bleu du lac et le mauve
des montagnes.
J'avais déjà passé de longues heures dans cette jolie retraite, madame
Cosima ayant bien voulu me lire, en la traduisant de l'allemand,
l'histoire hindoue de Nal et Damayanti. Je cherchais alors, en tous
pays, des biographies d'amantes illustres, ayant promis de rédiger une
série de portraits pour la publication projetée par l'éditeur Lacroix
et intitulée: _Les Grandes Amoureuses_. Jean Richepin, Zola et d'autres
collaborèrent à cette œuvre, qui d'ailleurs ne vit jamais le jour;
quelques figures seulement parurent en librairie, mais sans suite, et
la plupart des manuscrits furent égarés.
Je m'installai à ma place accoutumée, sur le petit divan qui
s'emboîtait dans un angle. Madame Cosima s'assit en face de moi,
accoudée des deux bras à la table. Elle était charmante, là, en pleine
lumière, sous sa lourde chevelure blonde. Ses yeux d'un bleu si doux
brillaient d'une lumière attendrie; un sourire heureux découvrait à
demi ses jolies dents. Nous étions si contentes de comploter quelque
chose qui peut-être ferait plaisir au Maître!...
J'ai pris un crayon et un cahier; j'écoute de toutes mes oreilles.
--Vous ne savez peut-être pas dit-elle que Wagner a été condamné à
mort, en Saxe, pour avoir participé à la révolution de 49. En fuite,
avec d'autres condamnés, il ne dut son salut qu'à un hasard singulier:
dans un village proche de la frontière, ses compagnons furent arrêtés
et on ne prit pas garde à lui, qui s'était endormi dans un coin obscur
d'une salle d'auberge.
--Wagner condamné à mort!...
--C'est inouï, n'est-ce pas? Mais ne vous imaginez pas qu'il était un
démocrate bien farouche: les questions d'art seules l'occupaient, et,
comme le Walther des _Maîtres Chanteurs_, il était surtout en révolte
ouverte contre la tyrannie de la routine. Il croyait sincèrement
qu'un bouleversement politique amènerait une réforme de l'art: il a
payé cette erreur par douze années d'exil. Comme l'insurrection était
vaincue, il garda l'illusion que des temps meilleurs pourraient venir
pour sa patrie et pour l'art. C'est alors que seul, séparé du monde,
vivant de rien, il conçut, en vue de ces temps meilleurs, le plan de sa
Tétralogie, du grand drame national qui devait faire revivre, devant
le peuple allemand régénéré, les dieux et les héros de l'ancienne
mythologie germanique.... Les années passèrent, les temps meilleurs
ne venaient pas, et la vie de l'exilé se faisait de plus en plus
amère. Cependant, sans qu'il s'en doutât, Richard Wagner devenait en
Allemagne un compositeur célèbre et populaire. Grâce à l'intervention
de mon père, _Tannhäuser_ et _Lohengrin_ avaient été représentés à
Weimar et sur les scènes d'autres capitales. Les exigences de la vie
ne permettaient pas de dédaigner la situation qui s'offrait: le Maître
comprit qu'il fallait descendre des hauteurs de son rêve et s'engager
dans cette route plus accessible qui s'ouvrait devant lui. En 1857, il
interrompit donc la composition de _l'Anneau du Nibelung; l'Or du Rhin,
la Walkyrie_ et deux actes de _Siegfried_ étaient terminés.
--Quoi! cette œuvre prodigieuse, si avancée déjà?...
--Oui, et Wagner fit alors un nouveau miracle: il composa _Tristan
et Isolde!..._ Quand l'amnistie lui fut enfin accordée, le Maître
rentra en Allemagne. Il vit ce qui s'y passait en fait d'art, et
qu'il n'y avait pas à songer à faire représenter sa Tétralogie. Il en
publia pourtant les poèmes, précédés d'une préface où il indiquait à
un souverain quelconque la marche à suivre pour parvenir à créer un
grand art national. Puis il se mit à la composition de ses _Maîtres
Chanteurs_. Quand le roi de Bavière fit appeler Wagner, il avait lu
cette préface; et il lui dit tout d'abord: «Terminez vos _Nibelungen_:
je me crois appelé à réaliser votre pensée.»
»Et il fut décidé que l'on construirait un théâtre absolument
indépendant des exigences du répertoire et des représentations
quotidiennes; un théâtre dont l'ouverture, ne se faisant qu'une fois
par an, serait une solennité artistique. Quel était l'architecte
capable d'édifier le monument selon le vœu du Maître? Nul autre que
Semper, le créateur du musée et du théâtre de Dresde, artiste de
premier ordre, d'un talent incontesté. Le roi lui commanda des plans.
Mais alors une cabale formidable s'organisa; un déchaînement de haines,
de fureurs, d'outrages, éclata, contre celui qui rêvait de doter sa
patrie d'un art supérieur. Ce fut à tel point que Wagner, craignant
pour son royal ami, s'éloigna de Munich. Mais Louis II ne lâcha pas
prise: il renvoya d'auprès de sa personne les fauteurs principaux de
ces vilenies,--entre autres, le ministre Pforten;--les négociations
avec Semper, au sujet du théâtre, furent reprises.
»Les ennemis n'étaient vaincus qu'en apparence: ils se déchaînèrent
de nouveau, et, après des luttes épuisantes, trop longues à conter,
il fallut de nouveau renoncer à l'édification du théâtre. Wagner se
retira encore une fois; Il vint à Tribschen et se remit, après dix
ans d'interruptions, à son œuvre capitale. Le roi ne lui demande plus
que de terminer cette Tétralogie dont il compte faire représenter
les diverses parties, d'année en année, sur son théâtre ordinaire,
puisque la sottise et la malignité de son entourage n'ont pas permis
la construction du théâtre de Semper. Mais Wagner a juré de n'assister
à aucune de ces représentations fragmentaires de son œuvre: il se
considère comme moralement exilé de Bavière, et le sort lui réserve
pour la seconde fois l'épreuve de ne pas assister à l'exécution de ses
œuvres, de ne pas entendre la sonorité de son immense orchestre; cela
lui est imposé, aujourd'hui, par sa conscience d'artiste.
»Voilà, chère amie, l'histoire de la défaite d'un homme de génie par
une horde d'envieux imbéciles. Je suis sûre que Wagner sera heureux
si vous rétablissez sur cette affaire la vérité qui a été odieusement
défigurée....
»Et maintenant descendons vite: on doit déjà avoir remarqué notre
absence.»