Hélas! nous n'avions plus que quelques jours à rester à Lucerne.
L'ouverture de l'exposition de peinture à Munich était annoncée et nous
devions y assister, pour tenir nos engagements envers les journaux
auxquels nous avions promis des comptes rendus.
Il faisait lourd et orageux, cette après-midi-là et nous étions
restées, madame Cosima et moi, sous le grand pin que le Maître
escaladait si bien.
Il était remonté, lui, pour travailler un peu à son étude sur Beethoven.
Madame Cosima me donnait des renseignements sur Munich, m'indiquait
ce qu'il y avait à voir: entre autres, la galerie du baron Schak, un
original plus curieux encore, peut-être, que sa collection qui, parmi
de nombreuses croûtes, contenait quelques jolies œuvres....
--Vous verrez aussi mon père et une personne qui lui est très chère,
ajouta-t-elle.
Une expression subitement attristée, pendant qu'elle disait cette
phrase, passa sur son visage, mais disparut aussitôt.
--Je suis sûre reprit-elle que vous ne savez pas du tout pour qui votre
père a écrit la _Symphonie en blanc majeur_. Vous ignorez «la femme
cygne», «la neige vierge», «l'hostie». «la moelle de roseau», qui a été
le modèle de ce délicieux portrait.
--Il y a donc eu un modèle?
--Oui madame. Vous n'étiez pas née quand il inspira le poète qui est
votre père, et le portrait était alors, paraît-il, ressemblant.
--Vous savez qui c'était?
--Justement la personne dont je vous parlais tout à l'heure et qui,
j'en suis certaine, sera très curieuse de vous voir. Elle est née
Nesselrode, a été madame de Kalergis et est aujourd'hui comtesse
Muchanoff. Très enthousiaste de Wagner, elle est depuis longtemps toute
dévouée à sa cause. Intelligente, lettrée, musicienne!... Mon père
affirme que personne n'interprète Chopin aussi bien qu'elle.
--Vous êtes liée avec elle?
--Oui!...
--Que d'amertume dans ce «oui!... Que vous a-t-elle fait?...
--Je croyais pouvoir compter sur son amitié, et elle m'a manqué, au
moment où j'en avais le plus besoin. L'hiver dernier, elle m'accablait
de reproches parce que je ne lui faisais pas de confidences sur les
déchirements de ma vie intime. Je répondais imperturbablement: «Je n'ai
rien à confier, rien à cacher; la situation pénible dont je souffre se
dénouera tout naturellement, puisque nous sommes d'accord, monsieur
de Bülow et moi, pour demander le divorce.» Mais mon père, avec qui
je ne suis plus en relations, vient de me porter le dernier coup, en
détournant monsieur de Bülow de ce projet. J'ai bien vite écrit à
madame Muchanoff pour la prier d'user de son influence sur mon père. Je
la suppliais de l'empêcher d'influencer monsieur de Bülow dans un sens
si contraire à mes intérêts et à mes plus chers désirs. Elle n'en a
rien fait: sa réponse a été confuse, sans élan, sans franchise.... Ah!
que je déplore de m'être départie de ma retenue avec elle, et surtout
d'avoir laissé Wagner lui écrire comme il l'a fait!... Mais, chut! le
voici qui revient, je ne veux pas qu'il voie ma tristesse.