XXX

Hélas! nous n'avions plus que quelques jours à rester à Lucerne.

L'ouverture de l'exposition de peinture à Munich était annoncée et nous

devions y assister, pour tenir nos engagements envers les journaux

auxquels nous avions promis des comptes rendus.

Il faisait lourd et orageux, cette après-midi-là et nous étions

restées, madame Cosima et moi, sous le grand pin que le Maître

escaladait si bien.

Il était remonté, lui, pour travailler un peu à son étude sur Beethoven.

Madame Cosima me donnait des renseignements sur Munich, m'indiquait

ce qu'il y avait à voir: entre autres, la galerie du baron Schak, un

original plus curieux encore, peut-être, que sa collection qui, parmi

de nombreuses croûtes, contenait quelques jolies œuvres....

--Vous verrez aussi mon père et une personne qui lui est très chère,

ajouta-t-elle.

Une expression subitement attristée, pendant qu'elle disait cette

phrase, passa sur son visage, mais disparut aussitôt.

--Je suis sûre reprit-elle que vous ne savez pas du tout pour qui votre

père a écrit la _Symphonie en blanc majeur_. Vous ignorez «la femme

cygne», «la neige vierge», «l'hostie». «la moelle de roseau», qui a été

le modèle de ce délicieux portrait.

--Il y a donc eu un modèle?

--Oui madame. Vous n'étiez pas née quand il inspira le poète qui est

votre père, et le portrait était alors, paraît-il, ressemblant.

--Vous savez qui c'était?

--Justement la personne dont je vous parlais tout à l'heure et qui,

j'en suis certaine, sera très curieuse de vous voir. Elle est née

Nesselrode, a été madame de Kalergis et est aujourd'hui comtesse

Muchanoff. Très enthousiaste de Wagner, elle est depuis longtemps toute

dévouée à sa cause. Intelligente, lettrée, musicienne!... Mon père

affirme que personne n'interprète Chopin aussi bien qu'elle.

--Vous êtes liée avec elle?

--Oui!...

--Que d'amertume dans ce «oui!... Que vous a-t-elle fait?...

--Je croyais pouvoir compter sur son amitié, et elle m'a manqué, au

moment où j'en avais le plus besoin. L'hiver dernier, elle m'accablait

de reproches parce que je ne lui faisais pas de confidences sur les

déchirements de ma vie intime. Je répondais imperturbablement: «Je n'ai

rien à confier, rien à cacher; la situation pénible dont je souffre se

dénouera tout naturellement, puisque nous sommes d'accord, monsieur

de Bülow et moi, pour demander le divorce.» Mais mon père, avec qui

je ne suis plus en relations, vient de me porter le dernier coup, en

détournant monsieur de Bülow de ce projet. J'ai bien vite écrit à

madame Muchanoff pour la prier d'user de son influence sur mon père. Je

la suppliais de l'empêcher d'influencer monsieur de Bülow dans un sens

si contraire à mes intérêts et à mes plus chers désirs. Elle n'en a

rien fait: sa réponse a été confuse, sans élan, sans franchise.... Ah!

que je déplore de m'être départie de ma retenue avec elle, et surtout

d'avoir laissé Wagner lui écrire comme il l'a fait!... Mais, chut! le

voici qui revient, je ne veux pas qu'il voie ma tristesse.

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 42 / 76 题