Il y avait dans la «galerie», à côté de la statuette en marbre de
Tristan, une photographie, encadrée de velours, qui reproduisait les
traits d'un beau jeune homme, aux formes athlétiques, au regard brûlant
de passion. Ce portrait, qui attirait invinciblement l'attention et
la retenait longtemps, m'intriguait beaucoup. Un jour, je demandai au
Maître:
--Qui est-ce?
Je le vis pâlir; ses yeux se voilèrent d'une buée de larmes, et, avec
un soupir contenu, il murmura:
--Mon pauvre Schnorr!...
Madame Cosima me fit signe de ne pas insister et elle se chargea, dès
que cela fut possible, de me renseigner tout à fait.
Ce portrait était celui de Schnorr de Karolsfeld,--«le héros du
chant», comme Wagner l'appelait,--brusquement saisi par la mort, au
plus fort du combat, en pleine victoire. Il y avait cinq ans, mais le
Maître ne pouvait se consoler d'avoir perdu cet ami, ce disciple, ce
merveilleux interprète de son œuvre; il n'y pensait jamais sans un
serrement de cœur et il redoutait, par-dessus tout, de parler du cher
disparu.
Schnorr était le fils d'un peintre célèbre et avait reçu une éducation
supérieure; très doué lui-même pour tous les arts, il avait été
entraîné par un don de plus, magnifique et rare, celui d'une voix
incomparable, vers la musique et vers le théâtre. Dès son premier
contact avec les œuvres de Richard Wagner, Schnorr les avait comprises
et profondément aimées. Malgré la célébrité croissante du jeune
artiste, le Maître redouta longtemps de le voir, à cause de ce qu'on
lui avait rapporté sur sa trop forte corpulence: il craignait que
cette imperfection physique ne l'indisposât et ne le rendît injuste
pour toutes les autres qualités: Comme il ne savait guère dissimuler
ses impressions, il évitait d'être mis en rapport avec l'interprète
de ses œuvres. Ce fut donc en grand secret qu'il se rendit, un soir,
à Carlsruhe, où Schnorr était engage pour une représentation de
_Lohengrin_, et il entra au théâtre à l'insu de tous.
Plus tard, le Maître raconta lui-même cette soirée incomparable:
... Cette appréhension disparut vite. L'apparition du
Chevalier au Cygne, sous les traits d'un Hercule juvénile
abordant la rive, me produisit un effet, sans doute,
un peu étrange; il cessa dès que le héros s'avança: le
charme tout spécial de l'envoyé de Dieu opéra subitement.
De ce personnage on ne se demandait pas: «Comment
est-il?» mais on se disait: «C'est lui!» Cette impression
subite et profonde ne peut vraiment se comparer qu'à un
charme: je me souviens de l'avoir reçue de la grande
Schroeder-Devrient, en mes premières années d'adolescence,
d'une façon définitive. Je ne l'ai jamais éprouvée depuis,
aussi décisive, aussi forte qu'à l'entrée de Ludwig
Schnorr[1], dans _Lohengrin._ Pourtant je reconnus, au
cours de son interprétation, que bien des choses en sa
façon de comprendre et de rendre mon œuvre n'avaient pas
encore atteint la maturité; mais en cela aussi je vis le
charme d'une pureté juvénile encore inaltérée, d'une terre
vierge promettant la plus belle floraison artistique.
L'ardeur, la tendre exaltation qui jaillissaient des yeux
merveilleusement remplis d'amour de ce tout jeune homme
me firent entrevoir de quel feu démoniaque ils étaient
appelés à s'enflammer. Bientôt je découvris en lui un être
qui, en raison même de ses dons sans limites, m'inspira
une angoisse tragique.
La rencontre entre le Maître et le disciple fut touchante et cordiale.
Et quelle heureuse surprise, pour le créateur de _Tristan et Isolde_,
de découvrir que Schnorr, enthousiasmé par cette œuvre réputée
injouable, la connaissait dans toute son intimité et savait d'un bout
à l'autre le rôle de Tristan! Pourtant il eût hésité à le chanter,
et cela à cause d'un passage au troisième acte: il ne comprenait pas
bien quelle devait en être l'expression musicale, et ce passage, il le
jugeait de la plus haute importance.
Ce noble scrupule valut à Wagner un des plus vifs étonnements de sa
vie. Quoi! un ténor acclamé de tous avait si peu de vanité, une si
belle conscience de sa mission artistique! Il doutait de lui-même
et ne se croyait pas, malgré son expérience et sa maîtrise, capable
d'interpréter un rôle, parce qu'il ne comprenait pas tout à fait le
sens profond et l'expression parfaite d'une seule phrase, dans une
œuvre aussi touffue!... Et l'idée de couper cette phrase, la première
qui serait venue à tout autre chanteur, n'avait même pas effleuré cet
esprit d'élite.
Le passage en question, au troisième acte de _Tristan_, est celui-ci.
De la détresse de mon père, des tourments de ma mère,
Des larmes d'amour versées en tous les temps,
Des rires et des pleurs, des voluptés, des blessures,
J'ai su extraire le poison du breuvage,
De ce breuvage que j'ai moi-même distillé,
Qui a coulé sur ma lèvre,
Que j'ai bu à longs traits, dans une jouissance enivrante.
Ah! sois maudit, breuvage funeste!
Maudit soit celui qui t'a distillé!
C'est le paroxysme de ce délire d'amour, de Tristan séparé d'Isolde,
cette attente frénétique qui s'éteint dans l'évanouissement.
Le Maître donna quelques explications à Schnorr, surtout l'indication
d'un mouvement plus large, moins rapide, qui éclaira subitement ce qui
était resté obscur pour le jeune artiste: il prouva, à l'instant même,
qu'il avait compris, en interprétant le passage d'une façon tout à fait
parfaite.
Qui peut mesurer l'étendue des espérances dont je fus
animé au moment où un tel chanteur entra dans ma vie!
C'est Wagner qui jette ce cri de gratitude. Et, de ce jour, tous ses
efforts tendirent à obtenir une représentation de _Tristan_, avec le
concours de Schnorr. Mais il s'écoula encore des années avant que ce
beau rêve se réalisât, et ce fut par l'intervention du royal ami, de
l'archange si miraculeusement survenu, et dont le glaive flamboyant
réduisait en cendres tous les obstacles et faisait libre la route vers
l'idéal.
Ces premières représentations de _Tristan_ à Munich furent un des
événements artistiques les plus mémorables. Ceux à qui il avait été
donné d'y assister en gardaient un souvenir éblouissant, une langueur
nostalgique. Un tel chef-d'œuvre réalisé avec une telle perfection!...
Aussi quel admirable accord, pendant les répétitions, entre le Maître
et l'interprète!
Jamais le plus maladroit des croque-notes, chanteur ou
instrumentiste, n'aurait consenti à se laisser donner par
moi des instructions aussi minutieuses que ce héros du
chant qui, spontanément, atteignait à une telle maîtrise.
L'apparence de la plus légère insistance dans mes
indications était accueillie par lui avec le plus joyeux
empressement, car il en comprenait le sens aussitôt; de
sorte que j'aurais cru vraiment manquer à mon devoir, si
dans la crainte de blesser sa susceptibilité, je m'étais
abstenu de lui exprimer une observation, si minime qu'elle
fût. Mais la cause de cette disposition, c'est que la
compréhension idéale de mon œuvre était venue à mon ami
spontanément; il se l'assimilait de teille sorte qu'il
n'y avait pas un fil de cette trame spirituelle, pas
la moindre allusion aux rapports les plus cachés, qui
lui eût échappée, qu'il n'eût ressentie de la façon la
plus subtile. Ainsi il ne s'agissait plus que de juger
aussi rigoureusement que possible les moyens techniques
d'expression du chanteur, du musicien et du mime, afin
d'obtenir une concordance parfaite entre les dons
personnels de l'artiste, leur particularité et l'objet
idéal de l'interprétation. Ceux qui furent témoins de ces
études pourront affirmer n'avoir jamais assisté à une
pareille entente artistique et amicale. C'est seulement au
sujet du troisième acte de _Tristan_ que je n'ai jamais
rien dit à Schnorr,--sauf la précédente explication du
seul passage qu'il n'avait pas compris.--Après avoir prêté
l'attention la plus soutenue aux répétitions du premier
et du second acte, je me détournais involontairement, dès
le troisième acte commencé, du héros blessé à mort, pour
m'absorber en moi-même, immobile sur mon siège, les yeux
à demi fermés. Comme je ne me tournais jamais vers lui,
même aux accents les plus véhéments de cette formidable
scène, comme je ne faisais pas un mouvement, Schnorr
parut intimidé par la durée insolite de mon insensibilité
apparente; mais lorsque enfin, après la malédiction de
l'amour, je me levai en chancelant, lorsque penché, en
une violente étreinte, vers cet ami merveilleux, qui
persistait à rester étendu sur sa couche, je lui dis à
voix basse qu'il m'était impossible d'exprimer aucun
jugement sur mon idéal désormais réalisé par lui, alors
son œil sombre étincela comme l'étoile d'amour.... Un
sanglot à peine perceptible, et plus jamais nous ne
prononçâmes un mot au sujet de ce troisième acte.
Les jours de ces représentations, avec cette répétition générale
devant le roi, forment sans nul doute pour Wagner, le point culminant
de sa destinée d'artiste; ils contiennent les heures ineffables qui
payent toute une vie d'efforts, de déceptions, de misères: «son idéal
réalisé», la spendeur de son génie, resplendissant pour lui-même, le
pénétrant tout entier d'une brûlante certitude!...
Et quelle magnifique trinité: Richard Wagner Louis II et l'incarnation
de Tristan! Quelle noble joie les enivrait tous! «Comme je bénis ces
heures! s'écriait Schnorr dans un élan d'enthousiasme. O maître, entre
ce roi divin et vous, il faudra bien que j'arrive, moi aussi, à faire
quelque chose de beau!»
Une conclusion extraordinaire, imprévue, vint brusquement
interrompre cette magnifique manifestation d'art, après la quatrième
représentation. Wagner éprouva d'abord pour le prodigieux exploit de
Schnorr un étonnement respectueux qui s'accrut jusqu'à l'angoisse et
finit par devenir un véritable effroi. Impossible d'admettre que le
chanteur renouvellerait cet exploit régulièrement, selon l'usage des
théâtres: le Maître eût considéré cela comme un crime, et il déclara
que cette quatrième représentation de _Tristan_ serait la dernière,
qu'il n'en tolérerait plus d'autre.
En effet, l'œuvre ne fut plus donnée.
--Je crois que je n'avais pas le droit d'infliger à un homme un tel
état de trouble, disait Wagner.
Vivre Tristan! brûler de sa passion, souffrir ses souffrances,
s'enivrer de ses extases, mourir sa mort!...
De la fatigue physique il n'était pas même question: Schnorr n'en
éprouvait aucune; mais cette exaltation surhumaine, cette émotion,
cette fièvre de l'âme, c'est cela que le Maître ne permettait plus. Le
succès arrêté, les recettes fructueuses manquées, ces considérations
inférieures ne préoccupèrent pas un seul instant ces généreux esprits.
Mais un projet grandiose s'ébauchait dans le cerveau de Wagner.
Avec la certitude de l'importance indicible de Schnorr
pour mes créations d'art un nouveau printemps d'espoir
entra dans ma vie.
Le lien était donc trouvé qui relierait mon action au
présent. Le moment était venu d'enseigner et d'apprendre.
Ce qui avait été universellement méconnu, déclaré
injouable, bafoué, couvert de bave, allait devenir une
indéniable réalité artistique. Créer un style allemand
pour la représentation d'œuvres issues du génie allemand,
tel fut notre mot d'ordre. Et c'est parce que je conçus
ce réconfortant espoir que je me déclare encore contre
toute reprise prochaine de _Tristan_. Cette œuvre et ces
représentations étaient si différentes des spectacles
habituels qu'elles nécessitaient un saut trop brusque dans
cet inconnu qu'il fallait d'abord conquérir: des gouffres,
des précipices étaient béants devant lui, il fallait
commencer par les combler avec soin, afin de frayer la
voie, vers nous, artistes isolés, vers nos sommets, à
l'association indispensable.
Donc, Schnorr étant des nôtres, la fondation d'une école
royale de musique et d'art dramatique fut résolue.
Hélas! que d'obstacles, que de luttes encore! et, avant l'œuvre
achevée, la mort brutale frappant le héros, en pleine jeunesse, en
pleine beauté!...
A mon tour, quand je passais, maintenant, dans la galerie, devant
l'image superbe de Schnorr de Karolsfeld, je sentais mon cœur se serrer
et je retenais un cri de colère, de révolte, contre l'aveugle et
imbécile destin....
[1] _Meine Erinnerungen an Ludwig Schnorr von Karolsfeld.--Gesammelte
Schriften_, vol. VIII.