A table, Wagner nous parla d'une brochure française, très intéressante,
lue par lui, jadis, à Paris, et qu'il n'avait jamais pu retrouver.
C'était une histoire de Barbe-Bleue, avec l'égorgement classique de ses
femmes et la chambre défendue; mais la dernière victime menacée n'était
pas sauvée, comme dans le conte, par ses frères: Jeanne d'Arc elle-même
venait la délivrer et punissait le criminel.
--Je me souviens dit le Maître qu'il y avait des images. Il s'agissait
d'une publication à bon marché, imprimée sur deux colonnes. Je ne
pourrais dire comment cette brochure était venue entre mes mains,
ni de quelle façon elle fut perdue.... Je ne l'ai jamais oubliée:
ce rapprochement entre Jeanne d'Arc et Barbe-Bleue m'avait frappé
beaucoup. Ce monstrueux Gilles de Retz, qui peut-être a servi de
modèle au type légendaire de Barbe-Bleue, était contemporain de la
Pucelle, et l'hypothèse de l'héroïne venant au secours de l'innocence
et châtiant le coupable est très curieuse. Je serais heureux de
retrouver cette drôle de brochure.
(Elle fut introuvable, hélas! malgré les recherches.)
Vers le milieu du dîner, Wagner, silencieux depuis un instant, nous
demanda la permission d'aller noter une idée qui lui traversait
l'esprit et qu'il craignait d'oublier, à propos de l'étude sur
Beethoven, à laquelle il travaillait alors.
Il monta dans sa chambre pour écrire ces quelques phrases, et j'en pus
conclure que le Maître ne rédigeait pas ses volumes de prose dans le
lieu très saint où il composait sa musique.