Depuis quelques jours, nous nous apercevions qu'on nous traitait
avec d'extraordinaires égards à l'Hôtel du Lac. Si nous sonnions, on
accourait à notre appel avant que le tintement eût cessé, car les
domestiques se tenaient en permanence dans le couloir pour être plus
vite à nos ordres. A table, comme nous avions, un jour, complimenté
le patron de l'hôtel à propos d'un plat d'épinards particulièrement
exquis, on servait maintenant à chaque repas des épinards de plus
en plus délicieux. Quand nous sortions de nos chambres, des portes
s'entrebâillaient pour laisser se glisser de curieux et furtifs
regards. On nous saluait avec une obséquiosité peu habituelle dans la
libre Suisse; on faisait presque la haie sur notre passage, et déjà,
dans la ville, il était évident que notre présence causait une émotion
bizarre.
Était-ce parce qu'on nous savait amis de Richard Wagner et que la
retraite, si jalousement close, dans laquelle il vivait s'était ouverte
pour nous? Certes aucune gloire ne nous paraissait plus enviable et
notre juste orgueil égalait notre joie; mais pourquoi troublions-nous à
ce point la population placide de Lucerne? Est-ce qu'il émanait de nous
un nimbe lumineux, visible au commun des mortels?
Quand nous nous envolions, en bateau, vers le cap de Tribschen, des
nuées de voiles, qui se croyaient discrètes, se détachaient du rivage
pour nous escorter de loin et, tant que nous restions chez notre hôte
illustre, elles croisaient tout autour de la propriété, s'en approchant
le plus possible.
Nous avions raconté au Maître et à madame Cosima ces singularités et
ils en étaient aussi intrigués que nous. Parfois nous sortions dans
le jardin pour examiner à travers les arbres toutes ces barques,
pleines de touristes, qui s'acharnaient à demeurer là, dans une attente
incompréhensible.
La chose finit cependant par s'expliquer. Madame Cosima, en allant un
jour à Lucerne conduire Senta prendre sa leçon de piano, rencontra le
propriétaire de Tribschen, qui, de lui-même, sans être interrogé, donna
le mot de l'énigme.
--Tout le monde sait, à Lucerne, dit-il, que le roi Louis de Bavière
est ici, incognito. Le chef de la police m'a dit; «J'ai un flair sûr,
et je sais qu'il est là.»
Personne n'ignorait que le roi s'était fait friser chez M. Frey et
qu'il avait honoré cet heureux coiffeur d'une conversation sur Wagner;
qu'au tir de Zug, il avait daigné concourir, et victorieusement, et
qu'il avait fait, avec le Maître, une excursion à l'Axenstein....
La maîtresse de piano connaissait l'histoire, mais elle apprit quelque
chose de plus à Cosima: Adelina Patti demeurait depuis quinze jours à
Tribschen. Le roi l'avait amenée, afin qu'elle étudiât un rôle qu'elle
devait créer dans la prochaine œuvre de Wagner. C'est pourquoi tous les
bateliers recevaient l'ordre de longer du plus près possible la demeure
du Maître, afin de permettre aux étrangers de saisir au vol, peut-être,
quelques accents de la diva....
C'était Villiers de l'Isle-Adam que l'on prenait pour le roi de
Bavière, et c'était en moi que les imaginations lucernoises avaient
reconnu la Patti. Un de nos compagnons était, à n'en pas douter, le
blond comte de Taxis.
--Vous voyez, nous dit Wagner, que vous avez non seulement remué deux
cœurs devenus presque insensibles à force de s'être cuirassés contre
la méchanceté humaine, mais encore vous avez mis en émoi les cervelles
lucernoises, fort apathiques d'ordinaire!
Tout devenait parfaitement clair, maintenant que nous savions; mais il
fallut renoncer à détromper des gens aussi fermement convaincus. Toutes
les dénégations, comme un marteau qui tape sur un clou, ne faisaient
qu'enfoncer dans leur esprit leur certitude. Nous nous amusâmes donc de
cette courte royauté en profitant pour être servis, à l'Hôtel du Lac,
comme des princes.