XXIV

Depuis quelques jours, nous nous apercevions qu'on nous traitait

avec d'extraordinaires égards à l'Hôtel du Lac. Si nous sonnions, on

accourait à notre appel avant que le tintement eût cessé, car les

domestiques se tenaient en permanence dans le couloir pour être plus

vite à nos ordres. A table, comme nous avions, un jour, complimenté

le patron de l'hôtel à propos d'un plat d'épinards particulièrement

exquis, on servait maintenant à chaque repas des épinards de plus

en plus délicieux. Quand nous sortions de nos chambres, des portes

s'entrebâillaient pour laisser se glisser de curieux et furtifs

regards. On nous saluait avec une obséquiosité peu habituelle dans la

libre Suisse; on faisait presque la haie sur notre passage, et déjà,

dans la ville, il était évident que notre présence causait une émotion

bizarre.

Était-ce parce qu'on nous savait amis de Richard Wagner et que la

retraite, si jalousement close, dans laquelle il vivait s'était ouverte

pour nous? Certes aucune gloire ne nous paraissait plus enviable et

notre juste orgueil égalait notre joie; mais pourquoi troublions-nous à

ce point la population placide de Lucerne? Est-ce qu'il émanait de nous

un nimbe lumineux, visible au commun des mortels?

Quand nous nous envolions, en bateau, vers le cap de Tribschen, des

nuées de voiles, qui se croyaient discrètes, se détachaient du rivage

pour nous escorter de loin et, tant que nous restions chez notre hôte

illustre, elles croisaient tout autour de la propriété, s'en approchant

le plus possible.

Nous avions raconté au Maître et à madame Cosima ces singularités et

ils en étaient aussi intrigués que nous. Parfois nous sortions dans

le jardin pour examiner à travers les arbres toutes ces barques,

pleines de touristes, qui s'acharnaient à demeurer là, dans une attente

incompréhensible.

La chose finit cependant par s'expliquer. Madame Cosima, en allant un

jour à Lucerne conduire Senta prendre sa leçon de piano, rencontra le

propriétaire de Tribschen, qui, de lui-même, sans être interrogé, donna

le mot de l'énigme.

--Tout le monde sait, à Lucerne, dit-il, que le roi Louis de Bavière

est ici, incognito. Le chef de la police m'a dit; «J'ai un flair sûr,

et je sais qu'il est là.»

Personne n'ignorait que le roi s'était fait friser chez M. Frey et

qu'il avait honoré cet heureux coiffeur d'une conversation sur Wagner;

qu'au tir de Zug, il avait daigné concourir, et victorieusement, et

qu'il avait fait, avec le Maître, une excursion à l'Axenstein....

La maîtresse de piano connaissait l'histoire, mais elle apprit quelque

chose de plus à Cosima: Adelina Patti demeurait depuis quinze jours à

Tribschen. Le roi l'avait amenée, afin qu'elle étudiât un rôle qu'elle

devait créer dans la prochaine œuvre de Wagner. C'est pourquoi tous les

bateliers recevaient l'ordre de longer du plus près possible la demeure

du Maître, afin de permettre aux étrangers de saisir au vol, peut-être,

quelques accents de la diva....

C'était Villiers de l'Isle-Adam que l'on prenait pour le roi de

Bavière, et c'était en moi que les imaginations lucernoises avaient

reconnu la Patti. Un de nos compagnons était, à n'en pas douter, le

blond comte de Taxis.

--Vous voyez, nous dit Wagner, que vous avez non seulement remué deux

cœurs devenus presque insensibles à force de s'être cuirassés contre

la méchanceté humaine, mais encore vous avez mis en émoi les cervelles

lucernoises, fort apathiques d'ordinaire!

Tout devenait parfaitement clair, maintenant que nous savions; mais il

fallut renoncer à détromper des gens aussi fermement convaincus. Toutes

les dénégations, comme un marteau qui tape sur un clou, ne faisaient

qu'enfoncer dans leur esprit leur certitude. Nous nous amusâmes donc de

cette courte royauté en profitant pour être servis, à l'Hôtel du Lac,

comme des princes.

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 35 / 76 题