L'hôtel était un de ces somptueux et confortables édifices, comme il y
en a partout en Suisse, avec le domestique en frac, dont la présence
cause une sorte de désappointement, quand il vous accueille, avec un
sourire, au moment où l'on atteint un sommet que l'on s'imaginait
presque inaccessible.
La vue était, sans aucun doute, des plus remarquables, puisque on nous
avait fait monter si haut pour en jouir. Mais j'ai la confusion de n'en
avoir gardé aucune mémoire. Le Maître était d'une gaîté exubérante:
il retrouvait d'anciennes connaissances, d'anciens serviteurs, parmi
le personnel de l'hôtel, et plaisantait avec eux familièrement. Cela
fâchait beaucoup madame Cosima, qui l'aurait désiré plus dédaigneux,
plus olympien.
Dans un coin choisi de l'immense salle à manger, le dîner, arrosé de
Champagne, fut joyeux et particulièrement succulent: en l'honneur
de Wagner, la patronne de l'hôtel, dont la silhouette éveillait
irrésistiblement l'idée d'une fée Carabosse, avait elle-même surveillé
sa préparation. Il se prolongea assez tard car c'était le dernier jour
de l'excursion: le lendemain il fallait redescendre, pour prendre le
bateau à vapeur et rentrer à Lucerne.
Ce fut seulement après le retour que Wagner avoua qu'il avait été
indisposé tout le long du voyage; mais il s'était bien gardé d'en
laisser rien voir, pour ne pas nous gâter le plaisir.