Wagner était un admirable organisateur; le café pris, les cigarettes
fumées, le bateau à vapeur siffla et il n'y eut que la chaussée à
franchir pour s'embarquer.
Que dire encore de cette traversée? sinon qu'il y a des moments
de la vie où la nature s'illumine de la clarté que l'on porte en
soi, où l'air semble plus limpide, le ciel plus lumineux, l'eau
plus transparente, où tout vibre harmonieusement, dans le décor qui
enveloppe votre joie?...
Certes il n'y eût jamais pour moi de lac aussi bleu entre d'aussi
fraîches collines, et pourtant je ne les voyais pas. Les yeux du
Maître, ses prunelles rayonnantes, où se fondaient les plus belles
nuances du saphir, c'est cela que je regardais, et je disais à madame
Cosima, qui pensait tout à fait comme moi:
--A présent seulement, je comprends cette félicité du paradis, si
vantée par les croyants: voir Dieu face à face!...
Le soleil couchant allumait un ciel d'apothéose quand le bateau stoppa,
à la station dernière. Le lac, il me semble, finissait là, et le petit
port où nous abordions s'appelait, je crois, Treib, d'où l'on monte à
Seelisberg.
J'ignorais tout de la vie antérieure de Richard Wagner; je ne savais
rien de sa condamnation politique, de son exil, et de son long séjour
dans ce pays où il nous conduisait; je n'avais aucune idée des épreuves
qu'il venait de subir, des déchirements qui avaient précédé pour lui
l'heure présente, l'accalmie consolatrice, le renouveau sentimental,
ce temps heureux, enfin, pendant lequel j'avais le bonheur de le
rencontrer, si plein de joie, d'énergie et de sérénité.
Je fus donc d'autant plus surprise--délicieusement surprise--par la
scène qui suivit son débarquement. Avant qu'il eût mis le pied sur la
rive, il avait été reconnu. Aussitôt un rassemblement se forma: les
bateliers, les habitants, les gens du peuple accoururent et, avec un
enthousiasme extraordinaire, acclamèrent Richard Wagner, lui pressant
les mains, baisant ses vêtements, dans une sorte d'adoration. Le Maître
remerciait en riant, les yeux humides; il nous entraîna vite hors des
groupes.
--Les braves gens! disait-il, ils ne m'ont pas oublié encore.
Alors il nous raconta ce qu'avait été pour lui cette terre d'exil.
--J'y suis arrivé comme un criminel, chassé de sa patrie, ne sachant où
se réfugier. C'est dans ce village même que je vins d'abord. Le soir,
au moment où, triste et abattu, j'allais m'endormir dans une chambre
inconnue, un chœur d'hommes éclata sous ma fenêtre, accompagné par
des cuivres et des harpes. M'étant rhabillé, j'ouvris les volets et
je vis sur le lac plusieurs barques illuminées, chargées d'hommes qui
chantaient. Avec quelle émotion je les écoutai! Ils chantaient de ma
musique, des fragments de mes opéras! Je n'y pouvais croire. Comment!
tandis que je fuyais une patrie qui me haïssait, dans ce village perdu,
j'étais aimé, on connaissait mes œuvres et on me souhaitait ainsi la
bienvenue?... J'ai vécu quelque temps parmi ces braves Suisses et
je leur garde une profonde reconnaissance, car, à l'instant où je
désespérais, il m'ont rendu la foi et l'espérance.
Wagner parlait d'une voix grave et émue, mais son rire sonna clair
quand il ajouta:
--C'est pour cela que vous serez mal couchés, ce soir, et que vous
aurez un souper médiocre. Vous ne me permettriez pas de vous mener à
une autre auberge que celle d'où j'ai emporté un tel souvenir.