XIX

Wagner était un admirable organisateur; le café pris, les cigarettes

fumées, le bateau à vapeur siffla et il n'y eut que la chaussée à

franchir pour s'embarquer.

Que dire encore de cette traversée? sinon qu'il y a des moments

de la vie où la nature s'illumine de la clarté que l'on porte en

soi, où l'air semble plus limpide, le ciel plus lumineux, l'eau

plus transparente, où tout vibre harmonieusement, dans le décor qui

enveloppe votre joie?...

Certes il n'y eût jamais pour moi de lac aussi bleu entre d'aussi

fraîches collines, et pourtant je ne les voyais pas. Les yeux du

Maître, ses prunelles rayonnantes, où se fondaient les plus belles

nuances du saphir, c'est cela que je regardais, et je disais à madame

Cosima, qui pensait tout à fait comme moi:

--A présent seulement, je comprends cette félicité du paradis, si

vantée par les croyants: voir Dieu face à face!...

Le soleil couchant allumait un ciel d'apothéose quand le bateau stoppa,

à la station dernière. Le lac, il me semble, finissait là, et le petit

port où nous abordions s'appelait, je crois, Treib, d'où l'on monte à

Seelisberg.

J'ignorais tout de la vie antérieure de Richard Wagner; je ne savais

rien de sa condamnation politique, de son exil, et de son long séjour

dans ce pays où il nous conduisait; je n'avais aucune idée des épreuves

qu'il venait de subir, des déchirements qui avaient précédé pour lui

l'heure présente, l'accalmie consolatrice, le renouveau sentimental,

ce temps heureux, enfin, pendant lequel j'avais le bonheur de le

rencontrer, si plein de joie, d'énergie et de sérénité.

Je fus donc d'autant plus surprise--délicieusement surprise--par la

scène qui suivit son débarquement. Avant qu'il eût mis le pied sur la

rive, il avait été reconnu. Aussitôt un rassemblement se forma: les

bateliers, les habitants, les gens du peuple accoururent et, avec un

enthousiasme extraordinaire, acclamèrent Richard Wagner, lui pressant

les mains, baisant ses vêtements, dans une sorte d'adoration. Le Maître

remerciait en riant, les yeux humides; il nous entraîna vite hors des

groupes.

--Les braves gens! disait-il, ils ne m'ont pas oublié encore.

Alors il nous raconta ce qu'avait été pour lui cette terre d'exil.

--J'y suis arrivé comme un criminel, chassé de sa patrie, ne sachant où

se réfugier. C'est dans ce village même que je vins d'abord. Le soir,

au moment où, triste et abattu, j'allais m'endormir dans une chambre

inconnue, un chœur d'hommes éclata sous ma fenêtre, accompagné par

des cuivres et des harpes. M'étant rhabillé, j'ouvris les volets et

je vis sur le lac plusieurs barques illuminées, chargées d'hommes qui

chantaient. Avec quelle émotion je les écoutai! Ils chantaient de ma

musique, des fragments de mes opéras! Je n'y pouvais croire. Comment!

tandis que je fuyais une patrie qui me haïssait, dans ce village perdu,

j'étais aimé, on connaissait mes œuvres et on me souhaitait ainsi la

bienvenue?... J'ai vécu quelque temps parmi ces braves Suisses et

je leur garde une profonde reconnaissance, car, à l'instant où je

désespérais, il m'ont rendu la foi et l'espérance.

Wagner parlait d'une voix grave et émue, mais son rire sonna clair

quand il ajouta:

--C'est pour cela que vous serez mal couchés, ce soir, et que vous

aurez un souper médiocre. Vous ne me permettriez pas de vous mener à

une autre auberge que celle d'où j'ai emporté un tel souvenir.

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 30 / 76 题