--Je vous annonce, s'écrie le Maître quand nous arrivons, que vous êtes
invités, par moi, à faire une excursion de quelques jours dans un coin
de la Suisse très intéressant: le pays de Guillaume Tell. L'itinéraire
est tracé, tout est décidé.
Nous voici encore très confus, essayant de protester; mais madame
Cosima me fait des signes et parvient à me dire, tout bas:
--Ne refusez pas: il serait fâché.... Et laissez-le tout organiser,
tout conduire, tout régler, si vous ne voulez pas lui faire de peine.
--Le temps est beau, continue Wagner, il ne faut pas attendre. Si cela
vous convient, partons demain.
--Avec joie, Maître.
--Alors, c'est entendu!... nous commencerons le voyage en voiture....
Nous irons vous prendre à l'Hôtel du Lac.
--A quelle heure?
--Ah! par exemple, il faut être matinal, pour éviter la grande chaleur:
soyez prêts à cinq heures et demie.
--Cinq heures et demie!... nous serons prêts.
Le lendemain, au petit jour, en effet, deux calèches s'arrêtèrent
devant l'Hôtel du Lac. Wagner était seul dans l'une; madame Cosima et
sa fille Senta occupaient l'autre.
Vite, vite, nous descendons, encore un peu ensommeillés et prêts tout
juste. Villiers, très ébouriffé, au lieu d'approcher des voitures,
tâche de gagner la boutique de M. Frey, toute proche; mais l'aimable
coiffeur n'est pas encore éveillé et son client désappointé est forcé
de se passer de frisure. Il monte avec moi dans la voiture de Wagner
qui prend la tête, et l'expédition se met en marche.
Quels chemins avons-nous parcourus? Quels paysages se sont déroulés
pendant cette radieuse et mémorable matinée? Je serais incapable de le
dire, car j'avoue que je n'ai rien vu. Quand on a regardé le soleil, on
ne voit plus, pendant longtemps qu'une flamme qui s'interpose entre
vos regards et toutes choses. C'était ainsi: la face du Maître me
masquait la nature, je ne voyais qu'elle. Je me souviens très bien que
les rayons obliques du soleil levant enveloppaient Wagner et posaient
une lumière sur sa lèvre inférieure: cette lumière scintillait à chaque
inflexion et ses paroles semblaient des étoiles.
Je l'avais interrogé à propos de Mendelssohn: les œuvres de Mendelssohn
exerçaient sur moi une séduction, qui durait malgré mon exclusivisme
wagnérien, ce dont j'avais un peu de honte.
--Mendelssohn est un grand paysagiste, me disait-il, et sa palette
est d'une richesse sans pareille. Personne comme lui ne transpose en
musique la beauté extérieure des choses. La grotte de Fingal, entre
autres, est un tableau admirable. Il est savant, consciencieux et
habile. Pourtant il n'arrive pas, malgré tous ces dons, à nous émouvoir
jusqu'au fond de l'âme: on dirait qu'il ne peint que l'apparence du
sentiment, et non le sentiment lui-même....
On devait atteindre, avant midi, une auberge où l'on essaierait de
déjeuner, ou plutôt de dîner à l'allemande. Là, on abandonnerait les
voitures et l'on continuerait le voyage en bateau à vapeur.
Pendant longtemps on côtoya un lac, très bleu entre ses rives vertes,
c'est tout ce que j'ai pu retenir; puis on s'arrêta devant une maison
assez banale qui bordait le chemin. Où était-ce? je ne sais pas ... une
étude récente du Bædeker me fait supposer que cet endroit s'appelait
Brunnen. De l'autre côté de la route, c'était le lac; et l'embarcadère
des bateaux faisait presque face à la maison.
Rien n'indiquait une auberge, mais le Maître connaissait les êtres,
et, tandis que nous gagnions, au premier étage, une chambre, meublée
seulement d'une table ronde, de quelques chaises et d'un vieux piano,
il alla conférer avec le propriétaire et combiner le menu.
Il revint triomphant et s'écria:
--Nous aurons _un druide_ de l'ancienne Gaule!
Le sens de ce terrible calembour ne fut pas tout de suite saisi; le
fou rire nous tint longtemps quand nous eûmes compris qu'il s'agissait
d'une truite.
Deux fenêtres de la pièce où nous étions faisaient face au lac; une
troisième, latérale, était ouverte et donnait sur une cour, où un
forgeron travaillait.
Wagner écoutait le choc vibrant du marteau sur l'enclume.... Tout à
coup, il ouvrit le piano et se mit à jouer le motif de _Siegfried_
forgeant l'épée.... Aux mesures où la lame est heurtée, il s'arrêtait,
et c'était le forgeron qui, sans le savoir, avec une étonnante
précision, frappant le fer, complétait le thème.
--Vous voyez disait le Maître comme j'ai bien mesuré le temps et comme
le coup tombe juste!
Mais «le druide» fit son entrée et il fallut lui rendre les honneurs
qu'il méritait.