L'auberge était très ordinaire, en effet, mais admirablement située,
au pied des montagnes, tout au bord d'un autre lac, dont le couchant
faisait une cuve d'or.
Quand on eut pris possession des chambres et commandé le souper.
Wagner proposa une promenade en barque, et d'aller jusqu'à une source
jaillissant du rocher et qui avait toutes sortes de vertus, entre
autres, celle de donner l'oubli à celui qui buvait de son eau.
L'aubergiste lui-même gréa pour nous son bateau et s'offrit à nous
conduire. D'un coup de gaffe, il le lança sur cette nappe lumineuse
qu'il déchira et tacha d'ombres bleues.
Wagner commença à chanter, puisqu'on était au pays de Guillaume Tell:
Accours dans ma nacelle,
Timide jouvencelle...
Mais nous ripostâmes par des thèmes du _Vaisseau Fantôme_, puis de
_Lohengrin_. Le Maître se mit de la partie et attaqua le chant du
Mousse de _Tristan_. Tous les motifs du premier et du troisième acte,
ayant trait au navire, furent passés en revue. _L'Or du Rhin_ eut son
tour, et enfin Wagner s'écria:
--Nous avons épuisé toute ma musique aquatique!
Les montagnes descendaient presque à pic vers le lac; on était arrivé à
la source qui jaillissait du roc. Madame Cosima avait envie de goûter à
cette eau; moi, je déclarai n'en pas vouloir, si elle était susceptible
de me faire oublier l'admirable journée que nous venions de passer.
Le ciel éteint, tout s'obscurcissait et nous voguions maintenant sur
de grandes ombres: Wagner jugea plus prudent de ne pas débarquer et de
retourner à l'auberge, où le souper nous attendait.