Le Maître me demande si je connais la marche militaire qu'il a dédiée
au roi de Bavière. Il a sur son piano un exemplaire du morceau, à
quatre mains.
--Jouons-le, dit-il, mais je vous préviens que je joue très mal du
piano.
Et moi donc!
Mais j'ai le sentiment qu'il ne faut pas me dérober, que cette minute
rare, unique, doit à tout prix, s'enchâsser dans ma mémoire: jouer, à
quatre mains, avec Richard Wagner, ne fût-ce que quelques mesures!
Il a pris la partie haute. C'est encore plus difficile pour moi, la
basse!... Mais tant pis: je m'assieds bravement sur le tabouret, bien
résolue à toute la tension d'esprit, à tout l'effort dont je suis
capable.
Nous jouons, sans accrocs!... Je me fais l'effet dune somnambule qui
marche dans une gouttière....
Il me semble que cela dure bien longtemps.
Enfin, à la troisième page, c'est Wagner qui s'embrouille et s'arrête,
en déclarant que ça devient trop difficile.
--Comme vous allez bien en mesure! s'écrie-t-il.
Et il me complimente sur ma façon remarquable de rouler les trémolos.
C'est là une supériorité que je ne me connaissais pas et qui s'est
certainement révélée pour la circonstance, à cet instant précis.
Mon trémolo est d'ailleurs resté célèbre à Tribschen--et même à
Wahnfried.--Mais j'ai vécu sur ma réputation et je ne me suis jamais
risquée, malgré les sollicitations, à le faire trembler de nouveau.
Wagner me fit présent de l'exemplaire, où j'avais si anxieusement
déchiffré cette marche de cavalerie, et il écrivit au-dessus de la
première ligne:
«A cheval! à quatre mains!»