L'ami Villiers avait dans le caractère bien des singularités,
auxquelles nous ne prenions pas garde, y étant très habitués, mais dont
les manifestations ne manquaient pas de causer de profondes surprises
aux personnes non prévenues. Il éprouvait, en certains cas, une peur
nerveuse, contre laquelle il n'essayait même pas de réagir.
Par exemple: causant, un jour, avec quelqu'un, au coin d'une rue,
il avait reçu dans l'œil une imperceptible éclaboussure de salive.
Subitement épouvanté, Villiers plantait là son interlocuteur stupéfait
et, à toutes jambes, gagnait l'officine du plus proche pharmacien.
Déjà cette imagination fougueuse avait prévu toutes les possibilités
de catastrophes: par cette goutte venimeuse lui étaient inoculées les
maladies les plus funestes; il se voyait condamné, perdu. Pour le
calmer un peu, le pharmacien, assez ahuri, avait dû lui baigner l'œil
dans toutes sortes de collyres, prétendus souverains.
Une après-midi, à Tribschen, Villiers jouait avec les enfants; il
lançait en l'air un ballon, qu'à leur grande joie, il envoyait très
haut. Russ, le terre-neuve, bondissant et aboyant, tachait d'être de la
partie.
A un moment, en donnant l'élan au ballon, Villiers envoya, en arrière,
un fort coup de poing dans la gueule du chien, qui exhala un reproche
plaintif.
Mais le croc pointu avait légèrement égratigné la peau. Villiers, tout
blême, examinait sur sa main la trace rosée.... Puis, il leva sur nous
des yeux hagards et, courant, comme il savait courir, s'enfuit.
--Qu'est-ce qu'il a?... où va-t-il? s'écria Wagner, très effrayé.
Il fallait bien répondre.
--Oh! ce n'est rien.... Il a cogné très fort sa main contre les dents
du pauvre Russ et s'est un peu écorché.
--Eh bien?... ça ne saignait même pas.... C'est pour cela qu'il est
devenu si pâle?
--Un cerveau comme celui-là est vite suggestionné: en un clin d'œil, il
va jusqu'aux dernières limites des conséquences possibles. Villiers se
croit certainement enragé, et comme, le cas échéant, il est dangereux
d'attendre, il va courir comme cela, tout d'une haleine, jusqu'à
Lucerne et faire cautériser la plaie.
--La plaie?... Mais il n'y a rien!...
Wagner est désagréablement affecté. Villiers, dont il a tant de peine à
comprendre les discours, l'inquiète; il ne parvient pas à s'expliquer
ce caractère.
Pourtant on prend le parti de rire: le coupable involontaire, le bon
Russ, est parfaitement bien portant et il n'y a aucun danger....
Le lendemain, quand, assez penaud, Villiers revient à Tribschen, du
plus loin qu'il l'aperçoit, Wagner, feignant la terreur, s'écrie:
--Il est enragé! il est enragé!
Et, tandis que Villiers rit jaune, il se met à courir en criant:
--Ne me mordez pas!
Puis, avec une agilité extraordinaire, comme pour échapper au danger,
il grimpe jusqu'au sommet d'un sapin!...