XII

Mes compagnons, ayant des articles à écrire, étaient restés, ce

jour-là, à l'Hôtel du Lac; j'arrivai seule à Tribschen, très peu après

le dîner de deux heures, avec l'inquiétude de venir, peut-être, trop

tôt.

Le ciel pur faisait le lac tout bleu et les fraîches verdures des

rives se miraient, comme d'ordinaire, dans l'eau tranquille. Je

débarquai à la pointe du promontoire, tout au bout du jardin, sous le

petit hangar qui abritait les marches de bois. Comme il n'y avait ni

porte, ni portier, ni cloche, je pus entrer sans avoir été signalée;

tout doucement, je commençai de gravir vers la maison, et, craignant

de trouver mes hôtes encore à table, je fis un assez long détour. Je

pris un charmant sentier, très ombreux, qui suivait le rivage du lac;

il s'escarpait très vite, et la pente qui, couverte de buissons,

dégringolait vers l'eau, avait un aspect de petit précipice très

pittoresque, et rien n'était plus agréable à voir que les taches d'azur

formées par le lac à travers l'emmêlement des branches. Les enfants

avaient appelé ce coin, où, par crainte des chutes, on leur interdisait

d'aller seuls, «le parc aux brigands», et l'on en racontait long sur

les drames qui devaient s'y passer, quand le soir tombait.

Au moment où j'allais sortir du couvert des arbres, l'aînée des

fillettes m'aperçut et courut à moi, en me faisant des signes étranges

pour me recommander le silence et le mystère. Quand elle m'eut rejoint,

elle m'entraîna, toujours sans parler, à travers les massifs, où je

faillis laisser mon chapeau, vers une sorte de cabinet de verdure, tout

proche de la maison, où l'on avait servi le café.

Le maître était là, assis dans un fauteuil de jonc, fumant un cigare.

Cosima, debout, regardait par les interstices des buissons et me fit

signe de ne pas parler; mais Wagner, en me jetant un regard farouche,

dit à demi-voix!

--Comment! c'est vous qui m'amenez ces gens-là?

--Quelles gens?

Cosima m'appela, d'un geste, près d'elle, et je pus voir pour quelle

raison mes hôtes bien-aimés gardaient cette attitude craintive et ce

silence.

Devant le perron de la maison, une calèche, pleine de touristes, était

arrêtée.

Un personnage vêtu d'un complet de coutil jaune, sur lequel tranchait

la bandoulière noire d'une lorgnette, parlementait avec le domestique.

Je crus d'abord qu'il s'agissait d'importuns que l'on s'efforçait

d'éconduire, mais je compris que c'étaient là des voyageurs anglais,

parfaitement inconnus, qui, avec une impudence incroyable, demandaient

à visiter Richard Wagner. Cette excursion était sans doute inscrite

entre l'ascension du Righi et la promenade au lion de Lucerne. Ils

insistaient avec une indiscrétion sans pareille, feignant de mal

comprendre les affirmations du domestique, prolongeant à plaisir le

débat, tandis que, dans le bosquet voisin, on ne soufflait mot, de peur

d'être découvert.

Enfin Jacob persuada à ces intrus que le maître était absent. La

calèche se remit en branle, avec un bruit de vieille ferraille. Le

gravier de l'allée grinça sous les roues, et le véhicule encombré

d'ombrelles vertes, de voiles bleus et de châles rouges, redescendit la

colline.

--Enfin nous sommes libres! s'écria le Maître en se levant.

--Comment! dis-je, vous avez cru que c'était moi qui vous amenais cette

«piaulée[1]» d'Anglais!

--Vous arriviez juste en même temps qu'eux, dit-il, mais je n'aurais

pas dû vous soupçonner.

--Ni me jeter ce regard terrible!

--Le regard était pour les Anglais, répliqua-t-il en riant. Je suis

vraiment obsédé par l'audace de ces inconnus ... car cette scène se

renouvelle fréquemment.... Le plus joli, c'est que Jacob est contre

moi: il trouve tous ces gens-là très distingués et ne comprend pas

pourquoi je refuse de les voir.

--Quelle singulière situation cependant, si on les recevait! Que

diraient-ils? et quelle attitude pourraient-ils garder?

--On raconte sur Gœthe, à propos d'une aventure analogue, une

anecdote curieuse, dit Wagner. Il était ainsi souvent assiégé par des

curieux, dans sa maison de Weimar. Un jour, impatienté de l'insistance

d'un Anglais inconnu à forcer sa porte, il ordonna soudain à son

domestique de l'introduire. L'Anglais entra. Gœthe se planta debout

au milieu de la chambre, les bras croisés, les yeux au plafond,

immobile, comme une statue. Un instant surpris, l'inconnu se rendit

bientôt compte des choses et, sans se déconcerter le moins du monde,

mit son lorgnon sur son œil, fit lentement le tour de Gœthe, en

le regardant de la tête aux pieds, et sortit sans saluer.... Il est

difficile de dire conclut le Maître lequel des deux avait montré le

plus d'esprit.

[1] Je me suis servi de ce mot: «piaulée», que j'avais, entendu dans

mon enfance. Peut-être n'est-il pas français, mais il a été adopté par

les habitants de Tribschen: c'est pourquoi je le maintiens. Il pourrait

venir cependant de _piaux_, nom que l'on donne aux petits de la pie.

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 23 / 76 题